Le Goût du Sel sur la Route 132
Il y a des matins où la lumière de Gaspé a cette qualité particulière, celle qui donne envie de rouler la fenêtre ouverte même en octobre. C’est dans cette lumière, un jeudi, que j’ai compris que ma vie n’était pas un film mais une série de cartes postales que je n’avais jamais prises la peine d’envoyer.
Je suis traducteur juridique, un métier qui consiste à passer mes journées à peser des mots entre deux langues, à chercher l’équivalence exacte entre un terme de code civil et son jumeau anglo-saxon. On pourrait croire que ça assèche l’âme. En réalité, ça l’aiguise : on développe un rapport étrange à la précision, à ce qui ne peut pas être dit autrement.
Marié depuis huit ans à Marianne, père d’un garçon de cinq ans, Tom, j’habite une maison bleue près du quai. C’est une vie bien rangée, avec des étagères pleines de livres de droit et une cave qui sent la terre humide et les pommes de terre en dormance. Notre chat, Biscuit, un gros roux paresseux, dort sur le rebord de la fenêtre de la cuisine, là où le soleil tape le plus fort.
Depuis le début de l’automne, je lis Versant Nord, le récit de Louis-Philippe Harvey sur la solitude des îles. Ça parle de marées, d’attente et de ces silences qui installent parfois plus de choses que les mots. Marianne l’a posé sur ma table de chevet en disant « c’est moi ou la Gaspésie qui t’inspire ça ? » en riant. Elle a ri. Je ris avec elle. Mais quand on rit trop fort, parfois, c’est que quelque chose grince ailleurs.
La carte qui ne disait pas tout
Nous sommes mercredi. Je récupère Tom à la garderie, direction la bibliothèque. C’est en passant devant l’affiche de VIA Rail annonçant le projet de train de jour depuis Québec que j’ai eu cette idée saugrenue : prendre un café, seul, sur la terrasse du Café des Artisans, au lieu de rentrer directement.
Je m’assois face au large. À la table d’à côté, un couple de touristes allemands consulte une carte des sentiers. Il fait encore doux, un record de 1990 fracassé cette semaine, selon les nouvelles locales. 22 degrés en septembre à Gaspé. Le sel de l’air a ce goût de possibilité que je n’avais pas remarqué depuis longtemps.
C’est là que je la vois. Elle s’appelle Noémie. Elle n’est pas de Gaspé, elle est en reportage pour un magazine d’architecture. Elle photographie les vieux hangars à homard, fascinée par « la beauté brute de l’utile », dit-elle. Nos regards se croisent. Un sourire. Une phrase sur le café trop fort. Puis une conversation qui dérive, sans effort, des maisons en conteneurs à la chanson Les Chemins d’eau de Philippe B, que je chantonne sans savoir que je la connais.
Elle a les mains tachées de poussière de rouille. Elle me raconte qu’elle a traversé le Québec à pied, comme Maxence Malo, il y a deux étés, et depuis, elle ne supporte plus de rester enfermée trop longtemps. J’écoute. J’écoute vraiment. Je regarde ses mains, le fin trait de poussière autour de ses ongles, et je réalise que c’est la première fois depuis des mois qu’on me raconte une histoire qui n’est pas une clause de résiliation ou un litige de servitude.
Le pont entre deux rives
On ne se donne pas de rendez-vous. On se laisse porter. Le jeudi, elle continue ses reportages, moi mes contrats. Mais il y a un texte, le soir, bref, précis, comme une pleine lune qui ne se montre pas deux fois. Ce n’est pas un jeu. C’est une respiration. Une conversation qui n’exige rien, aucun mot doux, aucun engagement, juste la promesse tacite de se retrouver samedi sur la jetée, pour regarder la baie, s’il ne pleut pas.
Marianne me demande pourquoi je rentre plus tard. Je parle de la traduction d’un corpus de 300 pages sur les forages en haute mer, un contrat urgent. Elle cuisine des pâtes au saumon fumé, son plat qu’elle réussit à la perfection, contrairement à moi qui rate toujours la cuisson des morues, trop sèches, jamais digestes. Je mange. Je ris avec Tom qui raconte que Biscuit a essayé de manger un goéland sur le balcon. La vie continue, comme une route de falaise sur laquelle on roule sans ralentir, sans regarder le vide.
Mais quand Sam arrive sur la jetée, un samedi matin, avec un café pour moi et une pomme pour elle, je ne fais pas semblant de lire les nouvelles. Je regarde les vagues, et pour la première fois, j’ai ce frisson qu’on lit dans les livres : celui de ne plus savoir comment la phrase va finir. Ce n’est pas de la culpabilité. C’est une clarté nouvelle. Je ne dénigre pas Marianne, je ne déchire rien. J’élargis. Comme on ouvre une fenêtre en plein hiver pour sentir l’air froid, on n’a pas froid à regret, on a froid pour se sentir vivant.
Une lettre sans enveloppe
Noémie me dit, avant de repartir à Montréal lundi, que son magazine va publier un numéro spécial sur « les marges de la Gaspésie ». Elle parle des files actives, de la pêche, de la musique. Je pense aux marges de mon propre territoire. Le mari, le père, le collègue. Et puis cette autre zone, sans cadre, que je viens de cartographier en silence.
« Tu me raconteras la suite ? » demande-t-elle. Je ris. Je lui dis que je suis expert en clauses de non-divulgation, mais que celle-ci, je vais bien vouloir la signer.
Elle me laisse un carnet, un Moleskine noir, avec une note gribouillée en première page : « Pour écrire la phrase qui n’existe pas encore ». Je le glisse dans la poche de ma veste, à côté de ma playlist de quoi ? De Phil Collins et de Marie Davidson, le mélange improbable que je n’assume jamais à voix haute.
Je ne sais pas si c’est une histoire d’amour, une infidélité, ou juste une respiration. Je sais que je suis un homme marié infidèle à Gaspé, et que ce mot, « infidèle », est encore trop lourd pour décrire la légèreté d’une conversation qui ne demandait rien.
Ce soir, je rentre. Biscuit est là. Le repas se cuit. Marianne me raconte les aventures de son collègue Marc, qui collectionne les montres vintage et qui a perdu la trotteuse de sa Seiko à un mariage. Je l’écoute. Je ris. Je coupe le saumon. Dans ma poche, le carnet noir attend, avec sa phrase à venir.
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