La pause de 17h30 : un homme, une ville, une promesse
Il y a dans Chalon-sur-Saône une heure singulière, celle où la lumière oblique allonge les ombres sur les pavés de la rue des Carmes, où l’air sent encore la chaleur du jour mais déjà le frais de la rivière. C’est l’heure que Damien a élue, sans le dire à personne. Pas même à lui-même.
Ce lundi-là, le ciel est chargé d’un orange sale. Selon le bulletin météo du Journal de Saône-et-Loire, un risque d’orage s’abat sur le département, et la mairie a pris les devants : les parcs fermeront à 17h30. Damien a lu l’information sans y penser. Puis il y a pensé. Puis il a souri, un sourire léger, sans raison apparente, celui des hommes qui viennent de décider quelque chose.
Le matin, en descendant les escaliers
Damien habite un second étage sans ascenseur, dans un immeuble haussmannien assez mal rafistolé, avec des moulures fatiguées et une sonnette qui grésille. Il pose sa main sur la rampe en bois, comme chaque jour, et il descend. Derrière lui, la porte de l’appartement reste entrouverte une seconde. Claire, sa femme, appelle depuis la cuisine quelque chose à propos des cahiers de Jules. Inès, elle, est déjà partie pour son cours de danse, laissant une paire de chaussures au milieu du couloir. Damien ne répond pas. Il a déjà la tête ailleurs, pas plus loin que dans cette seconde même, dans ce geste précis de poser son pied sur la première marche.
Il est étalonneur numérique. Un métier que personne ne comprend vraiment, et qu’il résume en disant qu’il « rectifie les couleurs des films ». En réalité, il passe ses journées dans une pièce sombre, face à un écran calibré, à scruter des variations de teintes invisibles pour les autres. Les films qui sortent en salles, parfois. Des documentaires, souvent. Des publicités, quelquefois. Ce jour-là, il travaillait sur un long-métrage dont le personnage principal est une femme qui attend un homme toute une journée dans une gare. Le réalisateur voulait des blancs très légèrement jaunes, pour que l’attente paraisse fatiguée, presque malade. Damien avait tourné les curseurs avec une précision d’orfèvre, en pensant à autre chose.
Il pense à autre chose depuis trois mois.
Ce quelque chose a un prénom, mais le lecteur n’a pas besoin de le savoir. Ce n’est pas l’essentiel. L’essentiel, c’est ce frémissement exact, cette attente qui n’ose pas s’avouer, cette façon qu’il a maintenant de marcher différemment dans la rue, plus lentement, plus disponible. Comme si Chalon-sur-Saône, sa ville trop connue, ses rues trop familières, ses visages trop croisés, s’était soudain ouverte à une promesse. Les géraniums sur les rebords des fenêtres, la Saône qui coule sous les ponts, le parfum du pain qui sort à 11 heures de la boulangerie de la rue Saint-Vincent, tout lui paraît plus net, plus présent, presque extravagant.
La ville en coulisses

Chalon-sur-Saône n’est pas une ville pour les secrets. On s’y croise, on s’y salue, on s’y raconte. Damien connaît le rituel : il ne faut rien changer à ses habitudes, ou du moins pas trop visiblement. Alors il continue de faire ses courses le jeudi, de boire un café le samedi matin au même comptoir, de conduire les enfants à leurs activités. Il est là, présent, fiable. Mais depuis quelques jours, il invente des variations minuscules, des détours par des rues qu’il n’empruntait jamais, des arrêts prolongés devant une vitrine qui ne l’intéressait pas. Ce lundi, il décide de passer par le quai Saint-Cosme, le long de la Saône, plutôt que par la rue principale. L’orage couve, le ciel est lourd, l’eau a cette couleur étrange, presque métallique. Il s’arrête sur le pont, regarde les remous, pense à une phrase qu’elle lui a dite la veille, une phrase banale mais qu’il a retenue comme on retient une note de musique : « tu devrais regarder le ciel plus souvent ». Ce n’est pas une déclaration. C’est une permission. Il reste là, les mains sur le parapet, pendant dix minutes. Une femme passe avec un chien, le salue distraitement. Il répond, absent. Le ciel, en effet, est d’une beauté folle, un gris chaud, infiltré de lumière, comme un négatif de film.
À 17h30, les parcs ferment. Damien le sait parce qu’il l’a lu, et parce qu’il a prévu un autre endroit. La ville se replie, les familles rentrent, les volets se ferment aux fenêtres. L’orage ne va peut-être jamais éclater, les orages, souvent, promettent plus qu’ils ne donnent. Il assiste à ce repli avec une curiosité presque amusée. Lui ne rentre pas. Il marche encore un peu, remonte vers le centre, passe devant le théâtre, le marché couvert des Halles, où les étals se vident et les vendeurs racontent leur journée. Il se sent voyeur de sa propre vie, muni d’un passe qui ouvre des portes invisibles. Il n’a rendez-vous avec personne. Pas encore. C’est justement ce vide, cette plage inoccupée entre deux obligations, qui est sa véritable infidélité. Le reste n’est que la conséquence logique de cette liberté retrouvée.
L’heure de la marée
Dans son métier, Damien travaille ce qu’on appelle la « colorimétrie ». Il rend aux images une vérité qu’elles n’ont jamais vraiment possédée. Mais il y a une image qu’il ne peut pas corriger : celle de sa vie telle qu’elle est. Marié depuis seize ans à Claire, père de Jules et Inès, il l’a voulue, construite, cette vie. Elle est solide, douce, prévisible. Et c’est précisément la douceur qui lui fait peur, cette chaleur sans heurt dans laquelle tout est rangé, compris, amorti. Claire prépare le dîner, demande des nouvelles, raconte sa journée. Elle ne mérite ni son mensonge ni sa fuite. Mais Damien a cessé de penser en termes de mérite. Il pense en termes de nécessité.
Il se souvient d’un film de François Truffaut, « La Femme d’à côté », aperçu un soir à la télévision il y a des années. L’histoire de deux êtres qui se retrouvent après avoir été séparés, dans une petite ville, et qui ne peuvent pas échapper à leur désir. À l’époque, il avait trouvé cela exagéré. Maintenant, il comprend que le désir, ce n’est pas un caprice, c’est une lame qui creuse. On ne choisit pas de trembler. On choisit juste de ne pas fuir.
Il entre dans un café de la rue de la République, s’installe près de la vitre, commande un verre de chablis. Le serveur, un homme brusque et sympathique qu’il connaît depuis vingt ans, lui demande s’il attends quelqu’un. Damien hésite une fraction de seconde. Répond : « Non, je tue le temps entre deux rendez-vous. » Le serveur hoche la tête, n’en demande pas plus. Damien boit une gorgée, regarde la rue. Des gens passent avec des sacs de courses. Le ciel est toujours sombre. Il aime cette entre-deux, le moment où la ville glisse entre l’après-midi et la soirée, où les magasins baissent leurs rideaux, où chacun se hâte vers un chez-soi. Lui n’a pas de chez-soi, à cet instant précis. Il a une table de café, un verre blanc, un téléphone posé à côté de sa main, éteint. Il n’attend aucun message. C’est même pour cela qu’il l’a éteint. Pour mieux ressentir l’absence. Pour mieux goûter le manque, cette curieuse présence à l’envers.
Il commande un second verre, alors qu’il ne boit jamais deux verres en semaine. Il se sent léger, comme vidé de son poids. Il se dit qu’il devrait se sentir coupable. Il ne le sent pas. Pas aujourd’hui. Il se dit qu’il est un homme marié infidèle à Chalon-sur-Saône, la phrase elle-même lui paraît étrangère, presque clinique. Il préfère penser à la main d’une femme posée sur une table, une main qu’il a regardée l’autre soir sans oser la prendre, et où il a vu battre une veine minuscule, un pouls d’oiseau. C’est cette veine qui décide de tout. Pas la raison. Pas les promesses. Une veine, une lumière, un frisson.
Le goût du orange

Il sort du café, n’a pas allumé son téléphone. L’air a fraîchi. L’orage semble avoir dévié, mais les rues sont désertes, comme lavées par la menace. Il marche jusqu’au square qui longe l’église Saint-Vincent. Les grilles sont fermées, recouvertes d’une chaîne et d’un cadenas. Une affiche annonce la fermeture pour risque d’orage. Damien sourit, le même sourire que le matin. Il fait le tour, longe le bâtiment, passe par une petite ruelle qui sent l’urine et le laurier. Il a toujours aimé ce passage secret, une entaille dans la ville que personne ne remarque. Il pousse une porte en fer, la pousse avec le pied, il sait qu’elle n’est jamais verrouillée. Elle donne sur un jardin abandonné, envahi de plantes hautes, où se dresse un banc de pierre moussue. Il s’assoit. L’endroit est magique. On y est invisible, mais on y voit tout. Il regarde les tours de la cathédrale, le ciel, les toits. Il sort une orange de son sac, il avait cette orange dans son sac depuis le matin, sans savoir pourquoi. Sa peau est ridée, un peu dure. Il la pèle lentement, les doigts dans le zeste, l’odeur puissante, presque entêtante. Il mange une tranche, puis une autre, le jus coule le long de ses doigts. C’est un goût d’enfance, de récréation, de vacances. Il se lèche les doigts, rit tout seul.
Il reste là longtemps, jusqu’à ce que l’orange soit finie, les épluchures dans sa poche. Il froisse la peau, la respire. Ce geste, ce goût, cette solitude choisie, c’est ainsi qu’il vit son aventure. Pas comme une histoire d’alcôve, mais comme une attention portée aux choses, aux sensations, aux infimes détails. L’infidélité n’est pas dans le mensonge. Elle est dans cette présence accrue au présent. Dans ce corps, soudain, qui refait surface après des années de gestion routinière. Ses mains qui pelent un fruit, ses yeux qui regardent l’orage, sa nuque qui écoute le silence. Il se sent capable de tout, ce soir, sans rien faire du tout.
Le retour
Il rentre à pied, par les quais, à une heure où la ville est redevenue sage. La lumière a basculé du gris au bleu profond. Les lampadaires s’allument, un par un, avec une netteté d’image numérique. Il pense à son écran de travail, aux courbes de couleurs qu’il ajuste, aux blancs jaunis par l’attente. Il se dit que sa propre image à lui, ce soir, n’a pas besoin de correction. Il est exactement où il doit être, nulle part, entre deux eaux.
Appartement. La porte claque. Il entend la télévision, la voix des enfants qui jouent, l’odeur d’un plat qui réchauffe. Claire l’embrasse sur la joue, lui demandant s’il a fini tôt. Il dit oui, il a fini tôt, il est allé prendre l’air à cause de l’orage qui n’est jamais venu. Elle hausse les épaules, affirme que la météo se trompe toujours. Il approuve doucement. Il pose ses clés dans le bol bleu, à côté des épluchures d’orange qu’il a glissées dans sa poche de veste et qu’il jette à la poubelle sans un regard. Il s’assoit à table, en face de sa famille, et il se met à manger avec appétit. Il ne sent pas la culpabilité. Il sent une grille qu’il a soulevée, un passage secret qu’il garde pour lui. Sa femme commente une nouvelle qu’elle a entendue à la radio ; il écoute, il hoche la tête, il ajoute même un mot. Personne ne devine rien. Ce qui le rend léger, ce n’est pas le mensonge, c’est la part de lui-même qu’il a retirée du jeu, qu’il garde intacte, comme un étui vide. Il aime sa femme, profondément, différemment. Il aime ses enfants, énormément, sans calcul. Mais il aime aussi cette heure bleue, ce banc de pierre, cette orange, cette promesse de la voir demain. Ce n’est pas contradictoire. C’est inavouable, et c’est pourtant simple, comme une respiration.
Il fait la vaisselle avec Jules qui lui raconte un match de foot. Il rit. Il ne pense à rien, ou plutôt il pense à ce qu’il fera demain, à la même heure, à la façon dont il trouvera un prétexte, une course, une heure de travail supplémentaire, il sait que tout se passera bien, puisque tout se passe bien depuis trois mois. Le secret est un muscle, il se muscle doucement, il devient une seconde nature.
Et puis les jours passent
Ce soir-là, Damien dort du sommeil du juste, du rebelle, c’est la même chose. Il se réveille étonnamment reposé, comme s’il avait passé la nuit ailleurs. Il descend les escaliers, pose sa main sur la rampe de bois, et il constate que le frémissement est toujours là, dans ce geste précis. Un jour, ce sera autre chose. Une scène, un aveu, une fin. Il ne le sait pas, ou plutôt il le sait sans le savoir, enfoui sous son courage, sous son égoïsme, sous sa faim. Mais pas aujourd’hui. Aujourd’hui, il y a un ciel menaçant, un parc fermé, une orange à peler, une veine qui bat, un pouls d’oiseau. Le reste est du cinéma, et il y a consacré sa vie.
Il ouvre la porte de la rue. L’air est propre, lavé par une pluie qui n’a jamais eu lieu. Il pense à une phrase de Truffaut, encore : « le cinéma, c’est la perfection que la vie n’a pas ». Il n’en est pas si sûr. Il trouve que la vie, cette vie-là, n’a pas besoin d’être parfaite pour être regardée avec des yeux de corsaire. Il glisse sa main dans sa poche. Il y a encore une odeur d’orange sur ses doigts. Il la garde, sans la montrer à personne. Puis il allume son téléphone, parce que même les secrets ont besoin d’une horloge. Deux messages l’attendent. Il n’en lit qu’un, celui qui commence par « tu devrais regarder le ciel ». Il regarde le ciel. Il est immense, indifférent, magnifique. Il sourit. Chalon-sur-Saône, ce matin, a une couleur qu’il ne connaissait pas.
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