L’Heure Bleue, ou l’Art d’Être la Seconde
Il est 17h43 un jeudi d’août, et le ciel d’Amiens a cette couleur particulière qu’on ne voit qu’ici, entre les briques et les reflets de la Somme. C’est l’heure où les terrasses du quartier Saint-Leu se vident, où les derniers touristes remballent leurs appareils photo après avoir mitraillé la cathédrale, où la ville, un instant, retient son souffle. C’est aussi l’heure, dit-on, où les amants se donnent rendez-vous. Mais ça, c’est une autre histoire. Ou plutôt, c’est la même.

Laurence n’a pas vraiment choisi d’être la maîtresse. Elle a choisi un homme, un lieu, un moment. Et cet homme, ce lieu, ce moment se sont avérés être ceux d’un autre, quelque part, d’une autre vie qui n’est pas la sienne. La sienne, à 43 ans, a quelque chose d’admirablement construit, comme une maison dont on aurait soigné chaque plinthe. Elle est régisseuse de collections au Musée de Picardie, un poste qu’elle a décroché après dix ans passés à restaurer des œuvres abîmées dans l’ombre des réserves. Elle connaît la texture des vieux pigments, l’odeur des cadres vermoulus, la façon dont une peinture du XVIIe siècle respire encore sous des couches de vernis jauni. La semaine dernière, elle a passé trois jours à stabiliser une nature morte de Jean-Baptiste Monnoyer, un bouquet de pivoines qui n’a pas perdu une once de sa superbe en trois cent cinquante ans. Elle a pensé, en retirant le châssis, que les fleurs, elles, n’avaient pas besoin d’être choisies pour durer. Elles durent, simplement. Elles fanent aussi. C’est ça, le contrat.
Elle est divorcée depuis cinq ans d’un homme qu’elle n’a pas envie de détester, c’est fatigant, la haine, et elle a passé l’âge des sentiments qui coûtent plus qu’ils ne rapportent. Elle a une fille de seize ans, Joséphine, qui vit chez son père la moitié du temps et qui, l’autre moitié, repeint sa chambre en noir en écoutant des groupes que Laurence ne connaît pas. Ce jeudi-là, Joséphine est chez son père, à Doullens, pour trois jours de camping. Laurence a donc trois jours pour être quelqu’un d’autre. Pas une meilleure personne, quelqu’un d’occupé. Et il y a une distinction subtile, puissante, entre les deux.
Marc, le mari de sa meilleure amie Claire, collectionne les montres vintage et n’a jamais remarqué que Laurence portait toujours la même montre en cuir marron, une Seiko des années 80 héritée de sa grand-mère. Il lui a dit un jour, en soupirant, que les femmes n’avaient pas le sens de l’objet. Elle ne le lui a pas reproché. Ce n’est pas lui qui compte dans cette histoire. Ce qui compte, c’est le mercredi soir, les semaines paires, quand elle prend le vélo qu’elle loue à l’année dans la boutique près de la gare et qu’elle roule jusqu’à un petit immeuble de la rue des Augustins, le vent du soir dans les cheveux, sans se retourner.
Il s’appelle Éric. Il est comptable à la Chambre de commerce, il a quarante-sept ans, il est marié depuis onze ans à une femme qu’il décrit comme « formidable » sans jamais ajouter de précision, ce qui en dit long sur la qualité du compliment. Il a deux enfants, des adolescents, qu’il aime, et une vie bien rangée, bien éclairée, bien française. Comme tellement de vies. Et puis il y a cet après-midi, il y a dix mois, où elle était venue récupérer un dossier au service des expositions, où il était là pour un contrôle de mission, où ils ont partagé l’ascenseur pendant exactement deux étages et où il a dit, en regardant ses mains, qu’il n’avait jamais vu quelqu’un tenir un dossier comme elle le tenait. C’était absurde. C’était suffisant.
Depuis, ils se voient une fois par semaine, parfois deux quand le calendrier s’y prête. Elle prend soin de ne jamais rien demander. Pas de promesses, pas de « qu’est-ce que tu fais ce week-end », pas d’appels le dimanche soir quand la ville s’éteint et que les maisons s’allument, une à une, comme des bougies vacillantes. Elle a appris, au fil des ans, que le désir a besoin d’air, qu’il suffoque dès qu’on le met en cage. Elle pense souvent à une phrase d’une amie, journaliste culturelle à France Bleu Picardie, qui lui avait dit un jour que les plus belles histoires sont celles qui ne sont jamais racontées jusqu’au bout. Elle avait raison. C’est le blanc qui fait le dessin. C’est l’absence qui sculpte la présence.
Le jeudi 20 août 2026, selon le dernier bulletin de Météo-France cité par Le Courrier Picard, le ciel amiénois doit être couvert en matinée, avec des éclaircies attendues vers midi et un léger vent d’ouest en soirée. Laurence a lu l’article ce matin, elle a noté mentalement qu’il ferait bon, pas trop chaud, parfait pour les terrasses, puis elle a refermé l’application et a regardé les œuvres de la salle des Primitifs sans les voir. Elle s’est dit que le temps, ce n’était pas rien quand on vit à Amiens. Elle s’est dit aussi qu’Éric aurait peut-être une fenêtre demain, entre sa réunion de fin de matinée et son déjeuner d’affaires, et que la fenêtre, c’était leur mot à eux. Une fenêtre. Pas une porte. Une porte, ça se ferme. Une fenêtre, ça s’ouvre. Il y a une nuance.
Ils ont un rituel. Ils se retrouvent toujours dans le même café de la place au Feurre, celui où l’on sert encore des chicons au gratin le midi et où personne ne fait attention aux gens qui se parlent en se regardant un peu trop. Il commande une morte-faim, elle un kir royal, et ils parlent de tout sauf de ce qui les attend. Ils parlent des travaux du beffroi, de la réouverture de la halle Freyssinet, de cette rumeur de salon du livre d’art qui devrait voir le jour en 2027. Il lui raconte des histoires de TGV retardés, de dossiers qui disparaissent, de collègues qui font des réunions pour ne rien dire, et elle écoute le timbre de sa voix, comme on écoute un morceau qu’on connaît par cœur mais qui, chaque fois, diffère d’une note. Elle sait qu’il est fragile. Elle sait qu’il est pris. Elle sait qu’elle est, dans sa vie, cette parenthèse qu’il refermera peut-être un jour sans même s’en rendre compte. Elle l’accepte. C’est le prix de la légèreté.
Ce qui est étrange, c’est qu’elle n’a jamais ressenti ce qu’elle éprouve avec lui. Pas avec son ex-mari, pas avec l’homme qu’elle a vu l’année de ses 39 ans, un illustrateur qui vivait à Rouen et qui filait à la moindre pression. Avec Éric, elle n’a pas de projet. Elle n’a pas d’avenir. Elle a, en revanche, quelque chose de plus rare : elle a de l’instant. Quand il pose sa main sur la table, discrètement, à côté de la sienne, il y a une équation invisible qui se résout. Le monde, un instant, a du sens. Le désir assumé, c’est ça : ne pas demander la permission d’exister dans la vie de l’autre. C’est prendre ce qu’il y a à prendre, avec gratitude, avec appétit, sans une once de culpabilité. La culpabilité, c’est un luxe de gens qui ont le temps. Elle, elle a 43 ans, une fille, un métier qui lui plaît, des dimanches où elle bricole des cadres et repeint sa salle de bains en vert sauge. Elle n’a pas le temps de se sentir coupable. Elle a le temps de vivre.
Ce soir, elle rentre seule chez elle, rue des Francs-Muriers. Elle monte les trois étages à pied, comme toujours. Elle ouvre la fenêtre de sa cuisine qui donne sur les toits, elle se sert un verre de vin blanc qu’elle ne boira pas entièrement, elle regarde le ciel qui s’assombrit lentement, cette heure bleue qu’Éric appelle « l’angélus des amants », une expression un peu grandiloquente qui la fait sourire à chaque fois. Elle pense à demain, à cette fenêtre qui s’ouvrira entre midi et deux, à la façon dont il noue sa cravate d’un geste précis, presque chirurgical, et dont il la défera plus tard dans un mouvement à l’opposé exact de cette précision. Elle ne s’attarde pas sur ce qui se passe entre les deux. C’est son secret, et c’est ce qui le rend puissant. Le blanc érotique, c’est l’espace laissé à l’imagination, la sienne autant que celle du lecteur. Ce qu’on ne dit pas, on le désire davantage.
Elle a lu quelque part, dans un documentaire diffusé sur France 3 Hauts-de-France l’hiver dernier, que l’on refaisait la toiture de la cathédrale avec des techniques médiévales, et que les compagnons charpentiers travaillaient le bois comme au XIIIe siècle, avec des outils identiques à ceux qu’utilisaient leurs ancêtres. Elle y avait pensé longtemps, à ces hommes qui perpétuent des gestes millénaires, à ces mains qui savent sans chercher. C’est un peu comme elle, finalement. Elle sait des choses qu’elle n’apprendra jamais dans les livres. Elle sait que l’on peut aimer sans posséder, désirer sans exiger, choisir sans se justifier. Elle sait que le bonheur n’est parfois qu’une affaire d’angle : pas de quitter sa vie, mais de l’ouvrir. Grand angle sur l’existant.
Le lendemain matin, un article du Courrier Picard rapporte l’interruption du trafic TER entre Amiens et Paris après la chute d’un arbre sur une caténaire, dans l’Oise, entre Clermont et Saint-Just-en-Chaussée. Laurence lit l’article en buvant son café, elle pense à une autre fois où elle avait raté son train pour le revoir encore quelques minutes, et elle sourit toute seule, dans sa cuisine silencieuse. Elle n’a aucun regret. C’est peut-être ça, la vraie liberté : ne pas avoir de regret pour des choses que l’on a choisies. Elle range la tasse, attrape son sac, vérifie que ses clés sont dans le rabat. Elle pense à la pivoine de Monnoyer, toujours éclatante, et au sacristain de la cathédrale qui lui avait montré, un jour, une petite niche secrète derrière le chœur, une niche que personne ne connaît, pas même les guides. Elle y pense, et elle se dit que le secret, quand il est bien gardé, n’abîme jamais rien. Il embaume, au contraire.
Elle attrape son vélo. Le vent est doux. La ville s’étire. Là-haut, dans son bureau, Éric doit consulter sa montre toutes les cinq minutes. Elle le sait, sans le voir. Et elle a, pendant l’intervalle qui la sépare de cette fenêtre, la plus précise des joies : celle d’être choisie. Pas par défaut. Pas par habitude. Parce qu’elle est là, parce qu’elle ne demande rien, parce qu’elle est la maîtresse, Amiens n’y voit que du feu, et c’est exactement comme ça qu’elle veut que ça continue.
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