L’heure des gestes suspendus

Il y a une manière particulière de regarder sa montre quand on attend quelqu’un qui n’est pas censé venir. On ne la regarde pas pour savoir l’heure, on la regarde pour que le temps existe, pour s’assurer qu’il passe encore, qu’il n’a pas décidé de s’arrêter entre deux battements de paupières. Depuis qu’elle est cette femme-là, elle a appris à lire les secondes autrement.

13h47

La terrasse du Café des Trois Marguerite, à deux pas du Jardin des Plantes, n’est jamais pleine le mercredi après-midi. Elle aime cet endroit pour cela : les chaises en rotille qui grincent, le platane qui filtre la lumière en taches mouvantes, l’odeur de croissant rassis et de chicorée qui flotte depuis l’intérieur. Elle commande un thé qu’elle ne boira pas. Elle pose son téléphone face contre la table, comme pour conjurer l’absence de notification.

Ambiance Montpellier

Ce qui est étrange, c’est qu’elle ne compte plus les heures. Avant, elle chronométrait tout : le temps de cuisson des pâtes, la durée d’un trajet, le nombre de minutes d’une conversation téléphonique avec sa mère. Maintenant, elle laisse les durées s’étirer comme du caramel. Elle aime cette sensation de temps qui s’abandonne.

Elle se souvient d’un été en Ardèche, elle devait avoir huit ans. Sa grand-mère lui avait appris à reconnaître les chants d’oiseaux sans les voir. « Tu fermes les yeux, tu écoutes, et tu devines. » C’est exactement cela, aujourd’hui. Deviner ce qui arrive sans le voir.

15h02

Elle marche vers l’Écusson. Les rues étroites de Montpellier ont cette qualité particulière : elles gardent le frais même en plein été, comme si la pierre avait une mémoire de l’ombre. Elle s’arrête devant une vitrine où s’alignent des flacons de verre soufflé, son métier à elle, justement. Souffleuse de verre. Pas dans un atelier spectaculaire, non, dans une petite structure associative près de la gare, où elle fabrique des pièces pour des lampes, des vases, des objets que les gens ne regardent qu’à moitié. Elle, elle regarde les bulles d’air prisonnières dans le verre. De minuscules mondes arrêtés.

Son amie Bérénice, qui prépare un mémoire sur le comportement des hirondelles en milieu urbain, lui dit souvent qu’elle fait la même chose : capturer du vide, le transformer en quelque chose de tangible. C’est peut-être pour cela qu’elle comprend ce qu’elle vit avec lui. Il n’y a pas de mot pour décrire ce qui existe sans nom. Mais il existe, pourtant.

Elle entre dans la boutique. La vendeuse, une femme aux cheveux gris coupés court, lui sourit. Elle reconnaît les habituées. Elle lui montre une pièce nouvelle : un vase en forme de larme, avec une teinte bleu nuit qui vire au cuivre à la lumière. Elle le prend, le tourne, le pose. Elle pense à la main qui pourrait le tenir ce soir. Elle repose l’objet. Elle n’achète rien.

17h30

Elle revient chez elle, rue des Étuves, un appartement minuscule sous les toits où l’air sent la lavande et le plâtre humide. Elle n’a pas décoré les murs. C’est délibéré. Elle aime que l’espace reste vide, disponible. Avant, elle collectionnait les cadres, les bibelots, les preuves d’une vie bien rangée. Maintenant, elle se contente d’un lit, d’une table, d’une lampe en verre qu’elle a fabriquée elle-même, un nœud de lumière qui ressemble à une méduse captive.

Elle se change. Pas pour lui. Pour elle. Un pantalon large, un chemisier en lin froissé. Elle se regarde dans le miroir de la salle de bains, mais pas longtemps. Juste assez pour vérifier que le regard qu’elle croise est celui d’une femme qui a cessé de chercher dans la glace une validation. Cette femme existe, elle est là, elle n’a plus besoin de se demander si quelqu’un la voit.

Elle pense à son ancien job d’été, au lycée, dans une conserverie de fruits à Nîmes. Tri des abricots. Pendant huit heures, elle séparait les beaux des abîmés. Ce geste répétitif, presque hypnotique, lui avait appris que la beauté n’est pas une question d’apparence mais de sélection. On choisit ce qu’on garde. On choisit ce qu’on laisse passer.

19h15

Elle descend vers la place de la Comédie. Les touristes s’agglutinent autour de l’Opéra, un groupe d’adolescents fait du skate sur les marches. Ici, tout est bruit, lumière, circulation. Et pourtant, elle se sent calme. Comme si le chaos environnant créait une sorte de cocon intérieur.

Il n’est pas encore là. Il ne sera pas là dans cinq minutes. Elle le sait. Le rendez-vous est pour plus tard, ailleurs, selon un code qu’ils ont mis des mois à élaborer. Pas de message écrit, pas de confirmation. Juste une heure, un lieu, une confiance. Ce système tient parfaitement, parce qu’il repose sur une règle implicite : aucun des deux ne peut trahir l’autre sans se trahir soi-même. C’est une alliance fragile, mais d’autant plus solide qu’elle n’est pas officialisée.

Elle s’assoit sur un banc, face à la fontaine. Un homme lit son journal à côté d’elle. Il plie la page sport. Elle aperçoit le titre : « Mohed Altrad, propriétaire de Montpellier et sponsor du XV de France, accusé de fraude fiscale, devrait 331 millions d’euros au fisc », selon les révélations de Mediapart et du Monde. Elle sourit intérieurement. Toute cette histoire, ces millions, ces déclarations officielles. Et elle, ici, avec un secret qui ne pèse rien mais qui change tout.

21h04

La nuit tombe tard à Montpellier en juin. Elle longe les berges du Lez. L’eau est basse, l’odeur de végétation est forte. Une famille de canards traverse le chemin devant elle, sans se presser. Elle ralentit pour les laisser passer.

C’est maintenant, dans cette attente presque rituelle, qu’elle ressent le plus intensément ce contraste. Avant, le soir était une fin. La fin de la journée, la fin de quelque chose. Maintenant, le soir est un commencement. Tout ce qui vient est choisi. Rien n’est subi.

Elle n’a jamais raconté à personne ce qu’elle vit. Pas à Bérénice, pas à sa mère, pas à son collègue Jean-Baptiste, qui fabrique des verres à pied dans l’atelier d’à côté et qui lui a proposé de partager un stand à la foire de la céramique. « Tu viendras avec quelqu’un ? » Il ne sait pas que cette question, pour elle, n’a plus de réponse simple.

Elle n’a pas non plus à se justifier. Elle n’est pas une femme prise dans un engrenage, pas une victime, pas une complice malgré elle. Elle est, simplement, celle qui a été choisie pour être dans cette zone secrète. Et elle a choisi, elle aussi. C’est cela, la liberté : pouvoir dire oui, pouvoir dire non, mais surtout pouvoir dire oui en sachant que personne ne le saura jamais.

22h30

Elle arrive au lieu convenu. Une porte bleue, dans une impasse discrète derrière le marché du Plan Cabanes. Elle ne frappe pas. Elle attend. Elle compte les secondes, mais pas comme avant. Avant, elle comptait pour que le temps passe vite. Maintenant, elle compte pour que chaque seconde dure.

Il ouvre. Il ne dit rien. Il prend sa main. Elle entre.

L’article s’arrête ici, parce que certaines choses n’ont pas besoin d’être écrites. Ce qui compte, c’est ce qui précède : l’attente, le vertige, l’assurance tranquille de celle qui sait qu’elle est désirée. Ici, à Montpellier, dans cette ville de pierre et de vent, une femme a cessé de vivre par procuration. Elle s’est offerte le luxe de n’être définie par rien d’autre que par ce qu’elle choisit de vivre.

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