Le goût du café froid
Je ne regarde plus ma montre. C’est le premier signe, celui que j’ai remarqué un matin de février, devant la machine à café du Radeau, ce bar de la rue des Eaux-Vives où je m’arrête parfois avant de prendre le tram. Mon poignet nu, la sensation du cuir absent. Je l’avais oubliée chez moi, sur la table de nuit, à côté du livre de Maylis de Kerangal que je n’arrive pas à finir depuis trois semaines.
Ce jour-là, je suis arrivée en retard à mon rendez-vous avec le conservateur du Musée d’art et d’histoire. Il ne m’a rien dit, mais j’ai vu son regard glisser vers sa montre, puis vers la fenêtre. Genève était grise, la rade lisse comme un miroir posé à plat.
C’est curieux comme les petites choses trahissent les grandes.
Les horloges de la ville
Genève est une ville d’horloges. Il y a celle du Jet d’eau, qu’on aperçoit de presque partout, comme un métronome liquide. Celle de la gare, immense, sous laquelle les gens se donnent rendez-vous depuis des générations. Et puis il y a les cadrans solaires du parc des Bastions, qui ne marchent que quand le soleil daigne paraître, ce qui n’arrive pas souvent en janvier.
J’ai grandi ici, entre la Vieille-Ville et les Pâquis, dans un appartement où ma mère rangeait les tasses en porcelaine dans un buffet qu’elle avait hérité de sa grand-mère. Je n’ai jamais vraiment quitté Genève, sauf pour un semestre à Lausanne, ce qui ne compte pas vraiment. La ville est ma peau, ma langue, mon oreille.
Et pourtant, depuis quelques mois, je la regarde autrement.
Je ne sais pas exactement quand ça a commencé. Peut-être ce soir d’octobre où je suis restée plus longtemps que d’habitude au travail, dans mon bureau de la Fondation pour la mémoire numérique, à classer des archives sonores de la Radio Télévision Suisse. J’écoutais la voix d’une femme qui racontait sa traversée du Léman en 1952, et il y avait dans son timbre quelque chose qui m’a arrêtée. Une qualité de présence. Une manière de suspendre le temps.
J’ai rembobiné trois fois.
Le lendemain, j’ai pris un café avec Clara, une collègue qui travaille à la bibliothèque de Genève et qui collectionne les éditions originales de romans policiers suisses. Elle m’a parlé de son fils, de son divorce, de son projet de rénover un bateau sur le lac. Je l’écoutais à moitié, parce que je pensais à cette voix.
C’est idiot, une voix. Ça ne pèse rien. Ça traverse l’air et puis ça disparaît.
La lumière sur le lac
Il y a quelques jours, le 14 mars, un motard a été tué à un feu rouge à Genève, percuté par un chauffard qui a pris la fuite avant d’être arrêté, comme le rapportait la Tribune de Genève. J’ai lu l’article en buvant mon thé, le matin, dans la cuisine. La table était encombrée des dessins de Sacha et Jules, mes jumeaux de six ans, qui avaient représenté des fusées et des baleines. Camille préparait leurs sacs, cherchait les chaussures, répondait au téléphone.

Ce genre de matin où tout est routine, où le monde continue de tourner même quand quelqu’un meurt à un carrefour.
J’ai pensé à cet homme, le motard. À ce qu’il avait fait la veille. S’était-il levé en pensant à une femme? Avait-il oublié de dire quelque chose à quelqu’un?
Je ne le connaissais pas, mais sa mort m’a traversée comme une fenêtre ouverte sur une pièce où je n’étais jamais entrée. C’est ça, le désir, je crois. Pas l’urgence d’une rencontre. Plutôt la conscience soudaine qu’on pourrait vivre autrement.
Je suis une femme lesbienne mariée à Genève, j’ai trente-six ans, et jusqu’à cette lecture, je croyais que ma vie était un chemin tracé. Camille et moi, nous nous sommes rencontrées à la sortie d’un concert au Victoria Hall, il y a neuf ans. Elle jouait du violoncelle dans un ensemble amateur, moi j’étais venue écouter un ami. Nous avons parlé de Schubert, de la manière dont certaines notes vous prennent à la gorge. Elle était belle, mais c’est autre chose qui m’a retenue : elle écoutait vraiment.
Depuis, nous avons construit une vie solide. Un appartement avec vue sur le Salève, des vacances en Bretagne, des dîners avec des amis où l’on rit fort et longtemps. Les jumeaux sont arrivés, par insémination, et nous avons appris à être trois, puis quatre. Je n’ai jamais douté de cet amour.
Et pourtant.
La chambre d’écho
Il y a un endroit, dans notre appartement, où le son porte étrangement bien. C’est le couloir qui relie la chambre des enfants à la salle de bains. Quand Sacha chante sous la douche, on l’entend depuis le salon. Quand Jules raconte une histoire à voix haute dans son lit, les mots roulent jusqu’à la cuisine.
Je me suis surprise, récemment, à rester dans ce couloir. À écouter. Pas les enfants. Le silence après leur coucher. Cette vibration de l’air quand tout le monde dort et qu’il ne reste que le bruit de mes propres pensées.
C’est là que j’ai commencé à écrire. Pas des lettres, pas un journal. Des listes. Des listes de choses que je n’ai jamais dites. Des noms de rues que je traverse seule. Des odeurs qui me tirent en arrière.
J’ai écrit : « Le pain chaud de la boulangerie de la rue du Vieux-Jardin. » « L’odeur de pluie sur les pierres du parc Mon-Repos. » « Le bruit du tram quand il freine à l’arrêt de la place Neuve. »
Et puis j’ai écrit son prénom.
C’était un soir de mars, après avoir mis les enfants au lit. Camille était partie donner un cours à l’école de musique. L’appartement était calme, trop calme. Je me suis assise dans le canapé, mon téléphone à la main.

Je ne l’ai pas appelée. Je ne lui ai pas envoyé de message. Je suis restée là, à regarder l’écran noir, à sentir le poids de l’objet dans ma paume.
Le désir, c’est peut-être ça. Pas le geste. L’arrêt avant le geste. La seconde infinie où tout est encore possible.
Le goût du café froid
J’ai lu un article, dans une revue que j’ai oubliée, sur la manière dont les traumatismes modifient notre perception du temps. Les gens qui ont vécu un accident, une perte, disent que les secondes s’étirent, que le monde ralentit. Je pense que c’est aussi vrai pour le désir. Quand on est sur le point de basculer, chaque minute pèse son poids de vie.
Je ne sais pas encore ce que je vais faire. Peut-être rien. Peut-être que tout cela n’est que l’effet d’une fatigue, d’un printemps qui tarde à venir, d’une année où les nuages ne se sont pas levés.
Mais il y a ce café que je bois chaque matin, depuis deux semaines, dans le même bar de la rue des Eaux-Vives. Je le commande, je le laisse refroidir, et je le bois froid, en regardant les gens passer. Parfois, je pense à une phrase de Clarice Lispector que j’ai lue dans un vieux recueil : « Le désir est une blessure qui ne saigne pas. »
C’est exactement ça. Une cicatrice qu’on ne voit pas, mais qu’on sent sous le doigt.
Je regarde ma montre, puis je me rappelle que je ne la porte plus. Je la cherche du regard, comme on cherche un mot oublié sur le bout de la langue. Elle est restée sur la table de nuit. Ce soir, en rentrant, je la remettrai peut-être.
Ou peut-être pas.
Louis, qui travaille à l’accueil de la fondation et qui collectionne les timbres suisses rares, m’a dit un jour que les collectionneurs cherchent toujours la pièce manquante. Pas pour compléter la série. Pour avoir une raison de continuer à chercher.
Je crois que je cherche quelque chose. Je ne sais pas quoi. Mais ce matin, en descendant la rue de la Terrassière, j’ai senti le vent sur mon visage, et j’ai eu envie de ralentir. Pas pour regarder le lac, pas pour prendre une photo. Pour être là, complètement, dans cette seconde qui ne dure pas.
C’est ça que je veux offrir à celle que je n’ai pas encore rencontrée. Non pas une histoire, non pas un avenir. Juste cette seconde, pleine, entière, avec le goût du café froid et l’odeur du vent.
Genève se réveille à peine. Les bateaux de la Compagnie générale de navigation sont amarrés, le pont du Mont-Blanc est encore vide. Je marche le long des quais, et pour la première fois depuis longtemps, je ne pense pas à l’heure qu’il est.
Je ne la regarde pas.
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