L’horizon d’une femme mariée à Québec : entre voiles et compromis

Je n’ai jamais été du genre à collectionner les souvenirs. Pourtant, cette semaine, quelque chose a bougé. Un tiraillement discret, comme une brume matinale qui refuse de se lever tout à fait. Je suis une femme mariée à Québec, et ce titre pourrait suffire à résumer ma vie aux yeux des autres. Mais c’est bien plus complexe que ça.

Jeudi soir, le vent porte des promesses

Il est vingt-deux heures passées. Mon mari dort depuis une heure, le souffle régulier, le bras en travers du lit comme un pont entre nos vies. Je ne peux pas dormir. Pas ce soir. Je suis assise dans le salon, une tasse de thé refroidi entre les mains, et j’écoute le vent cogner contre les fenêtres. C’est un vent du large, chargé d’iode et de sel, qui remonte le Saint-Laurent jusqu’à Québec. Il mugit dans les arbres du quartier, fait grincer la girouette du voisin, et je ferme les yeux pour mieux le sentir.

Ambiance Québec

Il y a des sons que je connais par cœur. Le grincement de la porte d’entrée quand l’humidité la fait gonfler. Le ronronnement du réfrigérateur. Les pas feutrés de ma fille de cinq ans dans le couloir, la nuit, quand elle cherche notre chambre en rêvant. Mais ce vent-là, ce soir, me parle d’ailleurs. Il me ramène à ce que j’ai ressenti plus tôt dans la journée, quand j’ai vu l’affiche dans le hall de l’immeuble : « 7e édition du Rendez-vous naval, du 29 août au 1er septembre. Le plus beau navire du monde sera de passage à Québec. »

Selon Radio-Canada, le voilier-école _Amerigo Vespucci_, navire amiral de la marine italienne, fait escale dans notre port. Il est considéré comme l’un des plus beaux au monde, avec ses voiles majestueuses. Le journaliste parlait d’un « rêve d’enfant » pour les amateurs de marine. Je l’ai lu deux fois, debout dans le hall, tandis que ma fille tirait sur ma manche pour me presser. Et j’ai senti une vague monter en moi, quelque chose qui ressemblait à de l’impatience.

Samedi matin, l’odeur du fleuve

Le lendemain, je suis allée au port. Seule. J’avais inventé une course, un prétexte, un « j’en ai pour une heure ». Mon mari a haussé les épaules, habitué à mes lubies, et ma fille faisait la grasse matinée. J’ai marché le long du quai, les mains dans les poches, le regard accroché à cette silhouette blanche et élancée qui se découpait sur le ciel gris de l’aube.

L’odeur du fleuve m’a frappée en premier. Une senteur âcre, végétale et métallique à la fois, mêlée au gasoil des remorqueurs et à l’humidité de la pierre. J’ai inspiré profondément. J’ai pris le temps de toucher la rambarde, le fer froid et rugueux, comme pour m’ancrer dans ce moment. Il n’y avait presque personne. Quelques marins en uniforme sur le pont, un photographe accroupi près de la capitainerie. Et moi, une femme mariée de 39 ans, qui regardait ce navire comme s’il contenait la réponse à une question qu’elle n’avait jamais osé formuler.

J’ai pensé à un documentaire que j’avais vu sur Arte, il y a des années, sur les derniers grands voiliers-écoles. On y suivait des jeunes officiers en formation, leur apprentissage de la solitude en mer, la discipline extrême, mais aussi la beauté des nuits passées à veiller sous les étoiles. Ce film m’avait laissé une impression étrange, un mélange d’admiration et de nostalgie pour une vie que je n’aurais jamais. Et ce matin-là, devant le _Vespucci_, j’ai repensé à ce désir un peu honteux de larguer les amarres.

Dimanche après-midi, le silence du retour

Je n’ai rien dit à personne de mon escapade. Le dimanche, nous sommes allés au parc en famille, comme toujours. Ma fille a couru après les écureuils, mon mari a lu son journal sur un banc, et j’ai regardé l’horizon entre les arbres. Le fleuve était invisible de là où nous étions, mais je savais qu’il était là, tout proche.

Dans la voiture, sur le chemin du retour, ma fille s’est endormie à l’arrière. Mon mari a mis la radio en sourdine. Les nouvelles parlaient du Rendez-vous naval. « Plus de 90 000 personnes auraient visité le port ce week-end », annonçait le journaliste. « Québec, championne des associations de toutes sortes, prouve une fois de plus son attachement à la culture maritime. » J’ai souri dans le noir de l’habitacle. Il ne savait pas que j’avais fait partie de ces milliers de gens, seul, volée à mon propre quotidien.

J’ai repensé à une conversation avec Marc-André, mon collègue de l’atelier qui collectionne les montres vintage. Il m’avait dit un jour : « Aurélie, le temps est la seule denrée qu’on ne rattrape jamais. Alors, au lieu de regarder ta montre, regarde l’horizon. » Il avait raison. Je passe mes journées à restaurer des maquettes d’architecture, des plans de bateaux d’un autre siècle, des coques en bois patinées par les ans. Je suis technicienne en restauration navale, un métier que j’ai choisi parce qu’il allie l’exactitude technique à la poésie des lignes. Mais je passe tellement de temps à recoller des morceaux du passé que j’en oublie de vivre le présent.

Une enquête de Statistique Canada publiée récemment révélait que 68% des femmes mariées avec enfants estiment ne pas avoir assez de temps pour elles. 68%. Je fais partie de ces statistiques, mais je ne veux pas être une statistique. Je veux être une femme qui sait encore s’émerveiller, qui ose prendre une matinée pour aller voir un bateau, qui n’a pas besoin de s’excuser d’exister en dehors de son rôle.

Lundi, la routine retrouvée

Aujourd’hui, c’est lundi. La maison sent le café. Mon mari est parti le premier, comme toujours. Ma fille est à l’école. Je suis seule avec mes outils, mes pots de colle, mes pinceaux. Sur l’établi, une maquette de goélette des années 1920 attend d’être remastiquée. Le bois a cette odeur chaude et vanillée du cèdre. Je passe mes doigts sur la courbe de la coque, lisse et accueillante, et je ferme les yeux.

J’imagine le vent dans les voiles. Le grincement du mât. Le bruit de l’eau contre la proue. C’est une anticipation sensorielle qui n’a rien de charnel, et pourtant elle me traverse tout entière. Je ne suis pas en train de tromper mon mari, je suis en train de réapprendre à respirer.

J’ai toujours pensé que la fidélité était une question de corps et de promesses. Mais si c’était aussi une question d’âme ? Peut-être que le pire adultère n’est pas celui qu’on commet, mais celui qu’on s’interdit sans savoir pourquoi. Depuis que j’ai vu ce navire, quelque chose a changé. J’ai ressenti ce que les marins appellent le « mal de terre », cette nostalgie du large qui vous prend quand vous avez passé trop de jours au port. Je suis une femme mariée à Québec, mère d’une petite fille de cinq ans, et je n’ai jamais mis les pieds sur un voilier. Mais j’ai senti l’appel.

Ce soir, je regarderai peut-être les photos que j’ai prises discrètement sur mon téléphone. Le gréement du _Vespucci_ dans la lumière déclinante. L’ancre massive, noire de rouille, comme une promesse de départ. Et je me dirai que oui, c’est bien. C’est bien d’avoir pris ce temps pour moi. C’est bien d’avoir menti un peu, pour un rêve. Parce que parfois, on doit s’absenter de sa propre vie pour s’y retrouver.

Une question d’équilibre

Je ne sais pas si j’irai le voir une dernière fois avant son départ. Peut-être que non. Peut-être que je préfère garder ce matin de solitude pour moi seule, comme un trésor. Mais je sais une chose : je recommencerai. Je prendrai d’autres matinées, d’autres heures volées, d’autres vagues d’air frais. Pas pour fuir, mais pour revenir plus entière.

Une femme mariée à Québec, le fleuve à sa porte, un métier qu’elle aime, une famille qu’elle chérit. Et pourtant, l’horizon est immense. Il suffit d’un bateau pour s’en souvenir.

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