Le Carnet des Heures Qui Changent

Chapitre I, L’Échappée du Jeudi

Le jeudi, il n’est pas marié. Du moins, il ne le regarde plus. C’est une nuance que Julien cultive avec la précision d’un géographe, lui dont le métier consiste à cartographier les zones où l’eau menace de tout recouvrir. À 35 ans, il a appris que le danger ne vient pas toujours du Rhône, mais parfois de l’intérieur, de cette petite voix qui, un matin d’août, vous murmure que la vie est ailleurs.

Ce jeudi-là, le 13 août 2026, les prévisions météorologiques promettaient un ciel d’un bleu presque insolent sur Arles. Julien avait vérifié l’application météo comme on vérifie un passeport avant un long voyage. Il savait que le mistral serait faible, que la chaleur serait supportable, et que la lumière, cette lumière si particulière qui avait rendu Van Gogh fou et les Arlésiens si fiers, serait au rendez-vous. Il rangea ses cartes de zones inondables, éteignit son ordinateur dans le bureau qu’il partage avec deux autres ingénieurs, et partit sans un mot de plus que d’habitude. Personne ne remarqua qu’il ne regardait pas sa montre.

L’article de La Provence qu’il avait lu la veille au soir, concernant les débordements d’une fête votive dans un village voisin où un taureau avait été percuté par un quad, le fit sourire. Après des années à cartographier les caprices du fleuve, il savait que les vraies tempêtes étaient rarement celles que l’on annonçait. Il savait aussi que l’on pouvait prévoir, modéliser, anticiper, mais que la vie, comme le Rhône, finissait toujours par trouver un lit que personne n’avait dessiné.

Le début de l’histoire est simple, presque banal. Un homme gay marié à Arles n’est pas une rareté, mais Julien ne se voyait pas comme un cas statistique. Il se voyait plutôt comme une ligne de crête, un espace liminal entre ce qu’il avait construit et ce qui l’attendait, confortablement installé entre les deux. Il y avait Édouard, son mari, rencontré il y a onze ans lors d’un voyage de géologie dans les calanques. Il y avait leur appartement, rue du Docteur Fanton, avec les volets bleus qu’ils avaient repeints ensemble. Et il y avait, depuis quatorze mois, un autre chemin, une ruelle que Julien avait découverte un peu par hasard, comme on découvre une faille dans un terrain qu’on croyait stable.

Chapitre II, Le Cartographe

Julien n’a pas le profil de l’aventurier. Ancien étudiant en géographie physique, il a commencé par cartographier les champs d’épandage des crues pour un bureau d’études à Montpellier, avec un vieux réflex et un carnet de terrain. C’était un travail de terrain, des bottes en caoutchouc, des relevés GPS. Il se souvient encore de cette semaine passée à dormir dans un refuge du Mercantour pour un inventaire de bassins-versants, du goût du café froid et de la peur de se perdre. Ce souvenir d’un ancien job, passé et révolu, lui revint ce jeudi-là alors qu’il garait sa voiture près des Arènes. Il se sentait à nouveau en terrain inconnu, sans bottes ni GPS.

Ambiance Arles

Aujourd’hui, Julien est géomaticien. Il passe ses journées à manipuler des couches de données, des modèles hydrauliques, des simulations de crues centennales. Son travail consiste à dire : « ici, vous ne pouvez pas construire », ou « là, il faut renforcer la digue ». Il aime cette précision, cette rigueur cartésienne. Elle le rassure. Mais elle crée aussi un besoin d’imprévu, un appétit pour ce qui ne se calcule pas.

Il y a quatorze mois, lors d’un colloque à Nîmes, il avait rencontré un homme. Pas un collègue, pas un consultant. Un homme qui ne parlait pas de SIG ni de topographie. L’échange avait été bref, quelques phrases sur les arènes de Nîmes : « J’y ai vu un concert de Muse en 2019, la guitare résonnait comme un tambour. » Rien de plus. Mais Julien avait ressenti ce qu’il avait cessé de ressentir depuis des années, depuis qu’il était devenu « marié » plutôt que « amoureux » : une vibration, une envie d’en savoir plus. Un début de chemin.

Il ne culpabilise pas. C’est le mot qui le surprendrait le plus si on le lui demandait. Il n’a pas choisi d’être attiré par cet autre, il a simplement choisi de ne pas dire non quand un message, quelques semaines plus tard, proposait un rendez-vous au Café du Levant, côté marché. Il y est allé comme on va voir un documentaire sur un pays qu’on ne connaît pas, par curiosité, sans billet de retour dans la poche.

Chapitre III, La Montre Qu’il Ne Regarde Plus

Dans sa vie publique, celle qu’il partage avec Édouard et leurs amis, Julien est toujours le même. Il est l’adjoint au maire de quartier qui propose des solutions pour les intempéries, celui qui a des verres en kit dans le coffre pour les soirées d’été, celui qui découpe la viande avec une précision chirurgicale lors des barbecues de juillet. On le décrit comme fiable, posé, un peu méthodique. Il ne se plaint jamais, et c’est vrai : il n’a rien à reprocher à Édouard, qui est gentil, drôle, présent. Une vie bien réglée.

Mais depuis quatorze mois, Julien ne regarde plus sa montre aux mêmes moments. Le jeudi soir, quand le dîner se termine et qu’Édouard s’installe devant un documentaire sur les fouilles d’une villa romaine, Julien invente une envie de marcher, besoin de s’aérer après une journée d’écran. Il sort, respire, puis il traverse la ville à pied. Il marche jusqu’à la place Voltaire, passe devant les Halles où l’on vend encore des melons chantelais et des taillades fraîches. Il se rend dans un endroit précis, un café qu’un guide d’Arles Diary, lu en fin d’été dernier, décrivait comme « une adresse d’initiés loin des sentiers battus ». Il n’y a jamais trop de monde. Il y boit un verre de vin blanc sec, un Sancerré, puis il rentre. Il ne ment jamais sur ce qu’il a fait, il dit : « Je me suis promené. » C’est la vérité.

La promenade est devenue un rituel. Elle a remplacé les séances de sport qu’il ne faisait pas, les absences inexplicables. Personne n’émet de soupçon, car personne ne fait attention aux promeneurs. Julien se fond dans le décor. Il est devenu ce qu’il n’aurait jamais crû être : un homme avec un secret, un double fond.

Mais l’objet du désir n’est pas une personne fictive dans une série télévisée. C’est bien réel. Ils se retrouvent parfois, sans régularité. Un café, une conversation sur la technique de restauration des orgues dans les églises, un sujet que l’autre connaît bien, ou un débat sur un livre de la rentrée littéraire. Il y a une qualité d’écoute que Julien ne trouve plus ailleurs. Il y a ce regard, celui qui ne se détourne pas quand on évoque une envie de tout quitter pour ouvrir une librairie à Lisbonne. Julien ne parle jamais de son mari, jamais de son quotidien. Il s’autorise à être une page blanche, un homme léger.

Ambiance Arles

Il ne cherche pas à justifier. C’est un besoin vital, comparable à celui de respirer un autre air après des mois passés dans une pièce fermée. Il n’est pas en guerre contre Édouard, il n’est pas en guerre contre sa famille. Il est simplement dans une parenthèse, une zone tampon où il se retrouve avant de revenir.

Chapitre IV, Les Jours d’Éclipse

Le vendredi, tout recommence. Julien se lève, prépare le café, discute des courses avec Édouard. Ils évoquent une éventuelle exposition au musée Réattu, un vide-grenier. Il écoute, répond, sourit. Il constate à quel point la mécanique est bien huilée.

Il y a des jours où il se demande s’il n’est pas devenu schizophrène. Mais le terme serait trop clinique. Il préfère penser qu’il vit en avance sur les autres, qu’il est un homme qui a su créer une réserve d’oxygène pour lui-même.

Il se rappelle cette rencontre, il y a vingt ans, quand il était étudiant à Aix-en-Provence. Il avait fait un stage d’été dans une librairie de la rue Mistral, et le libraire lui avait confié une vieille édition des Fleurs du Mal. Il avait lu les poèmes à voix haute dans l’arrière-boutique, le soir, quand il n’y avait plus de clients. Il se rappelle la sensation de lire des mots qui vous définissent mieux que vous ne pourriez le faire. C’est ce même frisson qu’il recherche en cachette depuis quatorze mois. Pas l’interdit, mais la beauté de la page qui n’est pas encore écrite.

Le désir, chez lui, n’est pas un manque d’amour. C’est un surplus de vie. Une dose de trop qui ne rentre plus dans le cadre. Le jeudi est le jour où il laisse cette énergie circuler. Il n’y a pas de promesse, pas de plan sur la comète. Il y a juste cette possibilité de ne pas être le même homme pendant deux heures, d’exister sans fonction, sans étiquette d’époux ou de parent.

Il pense parfois à cet article du journal local, le jour où tout le monde parlait d’éclipse solaire et mettait en garde contre le fait de regarder le soleil sans protection. Julien trouve que c’est une belle métaphore : il sait qu’il faut protéger ses yeux, mais il ne peut s’empêcher de jeter un coup d’œil oblique, juste pour voir le monde changer de couleur.

Ambiance Arles

Chapitre V, Arles, Cité des Secrets

Arles est une ville qui sait garder les secrets. La cité antique était un carrefour, une terre de passage. Les arènes ont vu passer des taverniers, des légionnaires, des marchands d’huile. Aujourd’hui, les cafés de la place du Forum sont pleins de touristes qui ne savent rien des habitudes des locaux. Julien aime se perdre dans cette foule anonyme. Il est passé expert dans l’art de ne pas être vu, ou plutôt d’être vu comme un touriste.

Le jeudi, il se glisse dans une des cours ombragées que le guide Arles Diary recommande, comme une cour privée derrière une porte en bois, où l’on peut commander une absinthe sans se faire remarquer. Il y retrouve sa respiration. Il n’y a rien de dramatique, jamais. Ce qui rend cette situation si vivable, c’est qu’elle est parfaitement silencieuse. Pas de textos qui s’accumulent, pas de preuves. Juste un rendez-vous à la volée, un rendez-vous dont on sent qu’il pourrait être le dernier, l’avant-dernier, ou le premier d’une autre vie. Julien n’a pas de plan. Il a un présent qui ne le déçoit pas, car il sait le déguster.

Il est pleinement conscient que sa situation est privilégiée. Il est un homme gay marié à Arles, mais il ne souffre d’aucune persécution. Il vit dans un pays où l’égalité des droits est acquise. Ce qu’il expérimente, en revanche, est une sorte de luxe ultime : celui de ne pas tout dire, de garder une zone d’ombre. Dans un monde qui prône la transparence, il se sent libre d’être un amateur de mystère. Il n’aime pas Édouard moins qu’avant. Il s’aime, lui, sans doute un peu plus.

Il y a ce souvenir d’enfance qui lui revient souvent, quand il marche le long du Rhône. Il avait huit ans, ses parents l’avaient emmené à Arles pour une fête locale. Il avait été fasciné par un petit théâtre de marionnettes, là où la statue de Frédéric Mistral garde les promeneurs. Il avait voulu savoir qui actionnait les fils, qui faisait bouger les personnages. En grandissant, il a compris que les fils existent toujours, mais qu’on peut choisir de les tirer soi-même. Julien tire les siens avec discrétion, depuis quatorze mois.

Le spectacle doit continuer. Édouard propose une sortie au cinéma le samedi. Julien accepte, il choisit le film, un drame psychologique. Dans la salle obscure, il ne pense à rien, ou plutôt il pense au retour. Il regarde l’écran, mais il ne regarde plus sa montre. Il est suspendu dans une attente douce, celle de jeudi prochain. Il n’y a pas de culpabilité, car il a décidé que le désir est un jardin intime que l’on arrose en secret, et que cela n’enlève rien à la maison qui l’entoure.

Le cycle s’achève là où il a commencé : dans l’anticipation. Julien n’a pas envie que cela s’arrête. Il ne s’interroge pas sur la durée, sur l’éthique, sur les risques. Il a dépassé le stade des questions. Il se laisse guider par la cartographie subtile des heures, par la géographie secrète des possibilités. Arles n’a jamais semblé aussi vaste, pour un homme qui en a pourtant arpenté chaque pierre.

Le dimanche, en famille, tout le monde sourit. Et Julien sourit aussi, mais un peu autrement. Il a laissé une part de lui dans la lumière du jeudi, cette lumière d’août qui promet de ne jamais finir, et qui sait, simplement, qu’elle a rendez-vous avec lui la semaine suivante.

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