Le jour où j’ai arrêté de compter les semaines

Je devrais probablement commencer par une excuse, ou par une explication. Mais non. Je commence par un fait, un simple fait : je regarde l’horloge de la gare de Braine-l’Alleud, et je sais que je ne serai pas à l’heure pour le dîner chez mes beaux-parents. Encore une fois. Et pourtant, je n’ai jamais été aussi ponctuel dans ma vie. C’est une ironie que je trouve presque drôle, un peu comme ce plat de lasagnes que je rate systématiquement, même en suivant la recette à la lettre. Ma femme, Anne, dit que c’est parce que je n’y mets pas assez de cœur. Elle a peut-être raison. Mais mon cœur, lui, est ailleurs depuis six mois, quelque part entre Waterloo et un studio que je loue sous un faux nom, avec une vue dégagée sur le dôme de la butte du Lion.

Je m’appelle Éric, j’ai 48 ans, et je suis un homme marié infidèle à Waterloo. Voilà. C’est écrit. Ça ne me rend pas fier, mais ça ne me ronge plus. Ce qui me ronge, c’est plutôt la logistique. Le planning. La gymnastique mentale pour que personne ne se doute de rien, pas même mon fils, Léon, 8 ans, qui commence à poser des questions sur mes rendez-vous du jeudi soir. « C’est pour le boulot, papa ? » Oui, mon chéri, c’est pour le boulot. Je suis métrologue de chantier. Je contrôle le nivellement des engins de terrassement. C’est un métier précis, technique, où l’erreur de quelques millimètres peut coûter des milliers d’euros. Il y a quelque chose d’ironique à passer mes journées à mesurer des écarts, et mes soirées à en creuser.

Le paradoxe du contrôle

Je crois que c’est ça, le vrai sujet. Pas la culpabilité, pas le désir, même si le désir est là, brûlant et constant. Non, le vrai sujet, c’est le contrôle. Dans mon travail, tout est calibré. Les niveaux, les seuils, les tolérances. J’ai besoin de cette maîtrise. C’est ce qui m’a guidé toute ma vie, professionnellement et personnellement. J’ai épousé Anne il y a 17 ans. Nous avons eu Léon tard, à 40 ans. Tout était planifié, stable, prévisible. Trop prévisible, peut-être.

Puis j’ai rencontré Claire. Pas sur un site, non. C’est plus banal, et presque plus dangereux. Elle est architecte, et elle travaille sur un projet de rénovation d’un ancien corps de ferme près de l’église Saint-Joseph, à Waterloo. Je devais vérifier la stabilité du sol pour les fondations. On a parlé béton, argile, drainage. Et puis on a parlé d’autre chose. Elle a 34 ans, elle est divorcée, elle a une petite fille de 6 ans qu’elle garde une semaine sur deux. Elle n’attend rien de moi, si ce n’est de l’attention. Et moi, je n’attendais rien d’elle. C’est ce qui rend chaque rencontre si légère, et si lourde à la fois.

Je me souviens de notre premier vrai rendez-vous. C’était un mardi soir, après un contrôle sur un chantier à Ohain. On s’est retrouvés dans un café près de la gare. On a parlé de tout, sauf de nous. De l’actualité, de la chasse à l’homme qui avait eu lieu à Waterloo quelques semaines plus tôt, ce déploiement de gilets pare-balles et de véhicules dans les rues résidentielles, une scène irréelle rapportée par La Dépêche. On riait du contraste entre cette violence policière et la tranquillité champêtre de la cité du Lion. C’est ce soir-là, je crois, que j’ai arrêté de compter les semaines. Avant, je mesurais ma vie en échéances et en livraisons de matériel. Depuis, je la mesure en attentats. En attentes.

L’art de la coupe franche

Ce que je vis avec Claire ne se décrit pas par des actes. Je ne vais pas vous parler des heures passées dans ce studio, même si vous les imaginez. Non. Le plus puissant, le plus enivrant, c’est ce qui se passe avant, et surtout après. C’est le matin, quand je récupère mon téléphone sur la table de chevet et que je vois un message d’elle, envoyé à 6h47, juste un point ou un mot, et que je sens une chaleur monter dans ma poitrine. C’est le froissement d’un vêtement que je remets en vitesse, à 19h20, alors que je dois rentrer pour le dîner. C’est le goût du café que je bois seul, le lendemain, dans ce même studio, en repensant à la façon dont elle a laissé une de ses boucles d’oreilles sur le rebord de la fenêtre, comme un aveu.

Je n’ai jamais vu le moment où ça bascule. Je coupe toujours avant. C’est ma règle d’or, mon niveau de tolérance à moi. Peut-être que c’est ça, être un homme marié infidèle à Waterloo : un éternel coupeur de poires en deux. Un technicien du manque. Je ne reste jamais assez longtemps pour voir la réalité s’installer. Je reste juste assez pour que l’imaginaire ait le temps de s’emballer. C’est cruel, peut-être. Mais c’est ce qui rend chaque moment électrique. L’anticipation est ma vraie drogue, pas la transgression.

Il y a quelques jours, j’ai vu un article sur un sondage OpinionWay qui prétendait que 40% des hommes mariés admettaient avoir déjà eu une aventure. Quarante pour cent. Je me suis dit que j’étais dans la moyenne. C’est bête, mais ça m’a rassuré. Cela m’a fait penser que je n’étais pas un monstre, juste un chiffre de plus dans une statistique. Un chiffre qui se lève tôt, qui fait des heures sup’, et qui se demande, en rentrant chez lui, si le petit Léon a bien pensé à ranger son cartable.

Ambiance Waterloo

Je me souviens aussi du match de coupe de Belgique, ce week-end à Wellen. Waterloo a perdu 5-3, mais avec les honneurs. L’article disait : « On a mis du cœur ». J’ai lu ça et j’ai pensé à moi. Je mets du cœur, moi aussi. Juste pas au bon endroit. Pas dans les lasagnes, en tout cas.

Une géographie du mensonge

Waterloo est une ville trop petite pour les secrets. Tout le monde connaît tout le monde. La boulangère, le boucher, les parents d’élèves. Mon studio est à dix minutes de chez moi, à pied. C’est un choix. Pour ne jamais avoir d’excuse de retard. Pour sentir le danger à chaque coin de rue. Je croise parfois des voisins, je leur souris, je leur dis que je vais courir. Je n’ai jamais aussi bien couru de ma vie.

Le jeudi, je dis à Anne que j’ai une réunion tardive sur un chantier à Nivelles. Elle ne vérifie jamais. Pourquoi le ferait-elle ? Je rentre toujours avant minuit. Je dépose toujours ma chemise dans le panier à linge. Je n’oublie jamais le mot que je laisse sur la table de la cuisine, le matin. « Bonne journée ma chérie. » C’est la routine qui me protège. La banalité est mon alibi.

Ma vraie vie, celle que personne ne voit, se déroule dans ce studio de 32 mètres carrés. Il y a un lit, une petite cuisine, une plante qui est en train de mourir par manque d’eau, je n’y pense jamais, et une playlist de jazz que j’ai faite spécialement pour ces après-midis improbables. Je n’ai jamais dit à Claire que je l’aimais. Ce serait un mensonge de plus, et je crois que c’est la seule chose que je ne lui mentirai jamais. Elle ne me demande rien. Elle a l’air de comprendre que je suis un homme marié infidèle à Waterloo, et que ça pourrait être le titre d’un tableau de Magritte. Un homme et une femme, séparés par une ligne de crête, avec un chapeau melon.

L’autre jour, en rentrant de ce studio, j’ai vu un panneau pour l’exposition « Napoléon, l’Épopée Immersive 2026 ». J’ai souri. L’Empereur, Waterloo, la défaite. Tout un symbole. Je me suis dit que Napoléon avait au moins eu le courage de livrer bataille. Moi, je fais des replis stratégiques. Je contrôle le nivellement, encore et encore. Mais je n’avance plus.

L’horizon invisible

J’ai 48 ans. Mon fils aura bientôt 9 ans. Ma femme ne se doute de rien, ou en tout cas, elle fait comme si. C’est peut-être pareil. Ce qui me terrifie, ce n’est pas d’être découvert. C’est de réaliser que je ne veux pas changer. Je ne veux pas quitter Anne, ni perdre Léon. Je ne veux pas non plus arrêter de voir Claire. Je veux juste que ça dure. Que l’attente dure. Que le manque dure. Parce que c’est dans ce vide, dans cette tension, que je me sens enfin vivant.

Claire, elle, commence à parler de l’été. De voyages. De possibilités. Je ne réponds pas. Je ne peux pas répondre. Je suis un homme marié infidèle à Waterloo, et ma vie est un calendrier d’heures creuses. Je suis un métrologue, je mesure les écarts. Et l’écart entre ce que je montre et ce que je suis devient chaque jour un peu plus grand. Un peu plus profond. Comme un terrassement que l’on creuse sans jamais y poser de fondations.

Je sais que cela finira mal. Une statistique le dit, sans doute. Un drame, des larmes, un divorce. Je le sais. Mais ce matin, quand mon réveil a sonné à 5h45, et que j’ai vu le message de Claire, juste un « pense à toi », rien de plus, j’ai senti ce frisson familier. Cette chaleur au creux du ventre. Et j’ai pensé : encore un jour. Encore une attente. Et c’est suffisant. C’est plus que suffisant. C’est tout ce que j’ai jamais voulu, sans jamais savoir le dire.

Je n’ai pas de solution. Je n’ai pas de morale. J’ai juste une playlist de jazz, un studio propre, et un fils qui aime les pâtes que je rate. Alors je me tais. Je mesure. J’attends. Et je regarde l’horloge de la gare de Braine-l’Alleud, avec l’étrange certitude que l’heure n’a jamais été aussi belle, ni aussi fragile.

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