L’Heure du Jeudi : Journal d’une maîtresse à Montbéliard

Il y a une heure précise, une heure que je connais par cœur sans jamais avoir besoin de la regarder. Le jeudi, entre dix-sept heures et dix-sept heures dix, le bruit des pas dans l’escalier du grand salon du théâtre change. J’ai appris à le reconnaître comme on apprend une langue étrangère : d’abord avec difficulté, puis avec cette aisance qui rend tout évident.

Je m’appelle Solène, j’ai trente-quatre ans, et je suis ce qu’on appelle une maîtresse à Montbéliard. Le mot est brutal, un peu désuet, chargé de toutes ces images que le cinéma et les romans du XIXe siècle ont installées dans les esprits. On imagine des larmes, des disputes, une femme qui attend. On se trompe.

Attendre, oui. Mais comme on attend l’orage un soir d’été : avec cette impatience délicieuse qui tend tous les muscles, qui rend la peau plus sensible au moindre courant d’air.

Le Territoire du Secret

Je vis ici depuis toujours, ou presque. Montbéliard est une ville étrange qui se mérite : il faut apprendre ses silences, ses rues qui sentent la pierre humide et l’histoire, ses façades à colombages qui semblent vous observer quand vous passez dans le petit quartier de la Petite Hollande. C’est une ville de secrets bien gardés, finalement. Chaque rue a sa mémoire, chaque pierre son anecdote. Nous sommes le 15 août, un samedi qui n’existe presque pas, un jour où la ville entière semble retenir son souffle, et pourtant, je peux vous assurer que les rues de Montbéliard n’ont jamais été aussi vivantes.

Je travaille comme archéologue des sons. C’est un métier rare, presque personne ne sait ce que ça signifie : je restaure des paysages sonores pour les musées et les sites patrimoniaux. J’ai enregistré le bruit des métiers à tisser d’une fabrique du XIXe siècle recomposée, le martèlement des sabots sur les pavés du vieux Montbéliard, le souffle d’un haut-fourneau disparu. Je collectionne les bruits. C’est peut-être pour ça que je suis si sensible aux pas. Quand on passe sa vie à écouter, on finit par entendre des choses que les autres ignorent.

Mon compagnon, Karim, est réparateur d’orgues. Nous sommes ensemble depuis sept ans, sans enfant, avec cette liberté que les gens sans enfants doivent défendre sans cesse, comme on défend un territoire. Karim passe beaucoup de temps en Alsace, sur des chantiers qui durent des mois. Lorsqu’il rentre, la maison sent le bois, la cire, cette odeur de travail bien fait. Je l’aime sincèrement. Je ne l’ai jamais trompé dans ma vie, si on met de côté cette zone floue de la webcam ordinaire qu’on regarde seul, le soir, le cœur qui s’emballe pour un inconnu qui n’existera jamais.

Lui non plus, je crois. Et nous sommes heureux.

Et pourtant.

Ambiance Montbéliard

La Règle du Jeu

Il y a trois ans, j’ai rencontré Baptiste. Je ne peux pas donner de détails trop précis, pas par honte, mais par élégance. Pas par peur, mais par respect. Disons simplement que nous gravitons dans les mêmes sphères du patrimoine, lui du côté des archives, moi du côté des sons. Nous nous sommes trouvés autour d’un café, au comptoir du Café de la Paix, place Saint-Martin, un matin de novembre où la brume effaçait les contours du temple Saint-Martin derrière nous.

Baptiste est marié depuis seize ans à Delphine. Ils ont une fille de douze ans, Chloé, qui fait de la natation synchronisée et qui déteste la rillette, ce qui, pour une fille de Montbéliard, relève presque de la provocation. Je connais ces détails parce que Baptiste les évoque, naturellement, sans jamais s’appesantir. Il a cette qualité rare de ne jamais rendre sa femme ni sa fille invisibles pour me flatter. Il les aime. Il est même, à sa façon, profondément fidèle à sa vie de famille. Ce qui ne l’empêche pas d’être là, le jeudi, à dix-sept heures et quelques minutes, à pousser la porte de l’ancienne Banque de France.

« Vous savez ce qu’ils vont en faire ? », m’a-t-il demandé la première fois, en me montrant le bâtiment imposant du bout du menton. Nous parlions banque, patrimoine, cette idée folle d’en faire un lieu culturel. « Je crois qu’ils veulent la transformer en salle d’exposition. »

J’ai pensé, ce jour-là, que nous étions comme ces locaux : de beaux édifices remplis de trésors, dont personne ne verrait jamais l’intérieur. L’ironie m’a plu. Le secret de notre lien est une chambre sonore, quelque part entre ce qui se dit et ce qui ne se dira jamais.

Ce Que Je Ressens, Vraiment

Soyons honnêtes : je n’ai jamais eu ce sentiment de culpabilité que tout le monde attend des femmes dans ma situation. Pas de nausées le matin, pas de sueurs froides au regard de Karim, pas de larmes discrètes dans le train entre Montbéliard et Belfort. J’ai longtemps cru que c’était un manque d’âme. Puis j’ai compris que c’était une autre forme d’amour, une forme que notre époque a du mal à nommer sans la juger.

L’éclipse, par exemple. Dernièrement, toute la région ne parle que de ça : ce spectacle céleste qu’on pourra observer en Nord Franche-Comté, entre Belfort, Montbéliard et Héricourt, le journal local publiait une carte détaillée des meilleurs spots d’observation, et j’ai eu envie de rire en pensant que notre liaison procédait exactement du même principe : il y a des endroits précis où les deux astres se rencontrent, et le reste du temps, on orbite.

Baptiste m’a proposé d’y aller. Pas ensemble, évidemment. « Tu pourrais aller du côté de la Citadelle de Belfort, m’a-t-il dit, je crois que le point de vue est dégagé là-bas. » Je l’ai regardé, et nous sommes restés une seconde suspendus, comme deux corps célestes hésitant à l’éclipse totale. Nous savons tous les deux qu’il y a des moments où l’alignement est parfait, et d’autres où il ne faut pas provoquer le ciel.

Ambiance Montbéliard

Je suis restée à Montbéliard, ce jour-là. Dans mon appartement, devant la fenêtre ouverte. J’ai mis un disque de Debussy, l’archéologue du son que je suis aime toujours savoir ce qu’elle écoute, et j’ai pensé à lui qui, à quelques kilomètres de là, regardait le même soleil disparaître avec sa femme et sa fille. J’ai pensé à cette simultanéité qui est la nôtre depuis trois ans : nous savons que nous regardons les mêmes choses, au même moment, sans jamais pouvoir en parler. C’est ça, notre complicité. Pas des rendez-vous volés dans des hôtels, même si certains ont existé, mais une présence fantôme dans la vie de l’autre.

Le Pouvoir de l’Attente

On ne parle jamais assez de l’attente. Dans les films, les amants se retrouvent, s’embrassent, se quittent. On élude cette chose immense, dévorante, presque tactile : le temps qui précède le rendez-vous.

Le jeudi, je ne dors pas la veille. Pas d’insomnie douloureuse, une insomnie heureuse. Je reste éveillée, les yeux ouverts dans le noir, à écouter la respiration de Karim (qui ronfle un peu, je l’aime aussi pour ça, pour ce défaut qui le rend réel). Je récapitule les heures qui me séparent de la retrouvaille. Vingt heures. Quinze heures. Douze heures. Chaque minute qui passe est une épice qu’on ajoute à un plat qui mijote. À six heures du matin, je bois mon café avec une intensité presque animale : je sens le goût du grain torréfié sur ma langue, la chaleur du liquide dans ma gorge, et je sais que cette sensation, ce moment où je suis pleinement dans mon corps, va s’amplifier pendant des heures, jusqu’au point de basculement.

C’est une érotique de l’anticipation, je crois. Le corps qui se souvient, qui anticipe, qui se prépare sans que la raison ait son mot à dire. Des jours entiers, je peux être absorbée par mon travail, j’ai restauré, l’an dernier, tout un paysage sonore pour une reconstitution historique à Blois, et ce sont des journées entières à écouter des sons granuleux des années vingt, et puis soudain, sans crier gare, un détail me ramène à lui : l’odeur du bois humide, une voix grave à la radio, la perspective d’un câlin qui n’est pas encore venu.

Je n’ai pas besoin de photographies, de messages, de preuves. Le désir ne se garde pas dans un tiroir. Il vit, il respire, il s’épanouit dans l’absence d’échéance claire. Nous ne savons jamais exactement quand nous nous verrons. Juste que « ce sera bientôt ». Ce flou est une bénédiction : chaque heure devient une infinie possibilité.

Ce Que Montbéliard À Qui Sait Écouter

Ma ville est complice. Les rues pavées du centre, le bruit de mes talons sur les pierres quand je marche vers le point de rendez-vous, l’odeur de pluie qui monte du canal du Rhône au Rhin, tout cela m’appartient d’une manière que personne ne peut me voler. Je pense souvent à cette phrase que mon père me disait petite, il était photographe, il ne parlait pas beaucoup mais quand il ouvrait la bouche, c’était pour dire quelque chose qui reste : « Fillette, une ville, c’est comme une femme. Faut la mériter. »

Aujourd’hui, je comprends. Montbéliard n’est pas la plus belle ville de France, ni la plus animée. Mais c’est la mienne. Mes parents y ont vécu, ils y sont enterrés, et si je n’ai jamais ressenti le besoin d’en partir, c’est parce que ses silences sont devenus mes silences. Quand je l’ai rencontré, Baptiste, je venais de rentrer d’un voyage au Japon où j’avais enregistré des sons de temples bouddhistes pour un musée, l’expérience m’avait bouleversée plus que je ne voulais le dire. C’était la première fois que je traversais une nuit entière sans écouter les bruits de ma ville. Quand je suis revenue à Montbéliard, le silence de la gare à l’aube m’a donné la chair de poule. Je savais que je rentrais chez moi. Je savais que je n’allais pas rester seule longtemps.

Ambiance Montbéliard

Il y a un autre détail que je dois peut-être vous confier, parce qu’il vous montrera que je ne suis pas qu’une femme qui attend : je fais du vélo. Pas votre vélo de comptoir, non, un vrai vélo de route. Tous les dimanches matin, je rejoins mon ami Serge, il collectionne les montres vintage, des vraies pièces des années cinquante, certaines ne marchent plus mais il les expose comme des sculptures, et nous partons pour deux heures de montée, de souffle court, de cuisses qui brûlent, de plaisir brut. Le vélo est mon autre liaison : il me rappelle que mon corps est vivant, qu’il n’appartient à personne, pas même à Baptiste.

Karim m’a offert un compteur GPS pour mon anniversaire, l’année dernière. C’est ce qu’il m’offre toujours quand il ne sait pas quoi m’offrir : des accessoires pour mes passions, jamais le cœur des passions elles-mêmes. Je l’aime pour ça, aussi, pour cette incapacité adorable à atteindre le centre de moi, alors qu’il me croit toute entière à sa périphérie.

Le Sens de Mon Choix

Parfois, tard le soir, je regarde par ma fenêtre et j’aperçois la lampe allumée du salon d’un voisin, une jeune femme que je croise régulièrement dans la cour. Elle a sans doute une vie simple, faite de courses au supermarché et de moments devant la télé : la vie que les gens se racontent pour s’assurer qu’ils existent. Je ne sais pas pourquoi je pense à elle, je ne connais même pas son prénom, je l’ai toujours appelée entre nous « la voisine des phlox », parce qu’elle cultive des phlox magnifiques dans ses jardinières, mais elle me rappelle que chacune a sa façon de demander au ciel d’être vivante.

Moi, j’ai choisi cette voie. Être la maîtresse, à Montbéliard, n’est pas un accident : c’est un engagement. Comme ma voisine choisit de lever l’armée des phlox pour que la vie soit plus belle, je choisis d’aimer un homme que je ne posséderai jamais, et que je ne veux pas posséder. J’ai besoin de l’absence, de la faim, de cette traînée de café au fond de la tasse quand je le prends dans un bistrot et que je me sens exactement là où je dois être. La faim est un don : elle me prouve que je ne suis pas encore morte.

Les gens parlent de moi, je le sens, je le sais. Une femme de trente-quatre ans qui voit un homme marié, ça excite les commérages. Ils se disent qu’elle est seule, qu’elle souffre, qu’elle attend qu’il la choisisse. Ils ont tort sur toute la ligne. Je ne suis pas en attente d’un choix : je suis le choix. Le choix de la jeunesse savante, de la complicité retrouvée, du silence partagé. Baptiste ne me choisit pas pour remplacer Delphine : il me choisit pour m’ajouter, pour élargir sa propre existence à une dimension que personne ne verra. Je suis la porte de service de son château, celle que les visiteurs ignorent mais qui donne sur les plus beaux jardins.

Je n’ai pas de regrets. C’est peut-être ça, la liberté : le fait de savoir qu’on pourrait être quelqu’un d’autre, et de l’assumer quand même. Il y a des jours où je me surprends à envisager une autre vie, sans absences, sans secrets, sans ce frisson du pas dans l’escalier, et ces jours-là, je sens aussitôt un vide intolérable. Le silence sans sa promesse n’est qu’un bruit sans musique. Je préfère notre dissonance harmonieuse.

Alors, oui. Je suis une maîtresse. Une femme libre, une femme qui sait ce qu’elle veut et qui refuse de s’en excuser. Ici, à Montbéliard, entre le temple Saint-Martin et le canal, entre les secrets du patrimoine et les sons silencieux du désir, je vis, je respire, j’attends.

Et plus l’attente est longue, plus elle se fait brûlante.

Jusqu’au prochain pas dans l’escalier.

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