Le lundi, je disparais (et je reviens avant le dîner)

Une femme mariée à Seraing, entre deux vies

On dit de Seraing que c’est une ville qu’on traverse. Moi, j’y vis depuis toujours, ou presque. J’y suis arrivée à 22 ans, avec une valise trop lourde et l’envie de poser mes valises, justement. Il y a ce pont qui enjambe la Meuse, et cette lumière d’hiver qui rend tout gris-bleu, magnifique à sa manière. J’ai appris à l’aimer, cette lumière. Elle ne triche pas.

Je suis mariée. C’est un fait, pas une identité. Je suis aussi traductrice technique, je passe mes journées entre des manuels de machines-outils et des fiches de sécurité industrielle, à chercher le mot exact qui fera que personne ne se trompera en appuyant sur le mauvais bouton. C’est un métier où l’on ne dit jamais « à peu près ». Où chaque virgule compte. Peut-être que c’est pour ça que j’ai besoin d’ailleurs, de cet espace où les mots ne veulent rien dire de précis, où ils flottent.

Nous sommes en couple depuis quatorze ans, mariés depuis neuf. Deux enfants, un garçon de 6 ans et une fille de 4 ans. Une maison avec un petit jardin, un chien qui aboie quand le facteur passe, des jeudis soir consacrés aux lessives et des dimanches matin où l’on ne fait rien, volontairement, comme un sport.

Et puis il y a les lundis.

Le rendez-vous du déjeuner

Le lundi, je sors du travail à midi tapant. Le lundi, je ne rentre pas à la maison pour manger les restes de la veille. Je prends ma voiture, je roule vers la vallée, et je traverse ce qui reste des anciennes usines. Il y a ce café, près de la place du Marché, qui fait des croques au fromage corrects et un café un peu trop long. Les habitués sont des habitués. Personne ne me regarde, personne ne pose de questions. On y vient pour être seul, ou pour ne pas l’être tout à fait.

Lui, il arrive après moi, toujours. Il pousse la porte, et il y a ce moment, cette seconde, pas plus, où l’air de la rue entre avec lui. Ça sent le froid, parfois la pluie, un peu l’essence et le tabac froid. Je sais que c’est lui sans lever les yeux, parce que la lumière change quand la porte s’ouvre, parce que les bruits de la rue s’infiltrent brièvement dans le silence feutré du café.

Ambiance Seraing

Anticipation sensorielle : ce que j’aime, c’est l’avant. C’est ce trajet de douze minutes où je pense à lui sans le voir encore, où je m’imagine la porte qui grince, la tasse qui se pose, ses mains autour du verre d’eau pétillante qu’il commande toujours. Parfois, il est en retard de cinq minutes, dix minutes, et ces minutes-là sont étrangement précieuses. Je les passe à regarder la pluie sur les vitres, à penser à rien, à me dire que le temps existe encore, quelque part.

On parle. On parle beaucoup, en fait. De nos semaines, des films qu’on a vus chacun de son côté, de la politique locale, il rit toujours quand je dis que Seraing est une ville qu’on traverse, comme si c’était une blague entre nous. On ne parle pas de nos vies. On parle de la vie, celle qu’on pourrait avoir si on était d’autres personnes, si on vivait autre part, si on avait fait d’autres choix. C’est une conversation qui dure depuis des mois, qui ne finit jamais vraiment, qui reprend chaque lundi là où elle s’était arrêtée.

Le Bohemian Village, nos jeudis secrets

Il y a cette chose que je n’ai pas dite à mon mari. Ni à personne, d’ailleurs. Le Bohemian Village a ouvert ses portes l’été dernier à Seraing, DJs, chalets food & drinks, bar à cocktails, écran géant pour la Coupe du Monde. Les journaux locaux en ont parlé avec ce ton un peu enthousiaste qu’on réserve aux bonnes nouvelles. J’y suis allée, une fois, un jeudi soir. Je lui ai dit que j’allais boire un verre avec une collègue. Je n’ai pas menti, à proprement parler : j’ai juste omis de préciser laquelle.

Il y avait des guirlandes lumineuses, un DJ qui jouait des trucs doux, pas trop fort, et ce cocktail à base de gin et de concombre qui avait un goût de propre, de frais, d’improbable. Lui ne buvait pas, il conduisait. On s’est assis sur une caisse en bois, face au canal, et on a regardé les autres danser. On n’a pas dansé, nous. On a écouté la musique, on a parlé de nos vacances rêvées, moi l’Islande, lui le Japon, et je me suis surprise à rire, à rire aux éclats, comme je ne ris plus chez moi, où le rire est devenu une politesse de plus.

Désir assumé : je n’ai aucun remords. C’est la première fois que je l’écris noir sur blanc, sans me cacher derrière des « je ne sais pas ce qui m’a pris » ou des « ce n’est pas moi, ça ». Si, c’est moi. C’est moi qui choisis de conduire jusqu’à ce café tous les lundis. C’est moi qui réponds à ses messages sans attendre. C’est moi qui, ce soir d’août, au Bohemian Village, ai senti son genou toucher le mien à travers nos jeans et qui ne l’ai pas retiré. C’est moi qui ai pensé : voilà, c’est ça, l’air qu’on respire quand on décide, enfin, de vivre pour soi.

Je ne dénigre pas mon mari. Il est bon, il est prévisible, il est là. Il fait les courses le samedi matin et il lit des histoires aux enfants le soir. Je l’aime, d’une certaine manière que je ne saurais pas décrire, celle qu’on éprouve pour un frère, peut-être, ou pour un ami cher qu’on ne choisirait pas comme amant. Nous ne nous disputons jamais. C’est peut-être ça, le problème. Nous avons construit une vie si lisse que j’ai glissé hors d’elle sans faire de bruit, comme on sort d’une pièce par la fenêtre pendant que tout le monde dort.

Confidences à une inconnue

Ce que je trouve drôle, c’est que je n’ai jamais parlé de tout ça à personne, sauf à ma sœur, et encore, pas tout. Les gens ne voient que la façade : la femme mariée à Seraing, celle qui récupère les enfants à l’école, qui sourit aux voisins, qui paie ses impôts et qui participe aux ventes de gâteaux de l’école de son fils. Il y a quelques semaines, je suis allée à la piscine olympique, rouverte après des mois de fermeture, « le fond mobile est bloqué en position basse », disait l’article, et je suis tombée sur une ancienne connaissance du lycée. On a parlé de nos vies, de nos enfants, de nos maris. Elle m’a dit : « Toi, au moins, tu as l’air heureuse. » J’ai souri. Je n’ai pas souri parce que c’était faux. J’ai souri parce que c’était vrai, d’une certaine façon. Je suis heureuse. Mais pas de la manière qu’elle croit.

Ambiance Seraing

Blanc érotique : après le café, nous nous séparons sur le parking, derrière la place. Il y a toujours ce moment où nous nous regardons sans rien dire, où je sens le froid qui remonte de la Meuse, où je remarque les détails, un col de chemise un peu élimé, une barbe naissante, la veste qu’il porte même quand il fait doux. Je monte dans ma voiture. Je mets la musique un peu fort. Et pendant tout le trajet de retour, je sens encore le goût du café sur mes lèvres, l’odeur de la pluie sur sa veste, la texture du verre entre mes doigts. Ce n’est rien, c’est tout. C’est à peine un baiser, c’est à peine une caresse, c’est presque rien du tout. Mais je le porte en moi comme une fièvre douce, comme un secret brûlant, comme un rendez-vous déjà pris pour la semaine suivante.

Il m’est arrivé, une fois, de ne pas pouvoir y aller. Un lundi férié, une de ces fêtes qu’on ne choisit pas, une obligation familiale qui tombait en travers. J’ai passé la journée à penser à lui, à ce café fermé, à cette heure que nous aurions dû avoir. L’après-midi, j’ai fait des puzzles avec les enfants, j’ai épluché des légumes, j’ai lavé des assiettes. Et le soir, allongée dans le noir, je me suis demandé pourquoi ce jour sans lui me semblait si vide, si gris, si définitivement perdu.

Le goût des jours ordinaires

Je ne me fais pas d’illusions. Je sais comment ça finit, ces histoires-là. De toute façon, la plupart des gens qui me liraient diraient que c’est mal, que c’est une trahison, que je devrais choisir. Mais c’est précisément ça : j’ai choisi. J’ai choisi d’avoir cette vie-là, celle que personne ne voit, celle qui n’a pas de nom. Je ne pars pas. Je ne divorce pas. Je ne m’imagine pas d’avenir avec lui, d’ailleurs, je ne m’imagine pas d’avenir du tout, seulement des lundis qui reviennent, des portes qui grincent, des cafés trop longs.

Et puis il y a ce souvenir d’enfance qui me revient parfois, sans que je sache pourquoi : j’avais dix ans, je partais en vacances avec mes parents dans les Pyrénées, et il y avait cette route de montagne avec des virages en épingle à cheveux. Mon père conduisait lentement, ma mère regardait les cartes, et moi, à l’arrière, je comptais les lacets. Je me disais : encore un, encore un, et on y sera presque. C’est pareil, maintenant. Chaque lundi, c’est un lacet. Chaque route, chaque café, chaque regard échangé, c’est un virage qui me rapproche d’un sommet, sauf que je n’ai jamais envie d’arriver. Le sommet, c’est l’arrivée. Et je ne veux pas arriver.

Seraing est une ville qu’on traverse, oui. Mais moi, j’y ai trouvé des lieux que je ne veux plus quitter : ce café de la place du Marché, le Bohemian Village endormi sous les guirlandes éteintes, la piscine olympique au fond mobile bloqué, symbole absurde d’une mécanique qui refuse de fonctionner. C’est ça, ma vie : une série de machines en panne, de jours à recommencer, de rendez-vous pris d’avance et tenus en secret.

Je suis une femme mariée à Seraing, comme dit la case que je coche sur les formulaires administratifs. Mais les cases ne disent pas tout. Les cases ne disent jamais rien de ce qui compte vraiment : le goût du café le lundi matin, l’anticipation qui tremble sous la peau, et cette certitude que, quelle que soit la suite, j’aurai au moins eu ça : cette heure volée, chaque semaine, à moi seule, dans une ville qui n’est pas seulement traversée, mais habitée.

L’été dernier, je suis montée, une fois, jusqu’aux terrils. Il y avait ce point de vue, là-haut, sur toute la vallée. Et je me suis dit que, d’ici, tout paraissait petit, net, compréhensible. Les usines, les maisons, les routes. Mais je savais qu’en redescendant, le flou reviendrait, et que c’est là, dans le flou, que j’existe vraiment.

Aujourd’hui, c’est lundi. Je vais bientôt partir. La porte du café va grincer, l’air froid va entrer, et je lèverai les yeux comme chaque fois, comme si c’était la première, comme si j’avais encore dix ans et toute la route à tracer devant moi, avant de comprendre que c’est précisément ce que j’ai : toute la route, encore, et chaque virage qui ne ressemble à aucun autre.

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