Le bruit du verrou, à l’heure où Bordeaux fond

Il y a des choses qu’on n’apprend qu’à quarante-neuf ans. Isabelle, par exemple, a découvert cette année qu’on pouvait aimer l’été et le redouter en même temps. Depuis que les records de canicule tombent les uns après les autres, plus chaud à Bordeaux qu’à Tombouctou, titrait récemment un quotidien national, avec cette pointe d’ironie qui fait presque oublier la suffocation, elle a appris à composer avec l’air qui brûle et le silence qui suit.

Elle vit dans le centre ancien, rue Notre-Dame, dans un appartement où les fenêtres donnent sur une cour intérieure. Les Bâtiments de France, comme le rapportait Sud Ouest en pleine alerte rouge, interdisent l’installation de volets roulants dans le cœur historique. Résultat : quand le soleil tape, on ouvre, mais on ouvre aussi à la chaleur, au bruit des terrasses, aux odeurs de graisse et de pastis qui montent du faubourg. Elle a acheté des stores en bambou chez un brocanteur du cours Victor Hugo. Ils sont moches. Elle les adore.

Les ajustements d’un quotidien

Isabelle est ferronnière d’art. Pas celle qui répare les grilles des hôtels particuliers, plutôt celle qui conçoit des structures en acier corten pour des sculptures de jardin, des mains courantes aux courbes impossibles, des portails qui ressemblent à des toiles d’araignée. Son atelier se trouve à Floirac, dans un ancien entrepôt qu’elle partage avec trois autres artisans. C’est bruyant, sale, magnifique. Elle y passe ses journées à plier du métal, à le souder, à le regarder rouiller intentionnellement. Ses doigts sont toujours marqués de petites cicatrices qu’elle ne remarque même plus.

À côté du chalumeau, son téléphone vibre parfois. Un message, une photo, un simple mot. Elle ne répond jamais tout de suite. Elle laisse l’attente s’installer, comme on laisse refroidir une pièce avant de la toucher.

Son amie Valérie, qui tient la librairie La Machine à Lire sur le cours des Girondins, lui a dit un jour qu’elle avait une manière étrange de vivre le désir, comme si elle le mettait en conserve, pour l’hiver. Isabelle avait ri. Mais c’était vrai.

Un luxe de l’absence

Mariée à Sophie depuis treize ans, mère d’un garçon de seize ans prénommé Noé, jumeau d’un enfant mort-né dont on ne parle jamais mais qui pèse dans chaque anniversaire, elle mène une existence que beaucoup trouveraient pleine. Sophie est médiatrice culturelle au CAPC. Elle organise des visites pour les scolaires, rentre fatiguée, parle beaucoup des enfants des autres. Elles s’aiment. C’est une certitude douce, comme la pierre chaude le soir.

Mais Isabelle a aussi, depuis trois ans, une autre vie. Pas une vie parallèle, plutôt une respiration. Une femme qu’elle voit un mercredi sur deux, quand Noé est chez son père et que Sophie anime un atelier au musée. Elle s’appelle Camille, elle a quarante et un ans, elle est paysagiste, et elle vit dans le quartier des Chartrons. Elles ne se sont jamais rencontrées ailleurs que dans l’appartement de Camille, rue de la Rousselle, avec ses volets en bois qui grincent.

L’attente entre deux rendez-vous dure onze jours. Toujours onze. Isabelle compte sans compter. Le mardi soir, elle se surprend à regarder son téléphone posé sur la table de l’atelier. Elle sait que Camille n’écrira pas avant le mercredi suivant, mais elle attend quand même. Le café refroidit. Le chalumeau siffle. Le métal rougit.

Ambiance Bordeaux

Elle n’a jamais éprouvé de culpabilité. Pas une once. C’est ce qui surprend ses amies quand elle en parle, rarement, mais elle en parle. « Tu n’as pas peur ? » lui demande Marc, son voisin du dessus, qui collectionne les montres vintage et passe ses soirées à les démonter sur la table de la cuisine. Isabelle hausse les épaules. La peur, elle la connaît : c’est celle de ne plus rien ressentir, de s’endormir dans le confort des habitudes. Alors elle choisit le risque.

La chambre d’écho

Il y a, dans cet appartement des Chartrons, une chambre qui donne sur la cour. Camille y a installé un grand lit sans tête de lit, une bibliothèque débordante et une plante verte qui a poussé jusqu’au plafond. Isabelle connaît chaque bruit de cette pièce : le parquet qui craque près de la porte, la chasse d’eau qui fuit, le frottement des branches contre la fenêtre quand le vent se lève. Mais ce qu’elle préfère, c’est le silence après l’amour, ce blanc sonore où l’on n’entend que son propre souffle qui ralentit.

Elle aime l’odeur aussi. Pas celle du parfum, non. Celle de la poussière d’été qui entre par la fenêtre entrebâillée. Celle du drap qu’on ne lave pas assez. Celle de la peau de Camille, qui sent le savon d’Alep et le thé vert.

Le mercredi, elle quitte l’atelier à midi pile. Elle prend le tram C jusqu’aux Chartrons. Elle marche lentement, volontairement lentement, pour que dure l’anticipation. Le bruit du verrou qu’on tourne, de l’intérieur. Une seconde de battement. Puis la porte s’ouvre.

Rien n’est dit, jamais. Pas de planification, pas de promesses. C’est une trêve.

Le privilège d’un toit

Bordeaux, en cette fin juillet, ressemble à une ville en sursis. Les pierres blondes des quais renvoient la lumière comme un four ouvert. Au Jardin Public, les pelouses sont jaunes. Les gens marchent lentement, le regard vide, en cherchant l’ombre des platanes. Isabelle traverse la ville sans chapeau, sans bouteille d’eau, comme si la chaleur ne la concernait pas. Elle a tort, elle le sait. Son amie Valérie lui répète qu’à son âge, il faut faire attention. Mais elle déteste les précautions. C’est une contradiction qu’elle assume : elle a peur du vide affectif mais pas du coup de chaud.

Elle a failli, la semaine dernière, annuler son mercredi. Noé avait une fièvre, Sophie était crevée, et la culpabilité, pour la première fois, a pointé son nez. Isabelle s’est forcée à y penser, à peser le pour et le contre, à se demander si elle ne faisait pas fausse route. « J’aurais pas dû », s’est-elle murmuré en se brossant les dents ce matin-là. Mais elle y est allée quand même.

Parce que ce n’était pas une faute. C’était une nécessité.

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