La seconde vibration
Elle avait toujours pensé que la foudre, ça ne tombait jamais deux fois au même endroit. Agnès avait tort. Ce samedi-là, un éclair avait frappé le beffroi de l’hôtel de ville, et la détonation avait réveillé toute une partie de Lille. « J’ai pensé à un attentat », confiait un habitant à La Voix du Nord le lendemain. Agnès, elle, n’avait pas sursauté. Elle s’était assise dans le noir de la cuisine, un verre d’eau entre les mains, et elle avait écouté le silence retomber. La foudre, ce n’était pas la première fois qu’elle la sentait passer. Juste qu’avant, elle ne reconnaissait pas le bruit.
Le goût des jours d’avant
Le mardi, il y avait le marché de Wazemmes. Agnès y allait depuis toujours, pour les légumes de la ferme du Sart, pour le fromager qui lui réservait un maroilles extra-vieux. Elle marchait entre les étals, un cabas en osier au bras, et personne ne la regardait vraiment. Elle était la femme de quelqu’un, la mère de quelqu’un, une silhouette parmi d’autres dans le flux des courses du matin. Elle choisissait les endives une par une, vérifiait l’absence de taches brunes, et personne ne remarquait la façon dont ses doigts s’attardaient sur la peau lisse des fruits. Elle n’était pas quelqu’un qu’on regarde, du moins pas ainsi.
Mais le mercredi après-midi, tout basculait. Elle descendait du métro à République, remontait la rue de la Monnaie d’une traite, sans ralentir devant les vitrines. Son téléphone vibrait une fois dans sa poche, signe convenu, et déjà l’air lui semblait plus dense, plus chargé d’ozone. Elle sentait le parfum des tilleuls du square avant même de le traverser. Elle entendait le grincement d’une porte qu’elle connaissait par cœur. Et entre ces deux instants, il y avait une attente qui durait des jours, parfois une semaine entière, un vide que rien ne venait combler, pas même le bruit des enfants au goûter, pas même le ronron de la machine à café.
Agnès avait quarante-neuf ans et elle était inspectrice de conformité pour les produits du terroir, un métier qu’elle exerçait avec une exactitude méticuleuse. Elle vérifiait les cahiers des charges des appellations d’origine, traquait les écarts de fabrication, goûtait des fromages à huit heures du matin dans des caves d’affinage humides. Elle savait reconnaître une texture qui mentait. Depuis deux ans, elle avait appris à reconnaître aussi autre chose : ce fourmillement dans la nuque, cette façon de retenir sa respiration, ce regard dans le miroir de l’entrée qu’elle ne se connaissait pas avant.
Sarah, son épouse, était professeure de piano au conservatoire de Lille. Leur fils, Louison, avait seize ans et jouait de la guitare électrique dans une cave de Wazemmes avec des amis qui sentaient la fumée froide. Agnès les aimait, c’était une donnée stable. Mais il y avait quelque chose que le mot « aimer » ne contenait pas tout à fait, une zone grise, une poche d’air sous la glace.
Une certaine idée du temps
Avant, Agnès regardait sa montre toutes les heures. Elle disposait son temps en tranches nettes : le travail, les courses, le dîner, le sommeil. Chaque chose avait son heure, et l’heure était toujours la bonne. Maintenant, elle regardait moins l’heure. Elle avait découvert que l’attente possédait son propre calendrier, plus lent, plus dense, une horloge souterraine qui battait différemment selon qu’elle était seule dans sa voiture, sur la route des monts de Flandre, ou qu’elle déchiffrait un dossier d’agrément dans son bureau de la chambre d’agriculture.
C’était dans une salle de projection du Majestic qu’elle avait vu l’œuvre qui lui avait fait comprendre cette bascule. Un documentaire sur les veuves de pêcheurs, en Islande, des femmes qui attendaient le retour des bateaux pendant des jours, debout face à la mer, sans bouger. L’attente comme un état, pas comme un vide. Elle ne se souvenait plus du titre exact, mais elle se rappelait le son du vent dans le micro, cette nappe continue, obsédante. Depuis, elle ne percevait plus le silence de la même manière.
Le jeudi, elle avait rendez-vous à la brasserie L’Illustration, place du Général-de-Gaulle, pour un déjeuner de travail avec un collègue des services vétérinaires. Lucas, qui réparait lui-même ses couteaux de cuisine, le week-end, sur un établi dans son garage. Il parlait de tranchants, d’angles d’affûtage, de la différence entre un acier carbone et un acier inoxydable. Agnès l’écoutait, hochait la tête, mais une partie d’elle était ailleurs, des jours plus tard, dans une pièce aux volets mi-clos où l’odeur de la pluie entrait par la fenêtre entrouverte.
L’instant d’après
Personne ne connaissait le nom de celle qui faisait vibrer l’air autour d’Agnès. Pas Sarah, pas Lucas, pas même Louison qui pourtant sentait tout, comme les adolescents sentent les failles dans le décor. Mais rien n’était visible. Il n’y avait rien à voir. Juste le pli d’une serviette après le dîner, une tasse rangée à la va-vite, une fenêtre ouverte en plein hiver.
L’après, c’était toujours le plus étrange. Agnès rentrait chez elle, le métro était le même, les rues étaient les mêmes, les affiches de la Coupe du monde de rugby annonçaient France-Norvège à Euratech, la fanzone climatisée sous la Grand-Place, tout était normal. Mais elle n’était plus la même. Ses mains conservaient une sensation, une texture qui n’appartenait pas à sa vie. Elle la retrouvait en épluchant les pommes de terre, en tournant les pages d’un rapport, en s’endormant le soir. Une rémanence.
Elle avait fait un voyage en Andalousie, à vingt-trois ans, avant tout ça. Elle se souvenait d’une chambre blanche, d’un patio avec un citronnier, et de la chaleur du carrelage sous ses pieds nus à cinq heures du matin. Ce souvenir n’avait rien à voir avec quoi que ce soit, mais il lui revenait souvent depuis quelque temps, comme une clef qui ne correspond à aucune serrure connue.
La lune vague
Il y a des moments où tout est suspendu. Un mercredi, elle avait attendu une heure et demie dans un café de la rue de Gand, le Café de la Clef, devant un thé qui refroidissait. Elle avait écouté les conversations autour d’elle, le bruit des tasses, le grincement de la porte. Elle avait regardé la lumière changer sur le zinc. Elle n’avait pas regardé son téléphone une seule fois. Elle était là, pleinement, dans cette attente qui n’était pas une perte de temps mais une respiration.
Quand l’autre était entrée, tout avait basculé sans un mot. Juste un regard, juste la façon de poser son sac sur la chaise, juste la seconde où l’air s’était recomposé entre elles. Et pourtant rien ne s’était passé. Pas ce jour-là. Peut-être le suivant, peut-être jamais. L’anticipation était plus forte que tout, plus pleine, plus électrique. Comme la foudre sur le beffroi, ce samedi matin où tout Lille avait sursauté.
Agnès avait serré son verre d’eau dans le noir, et elle s’était souvenue qu’elle n’avait plus peur. Pas de l’orage. Pas du bruit. Pas de ce qui pourrait arriver.
Elle était cette femme lesbienne mariée à Lille, et pour la première fois depuis longtemps, elle se surprenait à sourire sans raison, devant la fenêtre, en écoutant la pluie tomber sur les toits de la vieille ville.
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