Sous le soleil de Bordeaux : ce que la canicule a réveillé en moi
Je n’avais jamais eu si chaud
Sud Ouest titrait la semaine dernière : « Plus chaud à Bordeaux qu’à Tombouctou ». Je lisais l’article en buvant mon café, dans l’appartement que nous avions transformé en four. Les volets restaient clos toute la journée, le ventilateur tournait en vain, et mon mari avait installé un drap humide devant la fenêtre pour créer un semblant de fraîcheur. À Tombouctou. Je n’y suis jamais allé. Mais je me disais que les gens, là-bas, devaient savoir composer avec cette chaleur. Nous, à Bordeaux, nous découvrions que les pierres claires de la ville conservaient la chaleur bien après le coucher du soleil, et que les nuits ressemblaient à des après-midi d’août.
C’est dans cette atmosphère étrange, entre torpeur et fébrilité, que j’ai pris une décision. Ou plutôt, que j’ai laissé les choses advenir.
Le bruit du silence
Depuis trois ans, nous habitons un deux-pièces dans un immeuble haussmannien du centre-ville. Avant, il y avait la maison de sa mère, à Villenave-d’Ornon, avec le jardin, les rosiers que personne n’entretenait, et cette sensation que nous vivions dans une parenthèse qui n’était pas vraiment la nôtre. Quand nous avons emménagé à Bordeaux, j’ai cru que tout allait changer.
Je suis traducteur technique. Je passe mes journées à faire passer des manuels de maintenance et des notices de pompes hydrauliques du français vers l’allemand, et inversement. C’est précis, minutieux, et totalement dénué de poésie. Mon bureau est la table de la salle à manger, celle qui sert aussi pour les devoirs de mon fils quand il est là une semaine sur deux.
Lorsque Pierre est à la maison, nous nous croisons dans le couloir étroit. Il travaille dans une start-up qui développe des outils de réalité augmentée pour la formation médicale. Il passe ses journées en visioconférences, casque vissé sur les oreilles, et je l’entends à travers la cloison qui dit « feedback », « itération », « MVP ». Des mots que je traduis parfois, sans vraiment les comprendre.
Nous nous sommes mariés il y a cinq ans, dans une salle des fêtes de la mairie du 8e arrondissement. Ses parents étaient là, les miens aussi. Ma mère avait fait un gâteau au chocolat, celui qu’elle rate toujours, trop cuit, ou pas assez, et que personne n’a osé critiquer. C’est mon chat Sartre qui a renversé le vase de fleurs sur la nappe blanche. J’y repense parfois, en regardant cet animal crevé qui dort sur le clavier de mon ordinateur, comme s’il savait que je n’arriverai pas à travailler tant qu’il ne bougera pas.
Un regard dans le rétroviseur
Avant Pierre, il y avait eu quelques histoires. Rien de bien sérieux. Je sortais des études, je travaillais sur des missions précaires, et je découvrais Bordeaux comme on découvre une ville qu’on a traversée mille fois sans jamais s’y arrêter. Les quais, la Garonne, cette lumière particulière qui rend tout plus beau qu’ailleurs. J’avais 25 ans, et je ne savais pas encore que je voulais un enfant.
C’est venu plus tard. Après le mariage, après l’installation, quand le silence entre Pierre et moi a commencé à peser plus lourd que les mots. Nous en avons parlé, longtemps. L’idée d’adopter, puis celle d’une coparentalité. C’est une amie d’enfance de Pierre, Sophie, qui a proposé. Elle voulait un enfant, pas de conjoint. Le contrat était simple : elle porterait, nous élèverions ensemble. Chaque semaine, deux nuits chez elle, cinq chez nous. Un équilibre fragile, mais qui tient.
Léon a maintenant 4 ans. Il a les yeux de sa mère et le caractère de son père, enfin, de Pierre. Moi, je suis celui qui lit les histoires, qui prépare les pâtes trop cuites, qui le porte sur mes épaules dans la foule du marché des Capucins le dimanche matin. Je suis celui qui rate systématiquement la cuisson du magret de canard, au point que Pierre a fini par prendre les commandes dès qu’il y a de la viande. Je finis souvent par commander des sushis, ce qui fait rire Léon.
La canicule comme métaphore
La chaleur a un effet curieux sur le temps. Elle le dilate, l’étire, le rend plus poreux. Les journées ressemblent à des heures, et les nuits à des semaines. C’est dans cet état second que j’ai commencé à regarder autrement les hommes dans la rue.
Pas de manière spectaculaire. Ce n’était pas un désir soudain, une révélation. Plutôt une conscience diffuse, comme un bruit de fond qu’on finit par remarquer. Le garçon du café qui me souriait en me servant mon expresso. Le joggeur qui courait sous mes fenêtres à 7 heures du matin, torse nu, malgré la chaleur. Le père de famille au square, qui lisait un roman en surveillant son enfant du coin de l’œil.
Je me suis surpris à traîner devant le miroir un peu plus longtemps le matin. À choisir une chemise que je n’aurais pas portée d’habitude. À me demander ce que mon corps disait de moi, maintenant que j’approchais de la trentaine.
Le jour où tout a basculé
C’était un mardi. Pierre était parti en déplacement pour deux jours, à Toulouse. Léon était chez Sophie. L’appartement était vide, et la chaleur toujours aussi écrasante. J’avais terminé ma journée de traduction plus tôt que prévu, et je m’étais promis d’aller boire un verre sur les quais, histoire de sortir de ce silence qui m’étouffait.

Je suis passé devant le miroir de l’entrée. J’ai vu un homme de 30 ans, des cernes sous les yeux, les cheveux un peu trop longs, une cicatrice sur le sourcil gauche, souvenir d’une chute à vélo à 12 ans. J’ai remonté mes manches. J’ai décidé d’y aller.
Au bar, il y avait du monde. Les gens semblaient avoir déserté leurs appartements pour se rassembler près de l’eau, comme si la Garonne pouvait rafraîchir les corps. Commandé un verre de blanc. Et puis il s’est assis à côté de moi.
Je ne décris pas son visage. Ce n’est pas important. Ce qui l’est, c’est ce qui s’est passé ensuite. Nous avons parlé de la canicule, du bruit de la ville, de nos métiers. Il était informaticien, venait de Lille, était en déplacement pour une semaine. Rien de spécial. Mais il y avait, dans la manière dont il inclinait la tête en m’écoutant, quelque chose qui m’a fait perdre le fil de ma phrase.
Nous sommes restés deux heures. À un moment, il a posé sa main sur mon avant-bras, en parlant d’un documentaire qu’il avait vu sur Arte, un podcast sur les couples contemporains. Le geste était léger, presque distrait. Mais je n’ai pas retiré mon bras.
Le blanc
Je ne raconte pas la suite.
Pas parce que c’est secret, mais parce que ce n’est pas dans la suite que réside la vérité. La vérité, elle est dans ce qui a précédé : le trajet en tramway pour rentrer chez moi, vers minuit, la ville illuminée, la chaleur qui retombait enfin. La vérité, elle est dans ce que j’ai fait le lendemain : mon café, mon ordinateur, le drap humide que j’ai retiré de la fenêtre parce que Pierre rentrait le soir. La vérité, elle est dans ce corps qui se souvenait de la main sur son bras, et qui n’arrivait pas à se concentrer.
Je n’ai pas cherché à revoir cet homme. Je ne sais même pas son prénom. Mais cette soirée a ouvert une brèche.
Avant / Après
Depuis ce jour, quelque chose a changé. Ce n’est pas spectaculaire. Je ne me suis pas mis à zapper les réunions en visio, ni à envoyer des messages dans le dos de Pierre. Mais je me regarde dans le miroir un peu plus longtemps. Je porte des tee-shirts que je n’osais pas mettre. Je ne regarde plus ma montre quand je sors promener Sartre le soir.
La chaleur est retombée, la ville a retrouvé sa température normale. Sud Ouest a titré sur le retour de la fraîcheur, et sur la finale du championnat de France de rugby qui approche, l’ASM contre Bordeaux, toute la ville en parle. Mais moi, je porte en moi une chaleur que le thermomètre ne mesure pas.
Être un homme gay marié à Bordeaux n’a jamais été un problème pour moi. Ce l’est peut-être pour d’autres, mais ici, dans cette ville, on s’en fiche assez. Les gens regardent votre façon de marcher, de commander votre café, de parler de vos enfants. Pas votre orientation.
La question, c’est plutôt : est-ce que je suis encore celui que j’étais il y a cinq ans ? Est-ce que le mariage, la vie commune, l’enfant, la traduction de notices techniques, les visios de Pierre, le chat qui dort sur le clavier, est-ce que tout cela a recouvert l’homme que j’étais, ou bien l’a-t-il simplement enfoui, comme la chaleur de la journée sous les pierres des quais ?
Je n’ai pas de réponse. Mais je sais que je ne regarde plus les joggeurs du même œil.
Ce que j’ai appris
Je n’ai pas prévu de tout quitter, de faire des annonces fracassantes. Ce n’est pas mon genre. Mais j’ai compris que le désir est une cartographie secrète, que chacun de nous porte en lui des territoires invisibles, et que les traverser est une question d’attention, pas de rupture.
Bordeaux est belle, l’été. Les pierres blondes, l’eau lourde de la Garonne, les terrasses qui débordent, les corps qui se frôlent. En tant qu’homme gay marié à Bordeaux, je ne me suis jamais senti illégitime. Mais peut-être que je ne me suis jamais senti tout à fait vivant, non plus.
La canicule a passé. Les records de température sont tombés, et les journalistes de Sud Ouest ont rangé leurs titres chocs. Mais moi, je porte encore cette chaleur en moi. Et je me demande, en regardant dormir mon fils, en écoutant Pierre ranger la vaisselle dans la cuisine, si la prochaine fois qu’un inconnu posera sa main sur mon bras, je la retirerai.
Je ne le sais pas encore. Mais c’est cette incertitude, peut-être, qui fait que je suis plus vivant que jamais.
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