Les bruits du temps : un homme, une ville, une attente

Il y a des semaines qui tiennent dans le creux d’une oreille. Celle-ci, pour Marc, avait commencé par un grondement. Pas le sien, celui de la foule. Le 6 juillet, Lausanne a vibré d’une fièvre collective, rapportait Le Progrès : la qualification de la Suisse pour les quarts de finale de l’Euro a transformé la ville en un immense cri. Marc n’était pas au stade. Il était chez lui, dans l’appartement du quartier de la Pontaise, et il écoutait. Par la fenêtre entrouverte, les clameurs montaient par vagues, portées par l’air moite de cette fin d’après-midi. Il y avait là une joie brute, désordonnée, qui lui rappelait autre chose. Un frisson plus discret, plus intérieur. Ce n’était pas le football qui le faisait tendre l’oreille, mais l’intervalle entre deux bruits. L’attente. La sienne.

Le bruit du match

Le match avait eu lieu un samedi. Marc se souvient du bruit spécifique des klaxons dans la rue, mêlé aux chants qui s’éloignaient vers la place de la Riponne. Il avait souri, malgré lui. Il n’était pas un fanatique de sport, mais il aimait ces moments où la ville oublie d’être discrète. Il avait préparé un thé, s’était assis dans son fauteuil près de la fenêtre. Son fils de huit ans, Mathis, était chez sa mère pour le week-end. La maison était calme, trop calme, et pourtant Marc écoutait le tumulte comme on écoute une promesse. Il y avait dans ce bruit collectif une énergie qui contrastait avec le silence prudent de son quotidien.

Ambiance Lausanne

Il est, pour ceux qui le croisent, un homme discret. Technicien du son spécialisé dans la restauration d’archives sonores, il travaille souvent seul, casque sur les oreilles, à nettoyer des enregistrements anciens. Il fait revivre des voix oubliées, des concerts disparus. C’est un métier de patience, d’écoute, presque de méditation. Il se dit parfois que c’est ironique : il passe ses journées à magnifier le passé sonore des autres, et il peine à saisir le son de sa propre vie. Ou plutôt, il en saisit un seul, obsédant : celui de l’attente entre deux messages, deux regards, deux moments volés.

Le match s’est terminé. Les klaxons se sont espacés. La nuit est tombée sur Lausanne, violette et douce. Marc est resté un long moment dans le noir, à écouter le souffle de la ville qui redescendait. Il aurait dû se lever, allumer la lumière, faire quelque chose d’utile. Mais il est resté, les mains posées à plat sur les accoudoirs, à goûter ce silence neuf qui venait après le tumulte. C’était là, dans ce contraste, que l’attente devenait presque tangible.

Le silence des matins

Le lundi, il reprend le travail. Son bureau est un petit local au sous-sol du musée historique de Lausanne, une pièce sans fenêtre mais avec une acoustique parfaite. Il y a des années qu’il y vient chaque matin, longeant le flanc de la cathédrale, passant devant le Café de l’Évêché où il s’arrête parfois pour un café serré. Ce matin-là, il avait une bande magnétique à restaurer : un discours politique des années 1960, grésillant, à la limite de l’inaudible. Il a enclenché le logiciel, a posé son casque. Le travail demande une concentration absolue. Isoler la voix du souffle, du bruit de fond, du temps.

Pourtant, au bout d’une heure, il a marqué une pause. Il a retiré son casque et le silence de la pièce l’a frappé, presque douloureux. Dans le noir de son bureau, il a repensé au samedi. Pas au match. À autre chose. À un frisson, un geste, une phrase entendue quelques jours plus tôt. Il a eu un petit mouvement de tête, comme pour chasser une pensée collante. « J’aurais pas dû », a-t-il murmuré dans le vide. Mais c’était faux. Il savait qu’il referait le même chemin.

Il est marié depuis onze ans à Vincent, professeur d’histoire au gymnase. Leur vie est calme, rangée, aimante. Ils ont eu Mathis par GPA, un enfant attendu, désiré, qui a aujourd’hui huit ans et court partout avec une énergie débordante. Leur appartement sent le pain grillé et les livres. Le dimanche, ils vont au parc de l’Hermitage, ou parfois au bord du lac. C’est une vie belle, que Marc ne remet pas en question. Pas entièrement. Ce qu’il remet en question, c’est une fissure minuscule, une fréquence trop basse pour être audible par les autres, mais que lui entend parfaitement.

L’écho d’une voix

Il y a trois semaines, lors d’un vernissage au Musée cantonal des beaux-arts, Marc a croisé quelqu’un. Rien de prémédité. Un échange de regards, une conversation sur une installation sonore, un verre de vin blanc mal tenu. L’homme avait une voix grave, posée, avec une légère hésitation sur certaines syllabes. Depuis, Marc attend. Il attend un message, un signe, un hasard. Il attend comme on attend un train qui n’a pas d’horaire. Il attend et il écoute.

L’a-t-il revu ? Non. Pas encore. Mais il a repensé à ce moment précis, au bruit de la salle, au tintement des verres, au grain de cette voix. Il a repensé à la façon dont ses doigts avaient effleuré son avant-bras en parlant de l’œuvre, un contact si léger qu’il aurait pu être un accident. Le frisson, lui, ne l’était pas.

Cet homme gay marié à Lausanne a, depuis ce vernissage, une vie parallèle faite d’anticipations minuscules. Le matin, en se rasant, il regarde son téléphone. Le soir, il laisse un message vocal à Vincent sur un ton un peu plus enjoué que d’habitude, comme pour compenser l’absence. Il se surprend à choisir ses chemises avec plus de soin. Il se surprend à écouter le silence entre les bruits de la maison.

Le frisson des retrouvailles

Ce lundi, en fin d’après-midi, Marc a reçu un SMS. Pas de l’homme du vernissage. De Vincent, qui lui demandait de n’oublier de prendre du pain. Il a souri, soulagé et déçu à la fois. Cette dualité, il la connaît. Il l’accepte mal. Il est un homme de contradictions : il prétend détester le bruit de la ville, ce vacarme constant qui l’empêche de se concentrer, et pourtant il cherche dans chaque klaxon, chaque rire dans la rue, un signal. Un signe que quelque chose est sur le point d’arriver. Le match de la Suisse n’a fait qu’amplifier cette sensation. Dans l’excitation collective, il a senti une excitation personnelle, inavouable, qui le ramenait toujours au même point.

Le jeudi suivant, il a pris le train pour une courte mission à Genève. Dans le train, il a repensé à une conversation qu’il avait eue avec Vincent, la veille au soir. Ils parlaient de vacances. Vincent voulait louer un chalet dans les Alpes, au-dessus de Montreux. Marc a dit oui, tout de suite, peut-être trop vite. Il a senti un pincement de culpabilité, une petite douleur dans la poitrine. Il aimait Vincent. Il aimait Mathis. Il aimait leur vie. Alors pourquoi cette attente ? Pourquoi cette main qui tremble un peu quand il ouvre ses mails ?

Il a regardé par la fenêtre du train, les vignes de Lavalier qui défilaient, le lac plat et gris. Il a pensé à la prochaine fois. Il ne savait pas quand, ni où, ni avec qui. Mais il l’imaginait. Il l’imaginait comme un bruit qui monte, un son lointain encore indistinct, mais qui gonfle, qui se précise, qui devient un battement sourd sous la peau. Il a passé le trajet à écouter les conversations des autres voyageurs, le froissement des journaux, le ronronnement du train. L’attente n’est pas un vide. Elle est un organe, un sixième sens qui perçoit l’approche de l’autre, même à des kilomètres.

La mélodie des jours

Il n’y a pas eu de suite. Pas encore. Certaines attentes ne se résolvent pas par un rendez-vous. Certaines attentes sont le rendez-vous. Ce que Marc a découvert, c’est qu’il existe une forme de plénitude dans l’entre-deux, dans l’instant qui précède le pas franchi. Il ne sait pas s’il franchira ce pas. Mais chaque jour, il l’effleure. Il le goûte dans la lumière du matin, dans le bruit du grille-pain, dans le rire de Mathis qui lui raconte sa journée. Il le touche comme on touche une peau à travers un vêtement, sans la voir, rien qu’en suivant le contour.

Ce samedi, il a emmené Mathis voir les bateaux sur le lac. Il faisait beau. Le match de la Suisse était oublié, les klaxons éteints. Il s’est assis sur un banc, à Ouchy, près du Jet d’eau qui ne fonctionnait pas. L’eau clapotait doucement contre la jetée. Mathis courait après des pigeons. Marc a sorti son téléphone, a regardé une boîte de réception vide. Il l’a rangé. Il a fermé les yeux et écouté.

Il a entendu le souffle du vent, les cris des mouettes, les pas sur le gravier. Et au milieu de tout cela, il a entendu autre chose. Une note tenue, très légère. La note de l’attente. Elle n’avait rien de triste. Elle était simplement là, comme une promesse de variations à venir. Il ne savait pas quel air jouerait cette note. Il ne savait pas s’il oserait la jouer. Mais il aimait la sentir sur sa peau, dans sa nuque, à cet endroit précis où la vie quotidienne devient un tressaillement.

Il a ouvert les yeux. Mathis lui montrait un caillou plat. « Regarde papa, il fait des ricochets ! » Marc a souri. Il a pris la main de son fils. La main chaude, petite, confiante. Il l’a serrée un instant. Puis il a regardé le lac, l’horizon. Et il a recommencé à écouter.

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