Ce que personne ne comprend des après-midi où je disparais
Je ne compte plus les heures. Pas celles que je passe à restaurer une frise en terre cuite écaillée par l’humidité, non. Les autres. Celles qui s’étirent entre deux messages, entre deux rendez-vous, entre le moment où j’éteins mon téléphone en sachant que je vais le retrouver et celui où je le rallume parce qu’il est reparti.
On imagine toujours la maîtresse comme une femme qui attend. C’est faux. Ou du moins, c’est une vérité incomplète. J’attends, oui, mais ce n’est jamais subi. C’est un choix. Chaque minute qui passe est une minute volée au quotidien, à la routine, à la vie que je n’ai pas choisie. Il faut le dire crûment : être une maîtresse à Charleroi, ce n’est pas une situation honteuse. C’est une liberté que je me suis offerte.
Je travaille dans la restauration de céramiques architecturales. Pas les carrelages de salle de bain, non. Les fresques des façades Art déco, les frises des immeubles haussmanniens méprisés, les bas-reliefs des années 1930 qui s’effacent sous la pollution. C’est un métier de patience. On gratte, on reconstitue, on assemble des fragments. On rend visible ce qui était invisible. Une métaphore qui ne m’a pas échappée.
Lui, il est marié. Pas à moi. Et c’est exactement pour ça que ça fonctionne.
L’angle mort du quotidien
Je vis avec un homme depuis dix-sept ans. Nous avons deux enfants, quatorze et onze ans. Un pavillon à la périphérie de Charleroi, un jardin que je n’arrive pas à entretenir, un chien qui aboie quand le facteur passe. Aux yeux de mes voisins, de mes collègues, de ma famille, je suis une femme comme les autres. Je fais les courses le samedi, je conduis les enfants au karaté le mercredi, je râle contre les poubelles qui débordent.
Mais le mardi après-midi, je deviens quelqu’un d’autre.
Ce n’est pas une transformation spectaculaire. Je ne change pas de tenue dans une cabine téléphonique. Je finis simplement mon chantier plus tôt que prévu. Je dis à mon mari que j’ai des heures à rattraper. J’enfile une veste que j’ai achetée en secret, un parfum que personne ne connaît à la maison, et je prends la route vers l’endroit que nous avons choisi la veille.
Selon un rapport OpinionWay publié l’an dernier sur les relations non conventionnelles, près d’une femme sur trois admet éprouver un sentiment de lassitude dans son couple après dix ans de vie commune. La moitié dit rêver d’une « respiration ». Personne ne parle de ce que cette respiration implique concrètement. Personne ne dit à quel point retrouver quelqu’un dans un café discret du boulevard Tirou, après trois semaines d’attente, peut être une expérience plus intense que n’importe quelle routine partagée.
BPS22 et silence partagé
Nous avons nos lieux. Des endroits où personne ne nous connaît, où personne ne nous regarde. Parfois, c’est une salle de cinéma presque vide. Parfois, c’est un trajet en voiture sur la nationale, sans destination précise. Mais mon préféré, c’est le BPS22.
Je ne sais pas si vous êtes déjà allé voir une exposition dans ce musée un après-midi de semaine. Il n’y a presque personne. Les salles sont grandes, les œuvres imposantes, et le silence a un poids physique. On peut marcher côte à côte sans se toucher, sans rien dire, et c’est plus intime que n’importe quel geste. L’art contemporain a ça de bien : il ne demande rien. Il attend.
Lui, il regarde les installations, mais je sais qu’il ne les voit pas vraiment. Il sent ma présence à côté de lui, comme je sens la sienne. C’est dans ces moments-là que je l’aime le plus. Pas quand on se parle, pas quand on s’explique. Quand on se tait ensemble.
Il m’a raconté une fois que sa femme ne venait jamais avec lui au musée. Trop ennuyeux, disait-elle. Trop abstrait. Il m’a dit ça sans méchanceté, sans plainte. Juste un constat. Et j’ai compris, à cet instant précis, que ce n’était pas une question de disponibilité. C’était une question d’accordage.
Le test du quotidien
On croit souvent que la maîtresse est une illusion, une parenthèse enchantée sans contrainte. C’est le contraire. C’est un test permanent. On ne partage pas les courses, les factures, les nuits blanches avec un enfant malade. On partage juste l’essentiel : le désir, l’attention, le temps choisi.

Quand on se voit, c’est parce qu’on a vraiment voulu se voir. Pas parce qu’on n’a pas le choix. Pas parce qu’il est là, le soir, à côté de vous. On a traversé les embouteillages, réorganisé l’agenda, menti parfois, pour se retrouver. Ce n’est pas une facilité. C’est un privilège.
Je repense souvent à une phrase lue dans une enquête du magazine Marie Claire sur le désir féminin après quarante ans. Une femme disait : « On ne veut plus d’un amant pour remplacer quelqu’un. On veut quelqu’un qui ne remplace rien. Quelqu’un d’à côté. » C’est exactement ça. Je n’ai pas quitté mon mari parce que je ne l’aime pas. Je ne l’ai pas quitté parce que je n’ai pas à choisir. Il y a une vie dans laquelle je suis une mère, une compagne, une femme qui oublie de payer la facture d’électricité. Et il y a une autre vie, plus étroite, plus intense, où je ne suis que celle qui écoute en silence devant une œuvre du BPS22.
Les deux sont vraies. Les deux me construisent.
Ce que le regard des autres ignore
Il y a quelques mois, la justice belge a abandonné les recherches concernant la disparition d’Alicia Allemeersch à Charleroi. J’ai lu l’article dans La Dernière Heure, comme tout le monde. Une jeune femme qui s’évapore, sans laisser de traces, sans que personne ne sache vraiment qui elle était ailleurs. Cela m’a glacée, non pas à cause de la disparition, mais à cause de ce qu’elle révèle : personne ne connaît jamais entièrement quelqu’un.
Mes voisins me voient sortir avec mon chien le matin. Mes collègues me voient arriver avec mon café soluble et mes gants de travail. Mon mari me voit ranger la vaisselle, lire un livre, m’énerver contre mon fils qui ne range pas sa chambre. Personne ne voit la femme qui attend le mardi après-midi, le cœur battant, devant un café qui refroidit.
Cette femme existe pourtant. Elle est aussi réelle que celle qui prépare les tartines du goûter. Elle n’est pas un fantasme. Elle n’est pas une faiblesse. Elle est une version de moi que j’ai choisie de préserver, comme on préserve une fresque menacée par l’humidité. Parce qu’elle mérite de rester visible.
Le pouvoir de ce qui ne se partage pas
Je n’ai jamais dit à personne que je suis une maîtresse à Charleroi. Pas à ma meilleure amie, pas à ma sœur, pas à ma psy. Ce secret n’appartient qu’à nous. Et c’est cette clandestinité qui rend tout plus précieux. Un secret partagé, c’est une intimité absolue.
On se retrouve parfois dans un café de la rue de Marcinelle, où personne ne fait attention à nous. On commande deux cafés, on se regarde, et on rit de n’avoir rien à se dire d’urgent. On s’est déjà tout dit par messages. Les mots, chez nous, ne sont pas des confidences. Ce sont des promesses.
Je sais que certains jugeront ma situation. Ils parleront de mensonge, de trahison, de lâcheté. Qu’ils le fassent. Je ne leur dois aucune explication. Ce que j’ai construit avec cet homme n’a rien à voir avec ce qu’ils imaginent. Ce n’est pas une consolation. Ce n’est pas un plan B. C’est une histoire d’égal à égaux, où personne ne possède personne, où chaque instant est choisi, où chaque silence est partagé.
Ma vie n’est pas une tragédie. Ma vie n’est pas un drame. C’est une vie de femme qui a compris qu’on peut aimer deux choses à la fois, deux personnes, deux vies, sans que l’une invalide l’autre. La société réduit tout en cases. Tant mieux si je n’entre dans aucune.
Fin de l’attente
Depuis la semaine dernière, il doit s’absenter pour son travail. Quinze jours. Peut-être trois semaines. Il me manque, mais ce manque est agréable. Il se loge quelque part sous mes côtes, comme un objet que je sais pouvoir retrouver.
J’attends. Mais mon attente n’est pas vide. Elle est pleine de ce que je vais lui raconter, des détails que j’ai accumulés pour lui : une nouvelle exposition au BPS22, une blague que j’ai entendue dans le bus, le plat que j’ai encore raté hier soir. Je sais déjà que je raterai les gaufres au sucre perlé, comme toujours. Ça n’a aucune importance. Il me dira que ça ne fait rien. Et il aura raison.
Quand il reviendra, je prendrai ma veste, je dirai que je dois finir un chantier, et je marcherai vers lui dans la lumière grise de Charleroi. Personne ne saura ce que cette marche signifie. Personne ne saura que je suis, à cet instant précis, la femme la plus libre du monde.
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