Les dimanches où elle ne regarde plus l’heure
Elle aime cette sensation de flottement entre deux rendez-vous. Celle où le temps suspend son cours, où les minutes deviennent élastiques, où les sons de la ville se fondent en une musique cotonneuse. Agnès connaît bien cette attente. Elle l’a apprise dans son métier, quand elle enregistre le bruit d’une feuille qui tombe ou le frottement d’un pneu sur le bitume mouillé. Mais depuis quelques semaines, cette attente a changé de nature. Elle n’est plus un outil de travail. Elle est devenue un frisson.
La carte des silences habités
Depuis treize ans, elle partage sa vie avec Chloé. Depuis neuf ans, elles élèvent des jumeaux, Léon et Alma, qui ont l’âge où les cris du salon couvrent les conversations du dîner. Agnès est paysagiste sonore. Un métier que personne ne comprend vraiment quand elle le dit lors des soirées entre voisins. Elle conçoit des environnements acoustiques pour des parcs publics, des jardins thérapeutiques, des cours d’école. Elle fait en sorte que le bruit devienne une architecture, que le silence soit une matière. C’est étrange, mais elle a toujours su lire le monde par l’oreille.
Elle garde un souvenir ému des après-midi passés à écouter les vagues sur la plage de Knokke avec son grand-père, les yeux fermés, à deviner la distance des bateaux. Ce n’est pas un détail qui sert son récit, mais il lui revient souvent lorsqu’elle traverse le parc du Cinquantenaire et qu’elle tend l’oreille pour capter le froissement des cyprès. Elle avoue parfois douter, le soir, en repliant les serviettes : et si elle avait accepté ce poste à Berlin qu’on lui proposait en 2018 ? Mais ces pensées s’évanouissent au matin, quand elle prépare les tartines beurrées en écoutant la radio.
La ville qui retient son souffle
Bruxelles a annoncé une deuxième journée sans voiture. Selon les guides locaux et les premières annonces de la Région, ce sera un dimanche de juin, en écho à la journée de septembre déjà bien rodée. Les rues deviendront des pistes cyclables improvisées, les places des aires de jeu géantes. Agnès a souri en lisant l’article. Elle y a vu une promesse de silence inattendu, une trêve dans le grondement des moteurs. Mais ce n’est pas pour cela qu’elle a marqué la date dans son agenda.
Elle a plutôt pensé à l’après-midi où, sur l’esplanade du Heysel, elle avait enregistré le vent dans les arches de l’Atomium pour un projet de composition. Ce jour-là, elle portait un manteau beige et ses cheveux sentaient la pluie. Elle ne se souvient pas de ce qu’elle portait d’autre. Mais elle se souvient de la manière dont le regard de l’autre s’était attardé, une fraction de seconde trop longue, sur ses doigts qui ajustaient le micro.
Le bruit du désir
Le désir, dans son métier, est une affaire de vibrations. Une fréquence qui court sous la peau, imperceptible, qu’on ne capte qu’avec du matériel sensible. Elle l’a appris en enregistrant les basses fréquences d’un orgue dans une église désaffectée de Saint-Gilles. Le son ne s’entendait pas, il se ressentait dans le sternum. C’est un peu pareil pour elle, aujourd’hui. Il n’y a rien d’explicite dans ce qu’elle vit. Pas de déclaration, pas de geste franchi. Juste une série de dimanches choisis, de rendez-vous manqués à dessein, de phrases laissées en suspens.
Elle regarde moins souvent sa montre. Avant, elle comptabilisait les heures : le temps de la sortie d’école, le temps du dîner, le temps des devoirs. Maintenant, elle laisse parfois traîner la tasse de thé sur le rebord de la fenêtre, à observer les passants sans les voir. Chloé lui a demandé, l’autre soir, si elle allait bien. Agnès a répondu oui, en souriant. Ce n’était pas un mensonge. Elle allait bien, simplement autrement.
Selon le dernier rapport de l’Institut belge de la statistique, les familles homoparentales représentent désormais 3,2 % des ménages avec enfants en Région bruxelloise. Ce n’est pas une donnée qu’elle a cherchée. Elle est tombée dessus en feuilletant une revue professionnelle, dans la salle d’attente d’un cabinet d’architectes. Elle s’est dit que ce chiffre était curieux : suffisamment petit pour rester une exception, suffisamment grand pour exister. Comme elle, peut-être.
L’attente sous la pluie
Ce matin, il pleut sur Bruxelles. Les gouttes frappent la vitre du café où elle s’est installée avec son carnet de notes. Elle écoute le clapotis régulier, le frottement des essuie-glaces dans la rue, le chuintement des pneus sur les rails du tram. Elle ferme les yeux. Elle pense à la seconde où elle lui a frôlé le poignet en refermant un dossier, la semaine dernière. Pas assez long pour être délibéré, trop long pour être accidentel.
Elle respire l’odeur du café, du bois mouillé, du cuir de son vieux fauteuil. Son téléphone vibre. Un message. Elle ne l’ouvre pas tout de suite. Elle veut prolonger l’anticipation, cette sensation de bulle prête à éclater. Elle sait que dans trois jours, elle sera dans le même café, à la même heure. Ce n’est pas un plan, c’est une routine. Mais cette routine, elle la choisit. C’est son luxe à elle, sa respiration. Pas de culpabilité, pas de pathos. Juste une femme de quarante-trois ans qui a décidé que certains dimanches seraient les siens.
Elle glisse la main dans la poche de son manteau. Ses doigts rencontrent un ticket de bus plié, une ancienne carte de visite, un morceau de sucre enveloppé. Elle sourit. Elle songe à ce que dit un vieux proverbe islandais qu’elle a lu je ne sais où : « On n’entend le silence qu’après avoir écouté le bruit. » Peut-être est-ce la même chose pour le désir.
L’écho d’une vie parallèle
Il y a une femme lesbienne mariée à Bruxelles qui, tous les matins, prépare les cartables en écoutant les informations. Il y a une mère de jumeaux qui refait les listes de courses sans y penser. Il y a une paysagiste sonore qui enregistre les bruits de cette ville pour les transformer en paysages. Et il y a une femme qui, le dimanche, ne regarde plus l’heure. C’est la même personne. Les strates s’empilent, les vies coexistent. Ce n’est pas une division, c’est une extension.
Elle repense à ce voyage qu’elle avait fait en Islande, il y a dix ans, juste avant de rencontrer Chloé. Le silence des geysers, l’odeur du soufre, le froid qui mordait les joues. Elle s’était dit que le paysage sonore de ce pays était le plus beau qu’elle ait jamais capté. Rien à voir avec sa vie aujourd’hui. Mais c’est un souvenir qui lui revient, sans raison, quand elle traverse le pont de la Petite Ceinture.
Elle se lève, laisse un billet sur la table, et sort sous la pluie. Les gouttes lui glissent sur le front. Elle ne presse pas le pas. Elle a tout son temps. L’attente est douce, quand on sait qu’elle finira par s’accomplir. Le silence n’est jamais vide, il est juste en train de se remplir.
Rencontrez des femmes lesbiennes mariées près de Bruxelles
Vérifié, discret, sans lendemain imposé.