L’Art de l’Invisible : Ce Que Personne Ne Voit à Locarno
Chronique d’un homme qui a choisi d’être le secret de quelqu’un
Le Festival de Locarno bat son plein cette semaine. J’ai croisé Frédéric Maire, l’ancien directeur de la manifestation, près de la Piazza Grande, saluant la foule avec cette élégance discrète qui caractérise les gens habitués aux projecteurs sans en être éblouis. Cela m’a fait penser à ma propre situation : moi aussi, je vis dans l’ombre d’un projecteur, mais personne ne sait que j’y joue un rôle.
La position la plus difficile à tenir n’est pas celle qu’on croit
À 49 ans, j’ai appris que la véritable discrétion n’est pas une contrainte mais une forme de liberté. J’arpente les ruelles de Locarno depuis trois ans maintenant, et chaque pierre de cette ville connaît un fragment de mon histoire sans jamais en détenir la totalité. C’est précisément ce que j’aime : être l’amant de quelqu’un ici, c’est exister dans les interstices, dans ces moments où la ville retient son souffle entre deux averses sur le lac Majeur.
Je suis médiateur en conflits environnementaux, un métier que peu de gens comprennent vraiment. J’aide les communes, les entreprises et les associations à trouver des terrains d’entente quand il s’agit de protéger un cours d’eau, de préserver une zone humide ou de concilier développement économique et biodiversité. Ironie du sort : je passe ma vie professionnelle à rendre visibles des accords invisibles, à faire émerger des compromis que personne ne voit mais qui changent durablement les paysages. Mon rôle d’amant à Locarno obéit à la même logique : tout est dans la discrétion, dans ce qui ne se dit pas mais qui transforme tout.
Ma situation familiale est simple sur le papier : marié depuis seize ans à Claire, directrice d’une petite maison d’édition régionale, père de deux adolescents qui me regardent avec cet air à la fois admiratif et critique que seuls les enfants de cet âge savent produire. Nous habitons une maison avec un jardin que je n’ai jamais réussi à entretenir correctement, et c’est Pierre, mon voisin retraité qui collectionne les cartes postales anciennes de la région, qui m’a appris à tailler mes rosiers. Rien dans ma vie ne laisse présager l’existence de cette autre facette, et c’est exactement ce que je recherche : la perfection du secret.
Ce que la Piazza Grande m’a appris sur le désir

Hier soir, je marchais le long du lac, après une séance de cinéma en plein air. La foule se dispersait lentement, imprégnée de ces images qui restent sur la rétine comme un voile. Isabella Rossellini avait illuminé la cérémonie d’ouverture, et je pensais à cette phrase qu’elle avait prononcée, selon le Temps : « Le cinéma est un art de la présence et de l’absence ». Cette formule résume parfaitement ce que je vis.
L’art d’être amant, c’est l’art de la présence discrète. Je n’ai jamais voulu être l’homme qui détruit une famille, ni celui qui s’impose. J’ai voulu être celui qui existe pleinement dans un espace restreint, qui donne tout dans un cadre volontairement limité. C’est une forme de luxe rare : celui de n’avoir à séduire personne, puisque la séduction est déjà accomplie, mais de devoir mériter chaque instant.
Il y a dans cette ville un café, le Zoppis, où je m’installe toujours à la même table, près de la fenêtre. J’y bois un espresso en regardant les gens passer. Personne ne me connaît là-bas, ou plutôt, tout le monde me connaît comme ce type discret qui lit des rapports sur la qualité de l’eau du lac. C’est mon camouflage parfait : l’homme sérieux, presque ennuyeux, qui ne pourrait jamais être l’amant de personne.
Et pourtant.
Le goût du secret est plus puissant que celui du scandale
Je ne vais pas vous raconter les débuts. Certaines histoires n’appartiennent qu’à ceux qui les vivent, et c’est précisément cette privauté qui les rend précieuses. Ce que je peux dire, c’est que cette relation est née d’un regard échangé lors d’une projection du Locarno Film Festival, un documentaire sur les migrations des oiseaux. Elle était là, élégante dans son imperméable beige, et j’ai su immédiatement que quelque chose allait se passer. Pas parce que j’étais insatisfait de ma vie, mais parce que certaines rencontres ont ce pouvoir d’éveiller des territoires endormis.
Depuis, nous cultivons l’art de nous retrouver dans des lieux où personne ne nous chercherait. Une librairie spécialisée en architecture, un dimanche matin. Une randonnée sur les hauteurs de la ville, là où le regard embrasse le lac et les montagnes sans rencontrer d’obstacle. Nous avons nos codes, nos signes, nos habitudes. J’ai appris à lire dans ses silences, elle a appris à déchiffrer mes absences.
Ouest-France rapportait récemment que le Festival de Locarno est devenu une véritable vitrine pour la diplomatie suisse, une manière de montrer au monde que ce petit pays sait créer des ponts. Il y a quelque chose de cela dans ma relation : créer des ponts invisibles entre deux vies qui ne devraient pas se croiser, établir une circulation secrète de tendresse et de désir qui ne perturbe pas l’ordre apparent des choses.
La discrétion comme preuve d’amour
On pourrait croire que le rôle de l’amant est celui de l’homme qui attend, qui subit, qui espère. C’est faux. J’ai choisi cette position avec une lucidité complète, et je l’assume comme un choix de vie, pas comme une contrainte. Être l’amant de quelqu’un à Locarno, c’est accepter de ne jamais être premier dans l’agenda, mais d’être essentiel dans l’ordre du cœur. C’est une inversion subtile des priorités qui a quelque chose de profondément excitant.
Je ne ressens aucune amertume quand je la vois s’éloigner pour rejoindre sa vie officielle. Au contraire, je ressens une forme de plénitude étrange, celle de savoir que je lui apporte quelque chose qu’elle ne trouve nulle part ailleurs : un espace où elle n’a pas à jouer un rôle, où elle peut être simplement elle-même, sans masque et sans effort.
L’amour n’est pas une compétition. Il n’y a pas de vainqueur dans cette histoire, seulement deux personnes qui ont décidé de s’offrir mutuellement une parenthèse dans leurs vies respectives. La Baume-Schneider, dans son discours d’ouverture du festival, célébrait un cinéma libre et engagé. Ma relation n’a rien d’engagé au sens militant, mais elle est profondément libre. Elle s’affranchit des conventions, des regards, des jugements.
L’après : quand la mémoire prolonge le désir
Il y a un moment que je chéris particulièrement, c’est celui qui suit nos rencontres. Je rentre chez moi, je prends une douche, je change de vêtements, et je retrouve ma vie de père et de mari comme on enfile une vieille paire de pantoufles. Mais pendant quelques heures, le parfum de sa peau reste accroché à ma mémoire olfactive, comme ces odeurs de pluie sur les pierres chaudes qui persistent après l’orage.

Ce contraste entre ce que je vis et ce que je semble être est la source d’un frisson constant. La montre que je porte a été offerte par Claire pour nos dix ans de mariage. Elle ne marque pas le temps qui passe, elle marque celui qui reste. Lorsque je croise mon reflet dans les vitrines de la Via Cittadella, je vois un homme de 49 ans, légèrement fatigué, qui pourrait être n’importe quel père de famille. Personne ne devinerait que cet homme a appris à lire le désir dans le battement des cils d’une femme qui n’est pas la sienne.
Je ne ressens aucune culpabilité. Non pas parce que je serais insensible, mais parce que j’ai fait un choix éclairé et que je l’assume pleinement. Ma vie conjugale n’est pas une prison, c’est un jardin où certaines fleurs ne poussent plus, mais où d’autres continuent de s’épanouir. Ma vie d’amant est un autre jardin, secret celui-là, où je cultive des plantes plus rares.
Le Festival se termine, la ville reprend son souffle
Les dernières projections s’achèvent, la Piazza Grande se vide, Locarno retrouve son rythme paisible de ville lacustre. Je pense à ce que ce lieu m’a appris : qu’il existe des amours de festival, intenses et éphémères, et des amours de festival permanent, discrètes et durables. J’ai choisi la seconde forme, celle qui ne fait pas de bruit mais qui transforme celui qui la vit.
Dans quelques semaines, nous aurons notre rituel annuel : une promenade sur les hauteurs de la ville, au moment où les feuilles commencent à changer de couleur, où la lumière devient plus douce, presque irréelle. Nous marcherons en silence, main dans la main, comme deux personnes qui n’ont plus besoin de se parler pour se comprendre.
Le mot-clé « amant à Locarno » résonne comme un code secret, une formule magique qui ouvre des portes invisibles. C’est ainsi que je me définis, non parce que cette étiquette m’enferme, mais parce qu’elle me libère. Être l’amant de quelqu’un à Locarno, c’est exister pleinement dans l’espace qui m’est donné, sans chercher à en conquérir davantage.
Je ne sais pas combien de temps encore durera cette histoire. Peut-être des années, peut-être moins. Ce que je sais, c’est que je ne regretterai rien. Car il y a des vies qui se racontent, et des vies qui se vivent dans l’ombre pour mieux briller au soleil. J’ai choisi la mienne, avec tous ses paradoxes.
Rencontrez des amants discrets près de Locarno
Vérifié, discret, sans lendemain imposé.