L’Art de l’Invisible : Portrait d’un Amant à Magog
Le Réverbère du Sentier
Il y a des vies qui se déroulent sous le signe du visible. Des vies où chaque action, chaque choix, chaque regard est destiné à être vu, commenté, approuvé. Et puis il y a les autres. Celles qui existent dans l’ombre portée des premières, dans ces interstices où la lumière ne pénètre jamais tout à fait, mais où, paradoxalement, tout est plus net, plus vrai, plus intense.
À Magog, il y a un homme de 33 ans qui connaît chaque recoin du Sentier des Capitaines. Il n’y va jamais par beau temps. Ou plutôt, il n’y va qu’aux heures blondes, celles où le soleil couchant dore la gorge de la rivière Magog et où les touristes sont repartis vers leurs hébergements. C’est là, sur la passerelle récemment rénovée, que commence et s’arrête son territoire secret.
Il s’appelle Rémi. Ce prénom, il l’a reçu en héritage d’un grand-père qu’il n’a jamais connu, mort avant sa naissance dans une scierie de Disraeli. Il n’y pense jamais, sauf quand il signe des documents officiels. Rémi, deux syllabes simples, un prénom qui ne demande rien à personne.
Le Réparateur d’Accordéons
Pour le reste du monde, Rémi est un réparateur d’accordéons. Pas le genre de type qu’on croise dans les festivals de musique traditionnelle, non. Il travaille pour des collectionneurs, des conservatoires, des gens qui ont hérité d’un instrument du grand-père et qui veulent lui redonner son âme. Son atelier, au sous-sol de sa maison de la rue Principale Ouest, sent le bois ancien, la colle de peau et le cuivre. Il passe des heures sur des soufflets que personne d’autre ne voudrait toucher, à remplacer des lamelles de roseau avec une précision de chirurgien.
Ce métier, il ne l’a pas choisi véritablement. Il y est tombé un peu par accident, après avoir échoué en génie mécanique à l’Université de Sherbrooke, puis enchaîné des petits boulots avant de reprendre l’atelier d’un homme âgé qui cherchait un repreneur sérieux. Il est en couple depuis 11 ans avec Laurence, une ostéopathe qui travaille au CLSC de Magog, et il est père d’un garçon de 8 ans, Étienne, qui joue au hockey mineur les samedis matins à la patinoire de la rue Pinacle.
Sur cette portion de sa vie, rien à signaler. C’est peut-être cela, le plus troublant : la normalité apparente de Rémi est si bien huilée qu’elle en devient une œuvre d’art en soi.
Le Point de Bascule
Il y a dix-sept mois, Rémi est allé chercher une commande de pièces détachées chez un fournisseur de la rue Sherbrooke. En sortant de la boutique, il s’est arrêté au Bistro Cambio pour prendre un café. C’est là qu’elle est entrée, ou plutôt qu’elle s’est posée, à la table voisine. Une femme qui lisait des poèmes de Gaston Miron en annotant les marges au crayon de bois. Elle a commandé un thé chai, a demandé au serveur de lui préciser la recette exacte, puis s’est replongée dans son livre avec une concentration presque irritante.

Ils ont échangé trois phrases. C’était suffisant.
Il n’y a pas de mot élégant pour ce qui a suivi. « Amour interdit » sonne trop roman gothique. « Relation adultère » est clinique et accusateur. « Scandale » est excessif. Ce qui unit Rémi à cette femme, depuis dix-sept mois, ressemble davantage à un accord tacite : être l’un pour l’autre ce que personne d’autre ne peut être, sans rien bouleverser du monde extérieur.
Le mot « amant à Magog » ne se dit pas à voix haute. Il se vit.
L’Architecture du Secret
Le secret de Rémi repose sur une discipline quasi monacale. Il a mis au point des stratégies invisibles pour ceux qui l’entourent. Les clients de l’atelier savent qu’il est joignable entre 9h et 16h, jamais après, c’est le temps qu’il consacre à sa famille, leur dit-il. La vérité est plus subtile : c’est aussi le temps qu’il consacre à sa famille, mais c’est encore le temps qu’il ne consacre pas à autre chose.
Son téléphone portable est un modèle discret, sans applications bruyantes. Il l’a choisi pour la qualité de son encodeur de messages, même s’il ne le dirait jamais ainsi. Le signal qui précède chacun de ses rendez-vous est un simple SMS : « Le chai est prêt ». Trois mots anodins qui pourraient passer pour une commande de thé. C’est leur code depuis le début.
Les rendez-vous ont lieu dans des endroits qui ne sont ni l’un ni l’autre de leurs mondes. Une chambre d’hôte à Dunham, un chalet loué pour le week-end à Sutton, plus rarement un appartement qu’elle partage avec une colocataire rarement présente, dans la vieille-partie de Magog. Jamais deux fois le même lieu de suite. C’est leur règle, elle est absolue et jamais écrite.
La Trace de l’Attente
Ce qui fait la texture singulière de cette liaison, ce n’est pas l’acte lui-même. Ce sont les heures qui le précèdent et celles qui le suivent. Rémi est devenu un spécialiste de l’anticipation sensorielle.
Le matin d’un rendez-vous, il se lève plus tôt que d’habitude. Il prépare le déjeuner d’Étienne sans être distrait, mais quelque chose en lui vibre différemment. Il sent le café avec une acuité décuplée, l’arabica moulu, sa torréfaction moyenne, la chaleur de la tasse dans ses mains. Il remarque la lumière d’hiver qui se déverse basse sur les toits enneigés de Magog, cette lumière particulière des Cantons-de-l’Est qui ne ressemble à nulle autre.

Il sourit à Laurence quand elle lui évoque le spectacle qu’elle aimerait voir au Vieux Clocher de Sherbrooke, l’installateur de panneaux solaires qui doit passer dans la semaine, la lettre de l’école d’Étienne par rapport à la sortie scolaire. Il acquiesce, commente, participe. Mais il sent sous sa peau une vigilance animale, cette attention oscillante aux détails qui composent sa vie parallèle.
Le trajet vers le rendez-vous est un rituel. Il évite le centre-ville, emprunte des routes secondaires qui longent le lac Memphrémagog. Il a ses stations de radio préférées, une playlist particulière qu’il n’écoute que dans ces moments-là, du folk québécois des années 90, des chansons qui sentent la jeunesse, des textes un peu tristes mais doux. Il se surprend toujours à fredonner, une habitude qu’il n’a pas ailleurs.
La Géographie de l’Intime
Il y a dans cette relation une géographie précise. Les rendez-vous sont des îles, des territoires autonomes qui échappent à toute cartographie officielle. Entre ces îles, il y a la mer, des silences, des absences, des semaines trop longues. S’il était romancier, Rémi écrirait que c’est dans ces creux, ces passages à vide, que se loge tout l’amour. Les retrouvailles ne sont que des enfin, des réponses à des mois de questions silencieuses.
Il a appris à reconnaître les signes de ce que son corps lui raconte dans la journée qui suit un rendez-vous. Le parfum d’elle, posé sur sa peau comme une empreinte que le savon ne suffit pas toujours à effacer. La fatigue particulière qui est davantage celle de la plénitude que de l’épuisement. Une certaine légèreté dans le geste d’attacher ses outils, de ranger l’atelier.
Certaines traces sont plus subtiles. Un vêtement qu’il ne portera pas tout de suite, qu’il laissera sur une chaise, encore imprégné de l’odeur du lieu du rendez-vous. Une tasse de thé qu’il boira le lendemain matin en fermant les yeux, une tisane aux fruits rouges qui lui rappelle la saveur de son haleine à elle. Il a développé ce qu’il appelle entre lui et lui-même des ponts de mémoire : des rituels minuscules qui lient un moment partagé à une action banale du quotidien.
Le Silence Comme Preuve
Rémi a une théorie qu’il n’a jamais exprimée à personne, car elle dirait trop de lui-même : la discrétion est une forme supérieure du respect. Dans ce monde de transparence, de notifications en temps réel, de vie professionnelle exposée, la clandestinité est le seul luxe véritable. Protéger leur secret, ce n’est pas se cacher. C’est préserver l’intensité d’une rencontre que rien ne peut vulgariser.
Il n’est pas pressé, malgré le poids des mois. Il connaît la valeur de ce que peu de gens soupçonneraient : des traversées du lac en kayak aux alentours de Fitch Bay, des marchés publics du samedi matin quand l’hiver rend les mains blanches de froid, les longues soirées à la chocolaterie Menand quand le feu de cheminée crépite dans l’âtre et qu’ils ne disent presque rien.
Ce qu’il ne saurait expliquer, c’est ce paradoxe tranquille au cœur de tout cela : la routine vraie de sa vie de père et de conjoint ne lui pèse pas. Il n’a pas quitté Laurence, et il n’éprouve pas cette envie de fuite que certains appellent crise du milieu. Il n’est pas malheureux. Il est simplement double. Comme s’il avait réussi à faire cohabiter deux vies parallèles sans que l’une ne dévore l’autre.

Il pense parfois à l’accordéon qu’il est en train de réparer, un vieux modèle Cavagnolo des années 1950 qui appartient à une dame de la société historique de Magog. L’instrument a un soufflet usé, des touches qui collent, mais quand on le branche, pour ainsi dire, sur un corps qui sait le faire parler, il produit des sons que le manuel de réparation n’explique pas. C’est exactement cela.
La Fête des Vendanges
Par une coïncidence dont Rémi n’a jamais parlé à personne, chacun de ses rendez-vous a eu un lien, ténu, avec un événement de la vie de Magog. Le premier, un après-midi de septembre, coïncidait avec la Fête des Vendanges, cet événement où le Québec se goûte en un week-end, comme La Presse l’a si bien décrit l’an dernier. Ils avaient regardé de loin les badauds défiler sur les quais, les odeurs de vins de glace et de fromages affinés flottant jusqu’à eux, sans jamais se mêler à la foule.
Rémi n’était pas dans la foule. Il se souvient que ce jour-là, dans la lumière de l’après-midi finissant, la femme avait retiré son châle et l’avait laissé tomber sur le plancher de bois de la passerelle. Elle l’avait repris sans se presser, et dans ce simple geste, dans cette lenteur inhabituelle, il avait compris quelque chose d’essentiel sur la nature de ce qui les unissait.
Ce que les gens appellent liaison est trop souvent résumé à sa composante sexuelle. Ce que vit Rémi depuis dix-sept mois est, dans son entièreté, une relation faite d’attente, de souvenirs, de gestes invisibles, de paroles non dites et d’heures suspendues. Ce qui se passe dans les moments intimes, personne ne le saura jamais. Pas parce que c’est un secret, mais parce que c’est précisément là que le langage échoue.
La Fin Provisoire
Rémi n’a pas de plan. Il n’a jamais envisagé de quitter Laurence, et il n’a jamais promis à l’autre femme qu’elle serait un jour l’unique. Ce qu’il vit n’est ni une parenthèse ni une transition. C’est un présent perpétuel, un éternel recommencement qu’il n’essaie pas d’arrêter.
Il y a des jours où il se regarde dans la glace de l’atelier, l’outil à la main, les cheveux déjà grisonnants aux tempes, et où il se dit que la vie qu’il vit dehors n’est pas celle qu’il vit dedans. C’est une constatation simple, sans angoisse. Il ne s’étonne même plus, de cette double appartenance. Elle est devenue aussi naturelle que le souffle de la rivière quand il passe sous la passerelle de la gorge.
Un dimanche par mois, il boit un thé chai au Bistro Cambio, même s’il n’y a personne d’autre autour de lui. C’est sa façon à lui de faire exister leur territoire commun, de le rendre réel, d’entretenir le feu qui ne demande qu’à être attisé par le corps de l’absence.
Il sait que ce que les autres appelleraient de l’immoralité, lui le vit comme une loyauté invisible. Une loyauté envers ce qu’il est devenu, cet homme de 33 ans qui répare de vieux accordéons pour les autres et qui a, en parallèle, ouvert un monde que personne ne soupçonne. C’est là sa signature, son témoignage : à Magog, dans le secret des rivages, certains ont discrètement appris à vivre deux vies, et c’est peut-être, en fin de compte, la seule façon d’en vivre une seule à pleine intensité.
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