La Louvière, ses canaux, et la promesse d’un regard

Elle n’avait pas prévu d’être regardée, un mardi de novembre.

La Louvière, entre canal du Centre et terrils assagis, vit au rythme de ses habitudes. On y croise des visages connus, on y boit des cafés trop serrés, on y refait le monde sans jamais vraiment le quitter. C’est ici, dans cette ville de brique et d’acier adoucie par le temps, que vit une femme de 37 ans dont le quotidien s’est, depuis quelques mois, discrètement fissuré.

Elle ne ressemble pas aux héroïnes de romans qui claquent la porte. Elle n’a rien cassé. Elle a simplement commencé à regarder l’heure autrement.

Un métier qui ne se raconte pas aux dîners de famille

Elle est ingénieure acousticienne, un titre qui fait généralement hausser les sourcils. Son métier ? Concevoir des environnements sonores pour des infrastructures industrielles, des usines, parfois des salles de spectacle. Elle passe ses journées à mesurer des décibels, à analyser des fréquences, à traquer ce bruit de fond qui ronge les nerfs des ouvriers ou des riverains. Un métier de précision et d’invisible, qui demande des oreilles absolues et une patience de funambule.

Ambiance La Louvière

On pourrait croire que c’est un détail. Mais pour elle, l’acoustique a toujours été une affaire de sensations. Entendre ce que les autres ne remarquent pas. Percevoir un frémissement avant qu’il ne devienne vacarme. Cette écoute attentive du monde, c’est ce qui aujourd’hui la perd, ou la sauve, selon la façon dont on lit son histoire.

Mariée depuis 11 ans à une femme, elle partage sa vie avec celle qui fut son premier amour, rencontrée à l’université de Mons, un soir de grève étudiante. Elles ont adopté un garçon, Léonard, 7 ans, roux comme sa grand-mère maternelle, un enfant calme qui collectionne les cailloux et les questions impossibles. Ce tableau, posé comme un chromo, semble parfait. Il l’est, presque.

Les mille vies de la ville

Un fait divers, récemment, a occupé les conversations louviéroises. Selon La Dernière Heure, un individu sous mandat d’arrêt pour tentative de meurtre a été interpellé rue de Bouvy, après avoir passé plusieurs semaines en cavale. La ville a vibré de ce frisson d’insécurité, puis tout est rentré dans l’ordre. Les gens ont repris leurs trajets habituels, leurs courses, leurs routines. Elle, pourtant, a senti quelque chose se déplacer à ce moment-là. Comme si la ville elle-même lui rappelait que la vie peut basculer sans prévenir.

Elle pense souvent à cette phrase d’Annie Ernaux, lue dans L’Occupation : « Le désir, c’est le plus fort. » Elle avait ri, à l’époque, trouvant cela un peu théâtral. Aujourd’hui, elle comprend.

Les silences du mercredi matin

Son temps à elle, c’est le mercredi matin. Léonard est à l’école, son épouse est au travail jusqu’à 18 heures, et la maison, qu’elles ont achetée il y a six ans, une ancienne maison d’ouvriers rénovée avec soin, avec un petit jardin où poussent malgré tout des hortensias qu’elle n’a jamais réussi à faire fleurir, devient un territoire libre.

C’est là qu’elle attend.

Elle attend un message. Elle attend une voix. Elle attend un regard qu’elle a croisé une première fois à la sortie de la piscine communale, puis de nouveau au marché, un samedi matin qu’elle aurait pu ne pas y aller. Une autre femme, plus jeune qu’elle, dont elle ne sait presque rien, sinon qu’elle a un rire grave et qu’elle prend son café sans sucre.

Rien ne s’est passé. D’ailleurs, tout se passe. Les rendez-vous sont brefs, convenus, presque anodins, un café, de la musique, une marche le long du canal. Mais l’anticipation, elle, a pris une place démesurée. Le mercredi matin, le cœur lui bat fort dès le lever, bien avant quoi que ce soit.

Elle entend sa propre voix qui dit « je sors » sans expliquer. Elle laisse une tasse sale dans l’évier, une écharpe sur le radiateur. Ces petits signes d’une vie qui s’échappe.

Ce que la peau retient

Ce qu’elle aime, c’est l’après. Le retour dans la maison vide, l’odeur du café qui refroidit dans la tasse, le contact du pull qu’elle remet, légèrement distraitement. Elle a gardé, depuis quelques semaines, un réflexe singulier : celui de ne pas se laver les mains tout de suite, comme pour conserver sur sa peau la mémoire d’un frôlement. Une occupation étrange, silencieuse, à la fois délicieuse et coupable.

Elle ne regarde plus sa montre avec la même indifférence. Elle la regarde comme on consulte un oracle. Chaque heure qui passe l’éloigne du moment rêvé, chaque minute la rapproche du prochain accident heureux.

Dans son sac, une playlist qu’elle n’aurait jamais écoutée avant, de la bossa nova, des vieux morceaux de Chet Baker, des choses qu’elle associe à une soirée où l’on n’a pas cessé de se regarder. Elle se surprend à fredonner des airs qu’elle chantait adolescente, avant les responsabilités, avant les choix, avant le grand amour qu’elle n’a jamais remis en question.

L’étrange fidélité au désir

La question de la fidélité ne se pose pas en ces termes pour elle. Ce n’est pas une affaire de morale, pas même de tromperie. C’est une affaire de visibilité. Pendant des années, elle s’est sentie invisible. Épouse, mère, professionnelle compétente, elle remplissait toutes les cases avec sérieux. Mais personne ne la regardait, vraiment. Pas avec ce regard-là.

Aujourd’hui, ce regard existe. Il la transforme. Elle se surprend à choisir ses vêtements avec plus de soin, à se tenir plus droite, à sourire sans raison. Son corps, qu’elle avait fini par considérer comme un outil, redevient un territoire de jeu. Une promesse.

Elle sait que cela ne peut pas durer éternellement. Elle sait aussi que c’est précisément cela qui rend chaque instant précieux.

La ville comme témoin

La Louvière, avec ses façades de briques sombres et ses commerces qui ferment trop tôt, garde leurs silences. Le canal, l’eau lente, les berges où l’on ne s’attarde pas, tout cela compose un décor de discrétion. Ici, on ne fait pas de scandale. On rentre chez soi, on ferme sa porte, et l’on accepte que la vie intérieure soit une affaire privée.

Elle aime cette ville pour cela. Elle lui ressemble. Une façade solide, une histoire ouvrière, et derrière, des cours intérieures où l’on cultive des jardins secrets.

Une carte à double sens

Un soir, en rangeant des papiers, elle est tombée sur une carte postale datant de l’été dernier, envoyée d’un petit village de la côte normande où elle avait passé deux semaines avec son épouse et Léonard. Elle avait écrit, au dos : « Nous sommes heureux. » Elle avait signé. C’était vrai, à l’époque. Ce l’est encore, d’une certaine manière. Mais le mot « heureux » a changé de couleur.

Elle ne sait pas ce qu’elle veut. Elle sait seulement que le mercredi matin, quand elle passe ses doigts sur la rampe de l’escalier, elle pense à une autre main.

Ce que personne ne voit

Personne ne voit rien, et c’est très bien ainsi. Elle continue de préparer les kakis au four que Léonard adore, sa recette la plus réussie, elle continue de rire aux plaisanteries de son épouse, elle continue d’avancer dans sa vie comme on avance dans une rue connue, les yeux mi-clos.

Mais parfois, le soir, assise dans la pénombre du salon, un journal local ouvert sur les genoux, elle a lu récemment dans La Province que le Raja Casablanca s’intéressait de nouveau au jeune Sami Lahssaini, bloqué par la direction de La Louvière, une histoire de transfert qui fait couler beaucoup d’encre dans les bistrots, elle se surprend à sourire sans raison. C’est ce sourire-là, invisible, que le lecteur doit imaginer.

Le monde continue, elle aussi

Elle n’a pas de plan. Elle n’a pas de stratégie. Elle est simplement devenue attentive à sa propre vie, comme on redécouvre une chanson oubliée dans une play-list. Les choses simples, la lumière de l’après-midi sur la table de la cuisine, le bruit d’un vélo qui passe, l’odeur du pain grillé, prennent une intensité nouvelle, teintée d’un manque qui est devenu son moteur le plus secret.

Quelque part, elle reste une femme lesbienne mariée à La Louvière, enracinée dans une ville qui ne se raconte pas. Mais elle flotte. Elle anticipe. Elle vit, en creux, un roman parallèle qui ne demande qu’à être écrit. Et c’est cette vibration, presque imperceptible, qui fait toute la différence.

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