Le dimanche, il regarde la montre

Il y a des gestes qui reviennent, comme des gammes. Depuis quelques semaines, Vincent remonte sa montre à l’envers. C’est idiot, il le sait. Il la pose sur le bureau chaque soir, face contre le bois, et le matin, il s’amuse à l’enfiler sans regarder l’heure. Il aime cette petite friction du cuir contre sa peau, cette seconde d’aveuglement volontaire. Cela n’a rien à voir avec le temps qu’il fait, ni avec l’heure qu’il est. C’est juste une façon de se dire que le temps, désormais, lui appartient un peu plus.

Vincent a cinquante ans, et il est marié. Pas à une femme, non. Marié à un homme, depuis onze ans. Une cérémonie discrète, un printemps, quelques amis, la signature au registre. Son mari s’appelle Aurélien, il est bibliothécaire à la Médiathèque de Sion, un homme calme qui lit trois livres par semaine et ne supporte pas le bruit des ventilateurs. Leur fils, un garçon de neuf ans prénommé Marius, a les cheveux de son père et le rire de Vincent. Ils habitent un appartement rue de Lausanne, avec des étagères pleines à craquer et une collection de cartes postales anciennes des villages valaisans.

Personne ne s’attendrait à ce que Vincent ait une vie secrète. Lui-même ne s’y attendait pas. Et pourtant, depuis quatre mois, il y a cette autre chose. Un rendez-vous, un mardi sur deux, dans un café qu’il n’avait jamais remarqué auparavant, près de la gare. Le nom, peut-être, ou l’absence de terrasse. Il n’y va pas pour être vu. Il y va pour ce moment précis où il pousse la porte, et où l’odeur du café chaud et du bois ciré le frappe comme une vague. Le temps de commander un expresso, de s’asseoir près de la fenêtre en verre dépoli, de regarder les gens pressés passer sans le voir. Il ne regarde pas l’heure, justement. Il attend. C’est tout.

Ambiance Sion

L’attente, a-t-il découvert, est un organe. Elle palpite. Elle a ses propres battements. Les jours qui précèdent le mardi, Vincent ne dort pas mal, mais il dort autrement. Il écoute Aurélien respirer, il compte ses cycles, il se souvient d’un autre souffle, entendu il y a des semaines, lors d’une conversation tardive dans cette même rue. Il n’a rien fait, rien qui puisse se raconter. Ils ont parlé, simplement. Mais cette nuit-là, en rentrant, Vincent avait les mains froides et le cœur brûlant. Il ne savait pas encore que ce serait récurrent. Il a découvert que le désir n’est pas une flamme, mais un braisier qu’on alimente à distance.

Son travail n’a jamais été un sujet de conversation à la maison. Il est horloger-restaurateur de cadrans, un métier rare qu’il exerce dans un atelier minuscule, rue du Grand-Pont, au-dessus d’une boutique de souvenirs. Il passe ses journées à l’envers, penché sur des pièces de laiton et d’émail, à réparer ce que le temps a abîmé. Il aime ce paradoxe : lui qui compte les heures pour un rendez-vous passé son temps à en réparer l’usage. Ses doigts sentent le métal et l’alcool, une odeur précise, presque pharmaceutique. Une cliente lui a dit un jour que ses mains sentaient la confidence. Il n’a jamais oublié cette phrase. Il la garde comme un biais.

La semaine dernière, il a croisé un article dans le journal local, selon Le Nouvelliste, à propos de l’incendie d’un immeuble dans le quartier de la Plantzette, un feu parti d’un conduit de cheminée, rien de grave, mais l’évacuation avait eu lieu à l’aube. Vincent a lu l’article avec une attention étrange. Il imaginait les gens sortir en pyjama, se serrer les bras, regarder leur vie suspendue à la fenêtre. Cela lui a rappelé une sensation qu’il connaît bien, celle de voir soudainement son quotidien comme un décor qu’on pourrait traverser. Depuis ce jour, il regarde les immeubles de Sion différemment. Il cherche des fenêtres allumées à six heures du matin. Il se demande qui, là-haut, pense à la même chose que lui.

Il n’a jamais été du genre à théoriser. À vingt ans, il était déjà sérieux, amoureux des mécanismes précis, des engrenages qui s’emboîtent. Son mariage avec Aurélien a été une évidence douce, sans heurts. Vincent ne dénigrera jamais cela. Il aime Aurélien, de cet amour tranquille qui ne se pose plus de questions. Mais il y a parfois, dans une vie bien réglée, un mouvement qui se déclenche. Une porte qu’on pousse par curiosité, et qui s’ouvre sur un couloir qu’on n’avait pas imaginé. Ce mardi-là, au café de la gare, il a osé parler de sa montre. L’autre a ri, une fois, brièvement. Ce rire a suffi. Depuis, Vincent remonte sa montre à l’envers, comme un secret qu’il se raconte chaque matin.

Il ne se sent pas coupable. C’est une nuance que les mots n’arrivent pas à porter. Il ne se sent pas non plus justifié. Il se sent vivant, ce qui est pire et meilleur à la fois. Hier, au parc de la Planta, il a regardé Marius courir après un ballon, et pour la première fois, il a vu son fils avec les yeux d’un étranger : un détail dans les cheveux, une fossette dans le rire, un pli de la main qu’il ne lui connaissait pas. Il a pensé à ce qu’il dirait plus tard, peut-être jamais. Il a pensé à ce qu’il ne dira pas, et cette pensée-là, il l’a rangée comme un outil précieux, dans une boîte à l’abri de la poussière.

Jeudi, il a discuté avec un client, un homme âgé qui lui a confié une montre de poche de son grand-père, arrêtée depuis quarante ans. Elle affichait toujours onze heures vingt-sept. Vincent a passé une heure à la manipuler, et au moment de refermer le boîtier, il a remarqué une petite gravure à l’intérieur, trois initiales, une date. Il n’a rien demandé. Il a rendu la montre, réparée, en pensant : un jour, quelqu’un lira nos initiales et ne saura pas quoi en faire. Cette pensée ne l’a pas rendu triste. Elle l’a rendu précis.

Ambiance Sion

Il n’a pas revu l’homme du café depuis trois semaines. Le prochain mardi est dans sept jours. Vincent n’a pas son numéro, pas de plan, pas de certitude. Il sait juste que le café existe, que la porte est lourde, et que l’odeur de bois ciré est toujours là. Il sait aussi que la rue du Grand-Pont sent le pain grillé le matin, depuis la boulangerie en bas, et que cette odeur-là, qui ne lui appartenait pas, a désormais une autre saveur. Comme si le monde lui faisait des signes qu’il n’avait jamais appris à lire.

Il ne racontera pas cette histoire. Elle n’a pas besoin d’être racontée. Mais ce matin, en enlevant sa montre pour se laver les mains, il a vu l’empreinte du bracelet sur son poignet, une rougeur légère, presque tendre. Il a souri. C’est un geste qu’il n’avait pas eu depuis longtemps, et il l’a fait comme on ouvre une fenêtre, sans raison, pour sentir l’air entrer.

Il sait que cette aventure, si c’est une aventure, ne ressemble à rien de ce qu’on raconte. Elle n’a pas de nom, pas de rituel, pas de preuve. Elle tient dans une friction de cuir, une porte qui pèse son poids, une phrase lue dans un journal. Elle est une respiration dans une vie qui croyait avoir tout réglé. Il la prend comme elle vient, sans exigence, sans peur. C’est la première fois qu’il accepte de ne pas savoir l’heure.

La montre, sur la table de nuit, affiche midi. Il la regarde. Il la retourne. Elle tourne à l’envers, désormais, et lui laisse lire le temps comme on lit un poème : pas pour l’information, mais pour le rythme.

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