La Place Sainte-Anne, mes mensonges et moi
Il est 17h43 un mardi d’octobre. Je suis assis sur un banc de la place Sainte-Anne, à Braine-l’Alleud, et je regarde les ouvriers municipaux qui commencent à décaisser les pavés. Le bruit du marteau-piqueur est assourdissant, presque obscène dans ce décor que je croyais immuable depuis mon enfance. Je n’ai pas vu Élise depuis onze jours. Elle ne le sait pas encore, mais c’est la dernière fois que je la verrai.
Ce que personne ne remarque
Personne ne remarque un homme assis seul sur un banc. C’est la première chose que j’ai apprise en devenant, presque malgré moi, un homme marié infidèle à Braine-l’Alleud. Nous sommes douze mille à vivre ici, et pourtant je n’ai jamais croisé quelqu’un que je connaissais à un mauvais moment. Les gens regardent leur téléphone, leur montre, leurs enfants. Ils ne regardent pas les quadragénaires en veste bleu marine qui semblent contempler les travaux de végétalisation.
Les travaux, justement. La commune a décidé de remplacer le béton et les pavés de la place Sainte-Anne par des arbres et de la verdure. Selon La DH, le projet a été validé après des mois de débats, certains habitants estimant que « couper des arbres pour ajouter de nouveaux arbres après, ce n’est pas logique ». J’ai lu l’article le matin même, pendant que ma femme préparait le petit-déjeuner de notre fils. Elle m’a demandé ce que je lisais. J’ai répondu : « Encore des histoires de travaux. »
Je suis sérigraphe. Pas celui qui imprime des t-shirts pour les anniversaires, non. Je restaure des affiches anciennes, des publicités Art déco, des enseignes émaillées d’un autre siècle. Mon atelier sent l’essence de térébenthine et le vieux papier. J’y passe mes journées à gratter délicatement des couches de poussière et de vernis pour révéler des lettres oubliées : « Grand Café des voyageurs », « Maison Moderne », « Établissements Dewaele ». Je redonne vie à des promesses de consommation datant d’avant la guerre. C’est un métier qui demande une patience infinie et une certaine familiarité avec l’absence.
Je suis marié depuis 15 ans à Astrid. Nous avons deux garçons : Auguste, 11 ans, et Paul, 8 ans. Nous habitons une maison mitoyenne rue des Combattants, avec un laurier qui dépasse du jardin et une porte d’entrée que je n’ai jamais repeinte. Astrid est kinésithérapeute dans une pratique à Waterloo. Elle travaille beaucoup, le soir parfois. C’est comme ça que tout a commencé, finalement. Ses horaires, mes horaires, un créneau de deux heures qui s’ouvrait dans nos semaines comme une faille dans la glace.
Je ne vais pas vous raconter comment j’ai rencontré Élise. Pas parce que c’est un secret, mais parce que ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est ce qui se passe quand on attend. L’attente, personne n’en parle. On parle des mensonges, de la culpabilité, du vertige. Mais l’attente, cette espèce de fièvre froide qui vous prend le ventre trois jours avant de la voir, qui transforme chaque heure en matière collante, cette attente-là, c’est elle qui m’a appris le plus sur moi-même.
La texture des jours sans elle
Les jours sans elle ont une texture particulière. Le matin, je prépare les tartines de Paul avec une précision maniaque. Beurre, confiture d’abricot, couper la croûte. Paul aime que ce soit coupé en triangles. Quand je m’applique, je pense à elle, et cette application devient un hommage. Le geste est simple, mécanique, mais mon esprit est ailleurs, dans une chambre d’hôtel que nous avons prise un après-midi à Nivelles, parce qu’il pleuvait et que nous ne savions pas quoi faire d’autre.
Je me souviens de cette chambre avec une netteté qui m’effraie. Le chauffage qui cliquetait, l’odeur de pin de la salle de bain, le bruit des passants dans la rue en contrebas. Nous n’avons presque rien fait, ce jour-là. Nous avons parlé, dormi, commandé un plateau de fromage au room service. C’est peut-être ça, la vraie intimité : ne rien faire et ne pas s’ennuyer.

Elle est photographe de plateau, Élise. Pas de films hollywoodiens, non. Des séries belges que presque personne ne regarde, des téléfilms de France 3, des spots publicitaires pour des supermarchés. Elle passe ses journées à attendre la bonne lumière, les acteurs et les actrices qui se trompent, le caméraman qui veut refaire une prise. Elle attend, et elle regarde le monde à travers un objectif. Elle m’a dit un jour que c’était pour ça qu’elle m’avait remarqué : je marchais comme quelqu’un qui n’est pas tout à fait là.
Peut-être que c’était vrai. Je suis devenu, en quelques mois, un homme qui n’est jamais tout à fait là. Je suis présent aux réunions de parents d’élèves, mais je calcule dans ma tête combien de temps avant de pouvoir lui écrire. Je suis présent à l’anniversaire de ma belle-mère, mais je regarde l’heure toutes les vingt minutes comme un enfant dans une voiture. J’accompagne Auguste au basketball le samedi matin, et pendant qu’il dribble, je m’imagine des conversations futures avec Élise, des répliques brillantes que je ne trouverai jamais au moment fatidique.
L’autre jour, Astrid m’a regardé pendant le dîner. Elle a dit : « Tu as l’air fatigué, ces derniers temps. » J’ai répondu que j’avais un gros dossier de restauration, une série d’affiches de la Belle Époque pour une exposition muséale. C’était presque vrai. J’avais effectivement un dossier, mais il n’était pas si gros. Il dormait sur mon établi, couvert de papier de soie, comme une promesse que je ne tenais pas.
Ce que l’attente fait au corps
Ce que je n’avais pas anticipé, c’est le corps. J’avais 42 ans quand ça a commencé, j’en ai 44 aujourd’hui. Je pensais que le désir, à cet âge, était une chose apprivoisée, rangée dans un tiroir avec les caleçons longs et les médicaments contre le cholestérol. Je me trompais.
L’attente a des effets physiques précis. Elle commence dans la nuque, comme une tension. Elle descend le long des omoplates, s’installe dans le bas du dos. Le soir, dans notre lit, pendant qu’Astrid lit son polar en tournant les pages du bout du doigt, je ne pense qu’à la prochaine fois. Je compte les jours. Il en reste quatre. Trois. Deux. Le manque est une présence physique, quelque chose qui m’enveloppe comme ces draps d’hôtel légèrement rêches qu’on retrouve partout en Europe.
Et puis il y a l’avant. Le jour même du rendez-vous, je me réveille avec une sorte de nausée exaltée. Le cœur qui bat trop vite, les mains qui tremblent en versant le café. Je deviens hyper-attentif aux détails : la lumière qui filtre à travers les stores, l’odeur du pain grillé, la voix de Paul qui raconte son rêve et que j’écoute avec une attention que je devrais avoir plus souvent. Chaque minute qui passe est à la fois une éternité et une accélération. Je dois faire attention à ne pas laisser transparaître cette fébrilité.
Le chemin vers l’endroit où nous nous retrouvons est une expérience sensorielle en soi. Je connais chaque virage entre Braine-l’Alleud et Waterloo. Je connais l’odeur de la terre mouillée près des bois, le craquement du gravier sur certains parkings, le son particulier que font les pneus sur les pavés de la Drève de la Ramée. Mon corps enregistre tout avec une acuité qu’il n’a plus eue depuis mes vingt ans, comme si cette double vie avait débloqué quelque chose, un sixième sens pour la texture du monde.
Je me gare toujours au même endroit. Je coupe le moteur. J’attends une minute avant de sortir. Cette minute, c’est la dernière porte de l’antichambre. Je sens l’odeur de la voiture, mêlée au cuir des sièges et à un vague parfum de pomme que Paul a renversé il y a des mois. Je regarde mes mains sur le volant. Les mains d’un homme de 44 ans, avec les petites cicatrices du métier, les cuticules abîmées par les solvants. Je me demande si ces mains ont encore le droit de toucher autre chose que de vieux papiers.
Quand je sors de la voiture, le froid me saisit. C’est ça que je veux retenir de ces mois : la sensation de l’air qui change, qui devient quelque chose d’autre, qui n’appartient plus à la vie quotidienne. J’entre dans ce lieu, un café, une librairie, une porte cochère, et je deviens quelqu’un d’autre.
Les travaux de la place Sainte-Anne
Ce mardi, assis sur ce banc, je regarde les ouvriers et je pense à la phrase de ce riverain cité dans l’article : « Couper des arbres pour ajouter de nouveaux arbres après, ce n’est pas logique. » Cette phrase me tourne dans la tête depuis que je l’ai lue. Ce n’est pas logique, en effet. Mais elle décrit exactement ce que je suis en train de faire.
Couper le vieux pavé pour planter du neuf. Détruire une place pour la reconstruire légèrement différente. Changer pour ne pas changer, finalement.
La place Sainte-Anne, je la connais depuis l’enfance. Mon grand-père m’emmenait acheter le journal au tabac qui se trouvait à l’angle, avant qu’il ne devienne un marchand de frites, puis un salon de coiffure pour chiens. C’est peut-être là que j’ai appris que rien ne dure sous sa forme initiale. Les lieux changent, les gens changent, les mariages changent. On peut s’accrocher à la forme, ou laisser la lumière entrer autrement.
Il y a une phrase que je me répète depuis quelques semaines : on ne tombe pas amoureux pour les bonnes raisons, on reste pour de mauvaises excuses. Je ne suis plus certain de rien, à part une chose : je ne veux pas être cet homme qui attend. Je ne veux plus compter les jours, peser les heures, mesurer la température de mon désir comme un fiévreux.
Nous avons commencé à végétaliser la place, et dans le même temps, j’ai commencé à réaliser que je ne pouvais pas vivre éternellement dans l’entre-deux. Pas entre deux places, pas entre deux femmes, pas entre deux versions de moi-même.
Élise ne sait pas encore. Elle est en tournage quelque part dans les Ardennes, dans un château loué pour une pastille publicitaire. Elle m’envoie des photos des plafonds, des cheminées, des stucs. Elle sait que j’aime les vieilles choses. Elle a raison. J’aime les vieilles choses, mais j’aime aussi ma vie, mon fils qui réclame des croûtes enlevées, mon autre fils qui grandit trop vite, ma femme qui ne se doute de rien et qui a encore ce rire un peu trop fort quand elle raconte ses journées.
Je n’ai pas encore trouvé comment lui dire que c’est fini. Je sais seulement que ça doit être ici, sur cette place, devant ces travaux de végétalisation qui ont commencé sans rien demander à personne. C’est le moment.
Trois jours avant le rendez-vous
Je la vois dans trois jours. Elle ne le sait pas encore, mais nous allons nous retrouver dans un café de la Grand-Place, en face de la collégiale. Il s’appelle l’Ardennais, et il a conservé une enseigne en émail bleu que je connais bien pour en avoir restauré une copie identique l’année dernière. Je m’installerai à l’arrière, près de la fenêtre qui donne sur une ruelle étroite. Je commanderai un café, elle arrivera avec dix minutes de retard.

Pendant trois jours, je vais vivre dans une sorte de double temps. Le temps des horaires, de l’école, des repas, et le temps souterrain de l’attente. Le premier est visible, partagé, familial. Le second est invisible, intime, solitaire. Je le nourris de détails sensoriels : le goût du café que je bois en pensant à elle, la texture du bois de la table de l’atelier que je caresse en réfléchissant à ce que je vais lui dire.
Dans trois jours, je vais lui dire que je l’ai aimée, parce que c’est vrai, je l’ai aimée, du moins l’image d’une autre vie qu’elle incarnait, mais que je retourne à la mienne. Je vais lui dire que Braine-l’Alleud m’a appris quelque chose : on peut remplacer des pavés par des arbres, mais on ne remplace pas les gens. On les regarde, on les écoute, ou on les laisse.
Elle pourrait pleurer. Elle pourrait se mettre en colère. Elle pourrait dire que je suis un lâche, et elle n’aura pas tout à fait tort. C’est une forme de lâcheté que de reculer devant ce qu’on désire. Mais c’est peut-être la seule forme de courage qui me reste : celui de choisir la vie que j’ai construite, pierre par pierre, mensonge par mensonge.
Je ne sais pas encore comment je vais traverser ces trois jours. Je sais que je vais sentir chaque seconde plus intensément que je ne sentirai jamais les journées qui suivront. L’anticipation a ce pouvoir : elle rend le réel presque insoutenable de clarté.
Je pense aux arbres qu’on va planter sur la place Sainte-Anne. Des tilleuls, si j’ai bien compris. Ils seront petits au début, un peu chétifs. Il faudra des années pour qu’ils fassent de l’ombre. Les gens râleront parce que la place sera en chantier pendant des mois. Et puis un jour, un mardi d’octobre ou un jeudi de printemps, quelqu’un s’assiéra sous ces arbres et ne saura même pas qu’il y avait du béton avant.
Je veux être cette personne. Assis sous les arbres, sans mémoire du béton.
Le dernier mouvement
Je me lève du banc. Les ouvriers commencent à ranger leur matériel. La lumière change, devient plus orangée, plus douce. Je traverse la place une dernière fois avant les travaux, mes mains dans les poches de ma veste bleu marine. Dans ma poche droite, je sens un billet de train froissé datant de notre dernier voyage à Anvers, il y a deux mois. Je ne l’ai pas jeté. Je le jetterai dans trois jours, avec l’enseigne au bleu émaillé de l’Ardennais encore intacte dans ma mémoire.
Je marche vers la rue des Combattants. La maison m’attend avec sa porte jamais repeinte et le laurier qui dépasse du jardin. Astrid sera en retard, elle est rentrée tard le jeudi. Auguste aura fini ses devoirs, Paul sera devant un dessin animé. Je sentirai l’odeur de la soupe qui mijote sur la cuisinière.
Et pendant un instant, fugace, je sentirai autre chose : la saveur âpre de l’attente qui s’achève, la texture singulière d’une vie enfin réunie avec elle-même.
L’homme marié infidèle à Braine-l’Alleud va bientôt prendre sa retraite. Il est temps.
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