L’Heure Bleue du Midi

Ce que personne ne voit derrière les fenêtres du Quai des Fleurs

Il y a, à Montreux, une géographie secrète que les promeneurs du bord du lac ignorent. Ce n’est pas celle des sentiers balisés du Rochers-de-Naye, ni celle des caves du Chillon. C’est une cartographie de regards, de silences et d’horaires précis. Celle d’un homme qui, chaque mardi, traverse la ville à pied, sans hâte, comme s’il avait le temps.

Il s’appelle Aurélien. Il a trente-et-un ans. Et il est l’amant de quelqu’un qui n’est pas sa femme.

L’art de ne rien laisser paraître

Aurélien travaille comme expert en dégustation de thés pour une maison de négoce installée à Lausanne. Ce métier, qu’il exerce depuis sept ans, lui a appris une chose essentielle : la valeur d’un grand cru ne se révèle que dans la patience. Il faut savoir attendre que l’eau atteigne la température exacte, que les feuilles s’ouvrent, que le parfum se libère. On ne presse pas les choses. On les laisse infuser.

Cette philosophie, il l’applique à tout. À sa vie de père, d’abord : Marius a neuf ans et pose des questions de plus en plus précises sur le monde. Aurélien s’applique à y répondre avec la même justesse qu’il met à doser une infusion de Darjeeling premier flush. À son mariage, ensuite : onze ans avec Aurélien, bibliothécaire à la Médiathèque de Montreux, un homme doux et méthodique qui range ses livres par ordre alphabétique et ses émotions avec la même rigueur.

Et puis, il y a l’autre vie. Celle que personne ne soupçonne.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, Aurélien n’est pas devenu amant par lassitude ou par ennui. Son couple ne traverse aucune crise. Aurélien est un homme heureux, épanoui dans son rôle de père, satisfait de son quotidien entre les rives du Léman et les entrepôts aromatiques de sa maison de négoce. Et c’est précisément parce qu’il est heureux qu’il peut être, pour une autre, un refuge sans exigence.

La clé de la discrétion

Être amant à Montreux, dans cette petite ville où tout le monde se connaît, où la rumeur court plus vite que le funiculaire du Territet, relève d’un véritable art de vivre. Aurélien maîtrise cet art avec une précision d’horloger.

Ambiance Montreux

Il a ses itinéraires de contournement. Ses horaires de passage. Ses alibis naturels, comme ce rendez-vous mensuel chez son dentiste à Vevey, qu’il a réellement, et qui lui offre une fenêtre de deux heures parfaitement crédible une fois par mois. Le reste du temps, les rencontres sont plus rares, plus brèves, mais d’une intensité qui justifie tous les risques.

Car l’amour secret, Aurélien l’a compris depuis trois ans, n’est pas une affaire de quantité. C’est une affaire de présence totale dans l’intervalle.

Il repense souvent à ce que sa grand-mère lui disait quand il était enfant, en préparant ses confitures : « On ne goûte jamais la première cuillère. C’est celle qu’on attend qui dit tout. » Il n’y avait pas compris grand-chose à huit ans. Aujourd’hui, cette phrase résonne autrement.

Les lundis de l’attente

Le rituel commence la veille. Le lundi soir, quand Marius est couché et qu’Aurélien, son mari, lit dans le salon en sirotant une tisane, l’expert en thés se surprend à préparer mentalement sa journée du lendemain. Non pas le rendez-vous lui-même, ils ne se voient qu’une fois toutes les trois semaines environ, mais ce qui l’entoure.

Le café qu’il boira seul, le matin, dans une tasse qu’il choisit avec soin. La texture de la céruse sur ce vieux banc du Quai des Fleurs où il s’assiéra quinze minutes, juste pour regarder le lac. Le craquement des graviers sous ses pas dans l’allée du parc de l’hôtel, quand il arrivera en avance et qu’il saura qu’elle est déjà là, quelque part, invisible.

L’anticipation sensorielle est son véritable territoire. Il a appris à se concentrer sur ce qui précède, jamais sur ce qui suit, car ce qui suit appartient au silence et au secret. Les jours qui séparent leurs rencontres sont une matière qu’il sculpte. Le parfum de vanille et de foin coupé qui reste sur sa main après avoir goûté un thé noir de la région du Yunnan. La fraîcheur du carrelage sous ses pieds nus à quatre heures du matin, quand il se lève pour boire un verre d’eau et que la nuit est si calme qu’il entend les vaguelettes du lac contre les quais.

Ces sensations-là, il les collectionne comme d’autres collectionnent les montres. D’ailleurs, son collègue Éric, qui partage son bureau et qui possède une superbe collection de chronographes des années soixante, lui avait demandé un jour pourquoi il notait si méticuleusement ses impressions de dégustation dans un carnet séparé. « C’est pour mieux me souvenir des saisons », avait répondu Aurélien. Ce n’était pas tout à fait faux.

Le jour sans nom

Le mardi, cette semaine-là, tout était différent. La ville était en émoi. Une fuite chimique avait provoqué l’évacuation des Blanchisseries Générales SA, et selon La Dépêche, plusieurs rues du quartier de l’avenue des Planches avaient été bouclées pendant près de trois heures. Les riverains s’étaient massés derrière les rubalises, téléphones en main, immortalisant l’agitation inhabituelle.

Aurélien avait suivi l’actualité depuis la salle de dégustation, sans vraiment y prêter attention. Ce qui l’occupait, ce mardi-là, c’était autre chose. Un message reçu la veille au soir, un simple mot : « Demain, si tu peux. »

Ce message, il l’avait lu dix fois. Vingt fois. Il l’avait laissé s’infiltrer sous sa peau comme une infusion trop longue, jusqu’à ce que tout son corps en soit imprégné. Il avait préparé sa réponse comme on prépare un voyage : sans précipitation, en savourant chaque étape. Midi approchait.

La géographie du secret

Montreux a ceci de particulier qu’elle offre des angles morts à qui sait les chercher. Des impasses ombragées qui sentent le jasmin. Des escaliers étroits entre les immeubles du centre qui montent vers le haut de la ville dans une pénombre fraîche où le bruit des pas résonne étrangement. Des caches insoupçonnables derrière la gare, là où personne ne se promène.

C’est là, dans un studio minuscule qu’elle loue pour un prix dérisoire au troisième étage d’un immeuble sans caractère, qu’ils se retrouvent. Un lieu sans grâce, presque fonctionnel, où rien ne traîne, pas de livres, pas de photos, pas d’objets personnels. Ils appellent cet endroit la cellule, sans ironie.

Ce qui s’y passe ne regarde personne. Ce qui s’y dit restera dans ses murs neutres. Mais ce qui s’y éprouve, la délivrance d’être enfin soi, sans costume, sans rôle, sans attendre quoi que ce soit de l’autre sinon sa présence, cette expérience-là, Aurélien la transporte avec lui dans ses mains, dans sa nuque, dans le pli de ses coudes, bien après avoir refermé la porte.

Aujourd’hui, il n’ira pas à la cellule. La fuite chimique a perturbé les itinéraires, les circonstances ne s’y prêtent pas. Il l’a compris à son réveil, une intuition plus qu’une analyse. Pourtant, il est sorti à midi, a traversé le marché couvert sans rien acheter, a longé le lac jusqu’au parc de l’hôtel Mon Repos.

La présence par l’absence

Sait-il qu’elle est là, quelque part, dans la ville ? Peut-être. Peut-être pas. Mais ce qui importe, c’est cette tension partagée, ce fil invisible tendu entre deux corps qui s’ignorent volontairement pendant quelques heures, pour mieux se reconnaître quand le moment sera venu.

Il s’assoit sur le banc de céruse. Face au lac, dos à la ville. Il ferme les yeux. Le soleil de septembre chauffe ses paupières closes d’un orange profond. Il entend des enfants jouer plus loin, des voix qui s’interpellent en suisse-allemand, le léger clapotis de l’eau, le déclenchement d’un obturateur d’appareil photo quelque part derrière lui.

Il pense à la dernière fois. Non pas à ce qui s’est passé, ce moment reste hors champ, protégé par un silence choisi, mais à ce qui l’a suivi. Le goût du café partagé dans des tasses ébréchées, achetées à la brocante de la place du Marché. Leurs mains qui se touchaient presque en soulevant les tasses, et la décision de ne pas se toucher, pas encore. Il se souvient de sa peau qui conservait, le soir venu et longtemps après, le parfum d’elle, une fragrance discrète de pivoine et d’encre, car elle travaille dans une maison d’édition et ses doigts portent souvent les odeurs mêlées du papier et des encres d’imprimerie.

Une question de regard

Ambiance Montreux

Ce qui a changé en Aurélien depuis trois ans, ce n’est pas son apparence, ni ses habitudes. C’est son regard sur le monde. Il remarque les choses avec une acuité nouvelle. Les gestes des inconnus dans le train qui le mène à Lausanne. La courbe d’une épaule dans une foule. La lumière rasante du soir sur les vignes de Lavaux. Les détails minuscules qui composent le réel et qui, auparavant, lui passaient sous le nez sans qu’il y prête attention.

Car être amant à Montreux, c’est d’abord être un homme qui regarde. Qui observe. Qui devine. L’interdit ne rend pas aveugle : il aiguise les sens.

Son rapport à son propre corps s’en est trouvé modifié. Le costume qu’il revêt chaque matin pour ses rendez-vous professionnels n’est plus seulement une obligation sociale : c’est une enveloppe qui protège, une armure qu’il choisit avec soin. Il a arrêté de porter la montre que son mari lui avait offerte pour ses trente ans, une belle pièce sobre, parce qu’elle lui semblait trop lourde au poignet. Il préfère, désormais, la sensation du temps qui passe sans repère visible, une manière de s’affranchir, quelques heures, de l’ordre établi.

Le luxe de la confiance

À sa manière, Aurélien est un homme heureux. Heureux dans son travail, où il est reconnu pour la finesse de son palais. Heureux dans son couple, où il trouve une stabilité qui est bien plus qu’un confort. Heureux avec son fils, dont il observe les progrès à l’école avec une fierté tranquille. Heureux, aussi, de cette double vie qui n’est ni une fuite ni une compensation, mais un espace où il peut être pleinement lui-même, sans rien devoir à personne.

Ce que son rôle d’amant lui a appris, au fond, c’est que le désir n’est pas une flamme qui s’éteint faute de combustible. C’est une braise qui couve sous les cendres, patiente, et qui suffit à maintenir une chaleur constante. Peut-être, même, cette chaleur l’aide-t-elle à être plus présent dans sa vie officielle. Plus attentif à Marius, plus tendre avec Aurélien, plus disponible pour ceux qui croisent sa route.

Il se relève du banc. Quelques mouettes crient au-dessus du lac. Il remonte le col de sa veste, non parce qu’il a froid, mais par un geste machinal qui lui donne une contenance. Une femme passe à vélo, le visage à moitié caché sous un casque. Elle ne le regarde pas. Lui non plus.

Mais ils ont partagé, pendant quelques instants, la même ville secrète, celle qui bat sous la ville visible, palpitante de rendez-vous manqués et d’absences désirées.

Continuer à infuser

Le soir tombe sur Montreux. Aurélien rentre à pied, par les raccourcis qu’il connaît par cœur. Il traverse la rue du Lac, remonte vers le centre, longe la pâtisserie où il achètera, samedi, un gâteau pour le goûter de Marius. Il songe au courrier électronique qu’il devra envoyer demain matin à un importateur de thés du Sri Lanka. Il pense aussi, il ne peut pas s’en empêcher, à ce rendez-vous de la semaine prochaine, dont il ignore encore l’heure exacte, mais dont il connaît d’avance la trame sensorielle : la montée de l’escalier sombre, la serrure qui résiste un instant, le silence de la pièce, le regard.

Il aperçoit son mari devant la bibliothèque, en train de fermer la porte, et son fils qui sautille à côté de lui, cartable sur le dos. Le quotidien, banal et précieux. Il hâte le pas. Le soir, il préparera une sauce pour les pâtes et aura une pensée, très brève, pour une boîte de thé qu’il a goûtée la semaine passée et qui n’était pas tout à fait prête. Il la garde de côté. Certaines choses ont besoin de temps pour révéler leur caractère. Il le sait mieux que personne.

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