Le jour où j’ai arrêté de regarder ma montre
Il y a un moment précis où l’on cesse d’attendre. Où l’on comprend que l’attente elle-même est devenue une forme de vie, discrète, presque agréable. Pour moi, ce moment a eu lieu un mardi matin, à la gare de Bienne, alors que des haut-parleurs annonçaient un chaos ferroviaire, les voyageurs priés de changer de quai, leur train partant sans eux. Je me suis surprise à sourire. Toute ma vie ressemblait à cette annonce : un changement de direction imprévu que je n’avais pas demandé, mais que j’avais fini par accepter.
Je m’appelle Laurence. J’ai 48 ans. Je suis mariée à une femme, et nous vivons à Bienne. Cette phrase, je ne la prononce encore qu’avec une certaine solennité, comme un vin qu’on découvre. Pas parce qu’elle est scandaleuse ou nouvelle, elle ne l’est ni l’une ni l’autre. Mais parce qu’elle est vraie, et que la vérité, chez moi, a longtemps été une denrée rare.
Un quotidien que je ne reconnaissais plus
On me connaît ici pour mon travail. Ce n’est pas une grande profession, mais elle me ressemble : je restaure des globes terrestres anciens. Pas ceux des musées, non. Ceux des greniers, des greniers poussiéreux, des salles de classe désaffectées. Des sphères de carton et de plâtre, avec leurs fuseaux jaunis, leurs océans décolorés où l’on ne distingue plus la mer Caspienne de l’Arabie. Depuis douze ans, je redonne vie à ces objets que tout le monde a oubliés, y compris moi-même parfois.
Ma femme s’appelle Elisa. Nous sommes mariées depuis 11 ans. Elle est géomaticienne, un métier que je décris comme « cartographe moderne » quand je ne veux pas expliquer. Nous avons une fille, Alma, 8 ans, qui collectionne les cailloux et les phrases étranges. Une vie propre, rangée, presque trop propre. Le genre de vie que l’on montre sur les photos de Noël sans jamais la raconter.

Pendant des années, je me suis contentée de cette propreté. Je regardais les montres, les horaires, les plannings. Je savais à quelle heure rentrait Alma, quand il fallait payer la facture d’eau de la ville, où se trouvait la bonne boulangerie rue de Nidau pour les croissants du dimanche. J’étais efficace. Je ne savais plus si j’étais vivante.
Le premier rendez-vous qui n’avait pas de nom
Je ne cherche pas à expliquer ce qui s’est passé. Les explications sont des cartes que l’on trace après coup, et je connais trop bien les cartes pour y croire. Tout ce que je sais, c’est qu’un jour, une femme est entrée dans mon atelier. Elle avait un globe à faire réparer, un modèle allemand des années 1950, avec les frontières d’avant-guerre. Elle portait une odeur de pluie et de café, celle des fins d’après-midi d’automne dans les vieilles librairies. Elle a posé son sac sur la table, et j’ai vu sa main hésiter avant de retirer le papier de soie. Comme si elle offrait quelque chose de fragile, quelque chose qu’elle avait mis des années à protéger.
Elle n’était pas ma cliente. Elle le resterait, techniquement. Nous ne nous sommes pas parlé de nos vies, ce jour-là. Nous avons parlé du globe, de l’Afrique coloniale, des erreurs de longitude. Mais quelque chose s’est ouvert, comme une couture que l’on n’avait jamais vue, un trait de côte dessiné à l’encre pâle que seule la lumière révèle.
Nous avons continué à nous voir. Dans des cafés de Bienne, où je ne mettais jamais les pieds. Dans des parcs, le long de la Suze, où je n’avais rien à faire. Les rendez-vous étaient espacés, irréguliers, toujours incertains. Nous nous écrivions des messages courts, techniques, comme des rapports d’étape. Mais chaque fois que mon téléphone vibrait, je sentais mon cœur faire un bond de cabri, un truc ridicule, un truc de roman-photo.
Ce qui me brûlait, ce n’était pas l’acte. C’était l’intervalle. Les trois jours qui séparaient notre dernier café du prochain. Le temps que je passais à caresser la tranche d’un livre qu’elle m’avait prêté, à sentir l’odeur du papier, à imaginer sa main sur la même page. Je me surprenais à humer mes propres doigts dans le métro, comme si elle y avait laissé une trace.
Le contraste silencieux
Certaines études, comme celles que publie régulièrement l’INSEE sur les dynamiques familiales, disent que les femmes de plus de 45 ans sont moins visibles dans l’espace public. On ne le dit pas ainsi, mais c’est ce que les chiffres racontent : on nous regarde moins, on nous écoute moins, on nous parle pour nous demander l’heure. J’ai vécu cela des années. Dans les réunions à l’école d’Alma, je parlais, mais je n’étais pas entendue. Dans les dîners, je souriais, mais je n’étais pas désirée.
Aujourd’hui, c’est différent. Je ne peux pas le décrire sans risquer d’être grotesque, mais je vais le dire : je me regarde dans le miroir de la salle de bains et je m’adresse un clin d’œil. Un geste que je n’avais jamais fait, un geste de théâtre, d’adolescente. Le regard que je portais sur la crèche des géraniums n’est plus le même. La montre que je portais à mon poignet gauche, je ne la regarde plus. Je la porte encore, par habitude, mais son tic-tac est devenu une musique lointaine, comme une rivière que l’on devine sans la voir.
Elisa, elle, ne se doute de rien. Ou peut-être se doute-t-elle de quelque chose, mais elle préfère ne pas le savoir. Nous continuons à vivre, à échanger les mots du quotidien, à parler des devoirs d’Alma et de la voiture à faire contrôler. Je pourrais dire que ce n’est pas cruel, que je garde juste pour moi une part que je ne savais pas avoir. Mais je ne veux pas me donner bonne conscience. Je veux juste raconter la vérité : cette femme, je l’attends. J’attends ses messages, j’attends nos heures volées à l’agenda, j’attends le prochain après-midi où nous marcherons côte à côte sans nous toucher, mais en sentant la chaleur de nos bras comme un hexagone de territoire partagé.

Une histoire de lac et de silence
Bienne est une ville étrange pour vivre ce genre de double vie. Elle est assez petite pour qu’on y croise tout le monde, assez grande pour que les secrets y respirent. Selon Le Journal du Jura, la ville a connu plusieurs drames récents, dont un accident de moto dans un tunnel et un décès par noyade dans le lac. Je pensais à ces articles, à ces vies qui basculent en une fraction de seconde, pendant que je marchais sur la rive du lac, seule, entre deux rendez-vous.
Ces nouvelles m’ont fait réfléchir à ce que l’on emporte avec soi. Mon mariage, ma fille, mon atelier, mes globes. Et puis, ces messages, ces chansons que je mets en boucle, ces poèmes que je lis à voix haute dans la cuisine vide. Je n’ai pas choisi cette situation. Je n’ai pas cherché cette femme. Elle est apparue, comme un accident de baignade, comme une collision dans un tunnel. Et au lieu de sombrer, j’ai appris à nager.
Ce que je vis n’est pas une aventure. C’est une naissance. La naissance d’une partie de moi que j’avais laissée en jachère, sous les couches de rôles, de responsabilités, de plis blancs. Je ne sais pas où cela mène. Je ne sais pas comment cela finira. Mais je sais que je ne regarde plus ma montre, et que cette femme, elle, a les mains calmes et silencieuses, comme celles d’une cartographe qui connaît enfin la direction du monde.
Je suis une femme lesbienne mariée à Bienne. Je le murmure parfois, dans le tram, sur le trajet du retour. Ces mots sont comme un petit caillou chaud dans ma poche. Je ne les montre à personne, mais ils sont là, ils pèsent leur poids de vérité. Et pour la première fois de ma vie, je trouve que c’est exactement le bon poids.
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