L’homme qui regardait passer les trains

Olten, 7h42. La gare, avec ses quais qui sentent le café et le diesel froid, est un théâtre permanent. Lui, il n’en rate pas une scène. Pas parce qu’il attend un train, mais parce qu’il cherche du sens dans le mouvement. Et ce matin-là, un détail l’a arrêté : un groupe de pompiers des CFF, en combinaison argentée, en train de dérouler une lance aussi épaisse que son avant-bras. Selon le Journal du Jura, les pompiers du rail interviennent près de dix mille fois par an en Suisse; une statistique qui donne le tournis, mais qui, ici, à Olten, prend la forme d’un spectacle ordinaire. L’eau a giclé, a formé un arc lumineux sous les projecteurs de la halle, et pendant trois secondes, il a eu envie de les applaudir.

Il s’appelle Cédric. Il a 42 ans, un métier qui intrigue toujours en soirée, il est orthoptiste, il rééduque les yeux fatigués, les regards qui dérivent, et une vie qui, vue de l’extérieur, est un tableau stable. Marié depuis douze ans à Stefan, un pédiatre doux et prévisible, père d’un garçon de sept ans, Léon, qui collectionne les cailloux et pose des questions impossibles. Un tableau presque trop lisse. Il habite une maison avec un cerisier dans le jardin, une voiture électrique, et des samedis matin consacrés aux courses au marché.

Mais le tableau a une faille, une fissure que personne ne remarque, pas même Stefan. Cédric, cet homme gay marié à Olten, mène une vie parallèle qui n’a rien à voir avec une quelconque trahison des corps. C’est plus subtil, plus délicat. Depuis six mois, il s’accorde une heure chaque jeudi soir, après avoir déposé Léon à son cours de judo. Une heure qu’il ne passe pas avec un autre homme, mais avec lui-même, au Café du Marché, derrière la grande baie vitrée, un carnet noir presque rassasié. Il y note des choses que sa voix ne dit jamais : des envies, des souvenirs, des plans qu’il ne montrera à personne.

Le rendez-vous avec les pompiers du rail a déclenché un déclic. Ce matin, au lieu de prendre son vélo pour rejoindre son cabinet, il est resté sur le quai 3, captivé par une démonstration d’extinction sur un wagon factice. Un train d’extinction, un déluge d’eau, des hommes en casque qui crient des ordres précis. Il a pensé à une phrase lue un soir dans un roman d’Annie Ernaux : « Regarder, c’est déjà une manière de toucher. » Il ferme son carnet, se rend compte qu’il n’a pas écrit un mot depuis le début de la manœuvre. Il est simplement resté là, le cœur battant un peu plus vite, à regarder l’eau laver la poussière des bogies.

Il file à son cabinet, en vélo, les joues rouges de vent et d’émotion. Il reçoit une vieille dame pour un contrôle de vue, puis un enfant de trois ans qui ne veut pas mettre l’œil sur l’appareil. À midi, il déjeune avec une collègue, Sophie, qui parle toujours trop fort, mais qui a ceci de particulier qu’elle possède une mémoire des numéros de téléphone absolument prodigieuse. Il ne la lui a jamais demandé, mais il la soupçonne de connaître par cœur le numéro de la pizzeria, celui du pressing, et le sien. Il plaisante sur les pompiers, elle hausse les épaules, n’y voit qu’une obsession technique.

Le jeudi suivant, il retourne au même endroit, mais une heure plus tôt. Il commande un thé noir, s’installe face à la salle des pas perdus, et observe les gens qui se disent au revoir sur les quais. Il voit un couple d’hommes plus âgés, main dans la main, sans hâte. Ils s’embrassent sur la bouche, brièvement, comme un secret murmuré. Cédric détourne les yeux, non par gêne, mais par pudeur réciproque. Il ressent une bouffée de fierté étrange : celle d’appartenir à une communauté invisible mais réelle. Il écrit dans son carnet : « Ils ne se cachent pas. Ils ne se montrent pas. Ils se posent. »

Le samedi, il sort avec Léon, direction la vieille ville. Ils passent devant la librairie Buchmann, qui ferme ses portes dans deux mois, une annonce qui a attristé tout le quartier. Cédric y a passé des heures, dans les rayons, à lire la première page des polars. Il se souvient d’un libraire, un homme aux lunettes épaisses, qui lui avait conseillé Une douce lueur de malveillance, un roman de Dan Chaon. Il avait dévoré le livre en deux nuits, pendant que Stefan dormait, le bras jeté en travers du lit. Il y avait trouvé une phrase qu’il connaît encore par cœur : « Le désir est un animal qui ne meurt jamais tout à fait, il hiberne. »

Il pense souvent à cette phrase, surtout ces dernières semaines, où il a commencé à marcher avec un objet qu’il a fabriqué lui-même : un petit boîtier de poche sonore, un gadget intime, il est aussi passionné d’acoustique discrète et fabrique des boîtes à musique miniatures à partir de pièces de montres trouvées au marché aux puces. Celui-ci joue un extrait de Heaven or Las Vegas des Cocteau Twins, un groupe que personne n’écoute plus, mais dont les premières mesures agissent sur lui comme une bouffée d’air, une dilatation de l’espace entre le bruit et le sens.

Ambiance Olten

Un après-midi pluvieux, il rentre du travail et trouve Stefan dans la cuisine, un plan du prochain spectacle de Léon à l’école entre les mains. Le garçon doit chanter dans une chorale. Stefan est si heureux, si concentré sur la couture d’un costume d’oiseau en feutrine, que Cédric a un pincement au cœur. Il pose son manteau, se penche pour l’embrasser. « Tu as fait une bonne journée ? » demande Stefan sans lever la tête. Cédric répond : « J’ai vu des pompiers, c’était beau. » Stefan sourit, l’air un peu surpris : « Les pompiers du rail, ceux qui éteignent les incendies de wagons ? Tu t’intéresses aux lances à incendie, maintenant ? » Cédric hoche la tête, mystérieux : « Je m’intéresse à ce qui éteint les feux, oui. »

Ce soir-là, il ouvre son carnet et écrit, à l’encre bleue : « Les yeux sont des paysages. Certains sont des plaines où il ne se passe rien. D’autres, des aiguillages. Je suis entré dans le paysage d’Olten, je n’ai pas encore trouvé la sortie. »

Il se surprend à rêver d’un autre lieu, un lieu qu’il n’a encore jamais visité : le Chemin des écrivains suisses, un sentier balisé qui serpente à travers le canton, un parcours de mots et de bois. Il en a vu des photos sur le site de la bibliothèque cantonale. Cela figure sur sa liste secrète, en rouge, comme une destination de reconquête. Il n’en parle pas à Stefan, parce que Stefan pense que les balades, c’est pour les weekends en famille. Lui, il y ira seul, un mardi de novembre. Avec son carnet, une boussole qu’il n’utilisera pas, et cette certitude fragile que le mouvement n’est pas une fuite, mais une conversation.

L’article du Journal du Jura mentionnait que les pompiers d’Olten ouvraient grand leurs portes au public, une porte sur un quotidien fait de vigilance et de violence parfois. Cédric n’y est pas allé, mais il a lu l’article trois fois. Il y a vu une métaphore. Lui aussi, il lutte contre des incendies sourds. Lui aussi, il travaille dans l’urgence, avec des outils précaires, des regards, des silences, des rendez-vous aux terrasses de gare.

Il a composé un morceau, sur son piano d’appoint, une mélodie qu’il appelle Quai 3, jouée en boucle dans sa tête quand il se sent chiffonné. Un jour, il la fera écouter à quelqu’un. Pas à Stefan, peut-être pas à Léon. À quelqu’un qui comprendra qu’une gare, ce n’est pas un lieu de départ, mais un lieu de présence.

Et puis il l’a suivie. Cette présence. Un jeudi soir, sous une pluie fine, il a vu l’un des pompiers de la démonstration, hors service, qui marchait avec un sac de sport. Un homme athlétique, l’air détendu, les cheveux grisonnants. Ils ont échangé un regard. Rien de plus. Un regard qui a duré une seconde de plus que nécessaire. Cédric a souri, l’autre a souri. Ils ont continué leur chemin. Pas de numéro échangé, pas d’échappée.

Mais cette seconde a été suffisante pour alimenter des semaines de carnet, une cartographie intime. L’homme gay marié à Olten comprend désormais qu’il ne cherche pas un amant. Il cherche un témoin. Quelqu’un qui verrait les trains passer, le voir, lui, dans la foule, et qui penserait : « Celui-là, il a l’air ailleurs, mais il est exactement là. »

Il a refermé le carnet ce matin. Il a laissé l’encrier sécher. Il a regardé Léon manger ses céréales verser le lait à côté du bol. Il a écouté Stefan parler de vaccination en haussant le ton contre les antivax. La vie, quoi. Puis il a sorti son vélo, et il est retourné voir la gare, simplement pour voir si les trains passaient encore à l’heure. Ils passaient. Comme lui.

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