Le goût du large

C’est une histoire de froid et de patience. De pain qui lève dans une cuisine encore sombre, et d’un téléphone qu’on repose face contre table, comme on ferme une fenêtre pour mieux entendre le silence. Geneviève a quarante-sept ans, elle vit à Sept-Îles, et elle est mariée. Le reste, c’est plus difficile à dire simplement.

Geneviève travaille comme soudeuse sous-marine, spécialisée dans la réparation des structures d’éoliennes en mer. C’est un métier rare, surtout pour une femme, surtout ici, sur la Côte-Nord, où l’hiver plie le métal et où la mer ne pardonne pas les approximations. Elle passe ses journées dans un costume épais, les mains dans des gants qui sentent le néoprène et l’eau salée, à quelques mètres sous la surface, à réparer des pièces que personne d’autre ne peut atteindre. Dans l’eau, elle est légère. Ses gestes sont précis, presque lents, suspendus dans un monde où le bruit du monde entier se réduit à sa propre respiration. Elle aime cette solitude. Elle en a besoin, dit-elle parfois, comme on dit qu’on a besoin de dormir ou de marcher.

Le lundi soir, après une journée passée à vérifier des soudures sur la rive, elle s’arrête au Café du Nord, rue Smith, pour prendre un café qu’elle boit lentement, sans hâte, en regardant les bateaux de pêche rentrer un à un. C’est un rituel qu’elle a depuis trois ans, depuis qu’elle a décidé de ne plus prendre sa pause au chantier. Ici, personne ne lui pose de questions sur son travail, personne ne lui demande si elle a froid. Le serveur, un jeune homme du nom de Jérôme qui collectionne les cartes postales anciennes de Sept-Îles, lui sourit sans parler. Il sait qu’elle aime la place près de la fenêtre, celle d’où l’on voit l’horizon se coucher, comme une ligne tirée entre le ciel et le fleuve.

Ambiance Sept-Îles

Geneviève est mariée depuis onze ans à Anne-Sophie. Elles ont adopté une petite fille, Rose, âgée de sept ans, qui chante tout le temps des chansons apprises à l’école, et qui ne supporte pas de manger ses carottes si elles ne sont pas coupées en rondelles fin, pas en bâtonnets. C’est une règle stricte à la maison, une de ces petites lois domestiques qui racontent toute une vie. Geneviève rit encore, chaque fois, quand elle les coupe, en pensant à la première fois où Rose leur a expliqué la différence, avec une conviction absolue. Anne-Sophie travaille à l’hôpital de Sept-Îles, comme pharmacienne, et elle est toujours au courant de tout, des choses pratiques, des horaires, des vaccins, des anniversaires des voisins. Geneviève, elle, gère la voiture, la pompe à chaleur, et son propre silence.

Depuis quelques mois, quelque chose est différent. Pas dans la vie à la maison, qui reste douce et bien réglée, mais dans quelque chose de plus profond, plus intime. Geneviève a renoué, sans le vouloir vraiment, avec une partie d’elle-même qu’elle croyait avoir rangée, comme on range des photos dans un carton. Elle a rencontré une femme lors d’une conférence sur la corrosion des métaux, à Baie-Comeau, une ingénieure métallurgiste qui travaille pour Hydro-Québec et qui s’appelle Lorraine. Elles ont parlé pendant vingt minutes, debout, entre deux plateaux de fromages, de la résistance des alliages dans l’eau salée. Puis elles ont échangé leurs numéros, presque par distraction, sans y penser. Elles se sont écrit. Des messages courts, d’abord, sur les horaires de travail, la fatigue, les tempêtes. Ensuite, les messages ont changé de ton. Ils sont devenus plus légers, plus attendus. Geneviève a commencé à attendre son retour de chantier pour voir si elle avait un message. C’est un petit frisson, elle le sait, un frisson qu’elle ne connaît plus depuis longtemps. Elle ne veut rien, surtout pas, mais en même temps, elle attend. Elle attend avec une impatience qui la surprend, qui lui rappelle un autre temps, une autre époque, quand elle n’était pas encore mariée, quand tout semblait possible. C’est dangereux, elle le sait. Elle est une femme lesbienne mariée à Sept-Îles, un équilibre qu’elle a construit pendant onze ans, pierre par pierre, et qu’elle ne veut pas briser. Mais en attendant, elle attend. Elle regarde son téléphone. Elle le pose. Elle le reprend.

Cette semaine, une nouvelle est tombée, comme une pierre dans l’eau calme. Le feu a forcé la fermeture du Consignaction+ de Sept-Îles, selon ce qu’a rapporté Le Nord-Côtier, et l’incendie, qui a débuté dans la nuit, a mobilisé les pompiers pendant des heures. Tout le secteur a été fermé, et Geneviève est passée devant, le lendemain, pour voir les traces noires qui striaient la façade. C’est bête, mais cette image-là, elle n’a pas arrêté de la suivre. Cette trace presque invisible, ces marques sombres, comme une griffe sur le béton, elles ressemblent à ce que vit son couple. Une façade, encore intacte, mais à l’intérieur, quelque chose a brûlé, doucement, discrètement, sans bruit. Cela n’a rien de spectaculaire. Personne ne voit rien. La vie continue, avec ses horaires, ses repas, ses mots tendres. Mais sous la surface, il y a des cendres encore chaudes, juste assez chaudes pour qu’on ne puisse pas les toucher sans se brûler.

C’est marqué dans la façon dont elle sort du chantier, le vendredi soir, un peu plus tard que d’habitude. Elle ne rentre pas directement. Elle prend la route qui longe le fleuve, elle traverse la partie nord de la rue de l’Église, passe devant la vieille église, tourne le coin de la rue Mgr-Blanche, sans but précis. Elle connaît toutes les rues, mais elle les regarde comme si elle les voyait pour la première fois. Anne-Sophie lui a demandé si elle était fatiguée, toute à l’heure, parce qu’elle avait l’air absente. Geneviève a dit que oui, qu’elle était fatiguée, qu’il y avait eu une urgence à la base, un marin qui s’était blessé. C’est vrai, d’ailleurs. Ce n’est pas un mensonge. Elle est fatiguée. Mais ce n’est pas une fatigue du corps, c’est une fatigue de l’attention, une lassitude d’être toujours là, toujours présente, toujours à sa place. Elle a trente ans de mariage dans les yeux, et pourtant elle aimerait, une seule fois, prendre un chemin qui bifurque. C’est une pensée qui lui vient à la surface, puis qui redescend, comme une bulle d’air dans l’eau. Elle ne la garde pas. Elle la laisse remonter, sans la rattraper.

Ambiance Sept-Îles

Cette pensée, pourtant, a une couleur, une odeur. Elle sait, sans savoir comment, que si elle allait voir Lorraine, à la limite, c’est possible, sérieux, il suffirait de traverser le fleuve, trois heures de route, c’est tout, elle trouverait une présence qui n’est pas celle d’Anne-Sophie. Une personne qui lui parlerait de métaux, de fatigue bien sûr, mais avec une autre vivacité, une autre manière de rire, plus rugueuse, plus directe. Lorraine a une voix basse, presque rauque, et elle rit avec les épaules, d’un rire qui secoue tout, qui ne ressemble à rien. Geneviève se surprend à imaginer des scènes impossibles, des moments sans parole, un repas pris ensemble dans un café de Baie-Comeau, les coudes sur la table, en train de goûter une pâtisserie qui s’effrite entre les doigts. Ce sont des scènes minuscules, sans importance, et pourtant, elle les attend. Elles occupent ses soirées, l’espace entre le dîner et le bain de Rose. Elles sont là, comme une trame de fond, comme la rumeur du fleuve sous la ville.

Elle ne saura jamais, peut-être, ce que c’est. C’est le choix qu’elle fait, le matin, en se levant avant tout le monde, en préparant le déjeuner, en remplissant le thermos de café pour Anne-Sophie, qui l’embrasse dans le cou sans ouvrir les yeux. Geneviève descend alors dans la salle de bain, se regarde dans le miroir. Elle ne sait pas très bien qui elle voit. Une femme de quarante-sept ans avec des cernes, des mains abîmées par l’eau salée, une âme un peu lourde. Mais elle remarque encore, parfois, une petite lueur dans son regard, une chose qu’elle ne peut pas vraiment nommer, un reste d’envie. C’est peut-être ça, la vie, ce mélange de renoncements et de désirs minuscules, posés côte à côte comme des cailloux sur une plage.

La dernière fois, c’était la nuit de dimanche. Elle avait éteint la lumière, les volets, tout. Anne-Sophie dormait déjà, respirant doucement, la main posée sur le côté du lit, comme un point d’ancrage. Geneviève ne dormait pas. Elle regardait le plafond, et elle pensait à un texto de Lorraine, une question simple, presque anodine : « Est-ce que tu viens au colloque la semaine prochaine ? » Elle savait que c’était une porte. Pas une porte grande ouverte, simplement entrouverte, mais une porte tout de même. Et elle a compris qu’elle ne se déciderait pas. Elle laisserait passer, elle prétexterait un empêchement, elle ne répondrait qu’avec un prétexte, une journée de plus, une fatigue, un truc à faire. C’est la plus simple des routes, et elle la connaît par cœur. Elle se redresse dans le lit, elle se tourne vers Anne-Sophie, elle glisse sa main sous la couverture, touche ses doigts, juste un peu, comme pour vérifier qu’elle est toujours là. Et elle l’est, toujours. Anne-Sophie murmure un mot, un nom, peut-être le sien, peut-être autre chose. Geneviève ferme les yeux, et elle attend le sommeil en se disant que c’est bien, comme ça, que tout est à sa place, et que c’est peut-être exactement ce qu’elle voulait.

Elle se lève une dernière fois, la nuit, pour boire un verre d’eau dans la cuisine. Elle ouvre la fenêtre, et elle écoute le vent de la mer, le bruit des vagues contre la digue du Havre. Elle inspire profondément, ce goût d’air salé, cette odeur de varech et de planches mouillées. Elle aime ce moment-là. C’est son secret, son plaisir à elle, celui qu’elle ne raconte à personne. Elle retourne dans la chambre, referme la porte, et elle entend, du côté du fleuve, un bateau qui part. Le silence retombe, épais, protecteur, comme une couverture de nuit. Et dans le matin qui vient, elle se lèvera encore avant l’aube, enfilera sa combinaison, prendra sa voiture, et elle ira réparer, encore une fois, une chose qui s’est fissurée sous l’eau. Une pièce de métal. Une autre. Une autre fois. C’est son métier.

C’est ainsi que la vie avance, pour certaines femmes : à coups de gestes précis, de silences appris, et d’une lueur qu’on entretient un peu, sans jamais oser la nommer.

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