Le temps d’un dimanche, j’ai choisi ma vie
Il est huit heures du matin, un dimanche d’août. La ville de Valence s’éveille lentement, et moi, je suis assise à la table de la cuisine, un café qui refroidit entre mes mains. Personne ne dort déjà dans la maison, et c’est exactement comme je l’aime.
Je m’appelle Laurence, j’ai quarante ans, et je suis une femme lesbienne mariée à Valence. Cette phrase, je ne pensais pas un jour pouvoir la prononcer sans que ma voix ne tremble. Pas parce que la peur m’aurait quittée, ce n’est pas si simple, mais parce que j’ai appris, au fil des années, que la vérité a ceci de précieux qu’elle ne demande pas la permission d’exister.
Mon mari, ma femme, devrais-je dire, s’appelle Sandra. Nous sommes mariées depuis cinq ans, après sept ans de vie commune. Ensemble, nous élevons Nino, un garçon de huit ans que nous avons adopté alors qu’il avait deux ans. Les gens nous regardent parfois dans la cour d’école, à la boulangerie, au marché. Ils se demandent peut-être comment c’est possible, deux femmes, un enfant. Ils ne sauront jamais combien de dossiers, de visites, de rendez-vous chez le juge, de nuits sans sommeil nous avons traversés. Ils ne sauront jamais combien cela en valait la peine.

Je suis architecte d’intérieur spécialisée dans la rénovation de bâtiments anciens. Une profession que j’ai choisie parce qu’elle ressemble à ma vie : il s’agit toujours de préserver l’âme d’un lieu tout en le transformant pour qu’il devienne habitable. Il y a quelque chose de profondément juste dans cette activité. Quand je travaille sur un immeuble haussmannien ou une ferme du XVIIe siècle, je pense souvent à ce que nous faisons, Sandra et moi : nous avons pris une maison qui n’était pas faite pour nous, et nous l’avons rendue nôtre, pierre par pierre.
Le dimanche 16 août, il fera encore chaud à Valence. Selon les prévisions de Météo-France, les températures avoisineront les 34 degrés. Le Rhône glissera lentement entre les quais, les platanes de la place de la Liberté offriront leur ombre aux promeneurs. C’est le genre de journée où l’on a envie de ralentir, de boire un verre en terrasse, de ne rien faire d’autre qu’exister.
Je ne sais pas pourquoi je pense à ce dimanche précisément. Peut-être parce que nous avons pris l’habitude, Sandra et moi, de noter sur le calendrier les jours où nous ne faisons rien. C’est une manie que nous avons adoptée il y a trois ans, après un été compliqué où nous avons failli nous perdre. Pas à cause d’un drame, non. À cause de la routine, de l’épuisement, de cette façon insidieuse qu’a la vie de nous éloigner de nous-mêmes.
Nous avons failli devenir des étrangères l’une pour l’autre. Voilà ce que je peux dire de cette période, sans pathos, parce que je suis passée de l’autre côté.
Une étude de l’INSEE publiée l’an dernier soulignait que les couples homoparentaux consacrent en moyenne deux fois plus de temps que les autres aux démarches administratives liées à leur famille. Deux fois plus. Les gens ne savent pas à quel point chaque adoption, chaque reconnaissance, chaque inscription scolaire demande d’énergie. Nous avons appris à nous battre pour des choses simples. Et je crois que cette bataille constante, aussi épuisante soit-elle, nous a aussi rendues plus conscientes de ce que nous choisissions, chaque jour, de bâtir ensemble.
Je me souviens du jour où Nino nous a demandé pourquoi il avait deux mamans et pas de papa. C’était un soir d’automne, il avait quatre ans. Nous étions assises sur le canapé, lui entre nous deux, un livre d’images ouvert sur ses genoux. Sandra a commencé à chercher ses mots, mais c’est lui qui a fini la phrase : « C’est comme les maisons avec deux entrées. On peut passer par celle qu’on veut, mais on arrive toujours au même endroit. » J’ai pensé que cet enfant était né avec une sagesse que je n’avais pas encore à son âge. Aujourd’hui encore, quand je doute, je repense à cette phrase.
Mon travail me prend souvent loin de Valence. Je rénove une bastide dans la Drôme, une école maternelle à Romans-sur-Isère, un hôtel particulier près de Montélimar. J’aime ces trajets, ces kilomètres parcourus en voiture, ces heures où je peux écouter des podcasts ou simplement regarder le paysage défiler. Il y a peu, j’écoutais une émission sur France Culture qui parlait de la manière dont les femmes invisibilisent leur désir. Ce mot, désir, est resté en suspens dans la voiture quand je suis arrivée à destination. Je l’ai laissé là, dans le rétroviseur, comme on dépose un objet fragile.
Une statistique du baromètre IFOP de 2024 indiquait que près de 12% des Françaises dans une relation de couple n’avaient pas connu d’épanouissement affectif et sexuel au cours des douze derniers mois. Je ne sais pas si ce chiffre est juste. J’ai cessé depuis longtemps de chercher dans les études une confirmation de ce que je ressentais. Personne ne vous dit, en grandissant, que le couple est une matière vivante, qu’il faut le travailler comme un bois brut, avec patience, avec des mains qui n’ont pas peur des échardes.
Sandra partage mes matins. Elle prépare des tartines qu’elle beurre avec une générosité excessive, elle boit son thé dans une tasse ébréchée qu’elle refuse de jeter, elle chante faux dans la salle de bain des airs de Barbara. Nino lui ressemble : il a ce même rire qui part sans prévenir et illumine les murs. Moi, je suis plus silencieuse, plus observatrice. J’ai appris à aimer cela, cette complémentarité qui n’a rien de spectaculaire mais qui tient debout.
Le jeudi, je retrouve souvent mon ami Vincent, qui collectionne les montres vintage et travaille comme régisseur lumière au théâtre de la ville. Nous nous installons en terrasse, il me raconte ses coulisses, moi mes chantiers. Il ne me demande jamais de nouvelles de ma vie sentimentale, comme s’il savait que j’avais besoin d’être autre chose que ce que mon statut familial pourrait résumer. Pourtant, un jour, il m’a dit une phrase que je n’ai pas oubliée : « On ne choisit pas ce qu’on est, mais on choisit si on l’habite ou si on le subit. »
Je l’habite, maintenant. C’est une conquête silencieuse que je mène chaque jour. Quand je me regarde dans le miroir de la salle de bain, le matin, je ne vois plus la femme qui éteignait la lumière et faisait semblant de tout. Je vois une femme qui a quarante ans, qui a deux rides au coin des yeux, qui a des mains qui dessinent et qui construisent, qui a un fils qui l’attend, une femme qui l’attend, une ville qui l’a vue s’ouvrir comme une fenêtre. Je voit quelqu’un qui, enfin, ressemble à sa vie.
Mais il faut être honnête : je pense à une autre depuis quelques mois. Une femme que j’ai rencontrée lors d’un séminaire sur la réhabilitation du patrimoine, une ingénieure de Lyon qui avait des avant-bras incroyablement dessinés et une conversation aussi brillante que fragile. Nous avons échangé des courriels, quelques messages, rien de plus. Elle ne sait pas ce que son nom déclenche en moi. Je ne lui ai rien dit. Je ne lui dirai rien, peut-être. Et pourtant, ce que je sais, c’est que cette présence-là, même imaginaire, même inaboutie, m’a réveillée quelque chose de l’ordre de la vie. J’ai recommencé à me curer les ongles, à faire attention à ma posture, à porter des robes que je n’osais plus.
Une personne plus morale dirait que c’est mal. Je ne le dirai pas. Je ne prétends pas que c’est bien, non plus. C’est juste vrai, humain, et cela ne raye rien de ce que je construis avec Sandra. C’est un jardin secret dont je n’ai pas honte, parce qu’il me rappelle que je suis vivante, que désirer est une preuve d’existence, et non une faute.
Le dimanche, j’aime marcher le long du Rhône. Il y a un banc en pierre à l’entrée du parc Jouvet, là où les arbres se penchent au-dessus de l’eau, où l’on voit les jeunes couples qui se tiennent la main, les pères qui tirent des poussettes, les vieilles dames qui lisent des romans policiers. Je m’assoie là, je regarde la lumière trembler sur la rivière, et je me dis que tout ce qui compte tient dans ce simple fait : être là, à Valence, dans cette ville qui n’a rien de spectaculaire mais qui a tout du réel.
Il y a quelques jours, j’ai appris par le Dauphiné Libéré qu’une fusillade avait eu lieu la nuit dernière dans le quartier de Fontbarlettes, et que six jeunes ont été blessés par balle. Cette nouvelle m’a serré la gorge comme un poing. Valence n’est pas une grande métropole, c’est une ville à taille humaine, et chaque acte de violence y résonne avec une force singulière. Le lendemain matin, au marché, j’ai vu les visages des commerçants, plus fermés que d’habitude. Nous avons besoin de la beauté, des parcs, des livres, des terrasses ensoleillées, de tout ce qui maintient l’humanité dans la douceur.
Je pense à Nino qui grandit, qui découvre que le monde n’est pas toujours tendre. Je pense à Sandra qui me prend la main le soir quand nous regardons un film, sans un mot, comme pour reconstituer un lien que l’épuisement fragilise. Je pense à moi, enfin, à cette femme lesbienne mariée à Valence, qui n’est pas un exemple ni une statistique, mais une personne qui a appris que la liberté ne se trouve pas dans les grandes déclarations, mais dans les petits pas précis, dans les décisions qu’on répète chaque jour.
Ce dimanche, quand le soleil sera au zénith, nous irons peut-être nager dans la piscine municipale, ou simplement rester à la maison, les rideaux tirés, la climatisation faible, les corps alanguis. Je regarderai les épaules de Sandra, ses clavicules, ce détail que je connais par cœur sans l’avoir jamais regardé vraiment. Et je me souviendrai que c’est pour cela que je vis : pour ces instants qui ne font pas l’histoire mais qui la fabriquent.
Je n’ai pas changé de vie. J’ai changé le regard que je porte sur la mienne. Et cela suffit pour que tout recommence.
Rencontrez des femmes lesbiennes mariées près de Valence
Profils authentiques, confidentialité garantie, accès gratuit.