La douceur des après-midi volés

Le téléphone vibre à 14h07. Un message court, sans emoji, sans fioriture : « Je serai là à 15h30. » Je ne réponds pas immédiatement. C’est un rituel que j’ai appris à cultiver, cette petite pause qui fait monter l’anticipation. Puis je glisse le téléphone dans la poche de ma veste, je jette un œil à mon agenda de la journée, et je souris.

Voilà quatre ans que je vis cette double réalité. Et si vous vous attendez à une confession, à des remords ou à une quelconque leçon de morale, vous allez être déçus. Je ne suis pas ici pour me repentir. Je suis ici pour vous parler de ce que j’ai découvert : le pouvoir tranquille d’être la maîtresse à Yverdon-les-Bains.

L’invention d’un espace à soi

Yverdon-les-Bains n’est pas une ville où l’on passe inaperçu. On y croise toujours quelqu’un qu’on connaît place Pestalozzi, au marché du samedi ou devant la piscine. C’est une petite cité thermale où les regards se posent et où les langues se délient. Et pourtant, c’est précisément là que j’ai appris à maîtriser l’art de l’invisibilité.

Je suis restauratrice de globes terrestres anciens. C’est un métier que je décris comme « géographie de l’intime » à mes amis, parce qu’il faut comprendre la manière dont chaque époque a vu le monde pour restaurer correctement une pièce. Je travaille dans un atelier minuscule, rue des Remparts, où la lumière de l’après-midi traverse des vitres épaisses et poussiéreuses. C’est là que je lui donne rendez-vous, deux fois par semaine.

Mon compagnon, car ce n’est pas un amant, ce mot est trop léger, est ailleurs. Il s’appelle Marc, il est facteur d’instruments à vent anciens, et il est marié depuis vingt-trois ans à une femme que je ne rencontrerai jamais. Nous avons une règle : pas de noms, pas de photos, pas de détails qui pourraient nous trahir. Je sais seulement qu’il a deux grands garçons et une vie bien réglée qu’il n’a jamais songé à quitter.

Moi non plus, d’ailleurs. Je suis célibataire, sans enfants, avec cette liberté que certains envient et que d’autres trouvent inquiétante. À 33 ans, je devrais « m’installer », comme si la vie était un meuble à monter soi-même avec une notice.

Le choix d’être choisie

Ambiance Yverdon-les-Bains

Ce que personne ne dit sur la relation adultère, c’est qu’elle repose sur un équilibre fragile et exquis : l’autre est là parce qu’il vous choisit, et vous êtes là parce que vous le choisissez. Il n’y a ni routine ni obligation. Chaque rendez-vous est une décision mutuelle, renouvelée dans un regard, dans la façon dont le café est servi, dans ce moment suspendu où l’on n’est plus tout à fait dans la rue ni tout à fait chez soi.

Récemment, Yverdon-les-Bains a été secoué par un drame : le crash d’un petit avion de tourisme à Suscévaz, à quelques kilomètres de là. Le pilote, un Vaudois de 72 ans, a perdu la vie. Selon La Dépêche, une enquête a été ouverte pour déterminer les causes de l’accident. J’ai lu l’article avec une attention particulière, parce que cela se passait si près de chez nous. Et j’ai pensé à la fragilité des choses, à ces vies qui basculent en une fraction de seconde.

Ce jour-là, j’ai envoyé un message plus tôt que d’habitude. Pas pour parler de l’accident, on ne parle jamais de nos vies réelles, mais juste pour dire « je pense à toi ». Et j’ai réalisé que c’était ça, la vraie force de notre arrangement : la désinvolture apparente cache une présence constante, discrète, presque infuse.

Un parfum de seconde main

Quand il part, je reste seule dans l’atelier. L’air est encore chargé de son eau de toilette, un boisé discret, un peu vieillot. Ma peau garde la trace de ses mains sur mes épaules, comme un souvenir tactile que je ne lave pas tout de suite. Parfois, je reprends le travail sur un globe terrestre datant de 1720, et je me surprends à regarder l’océan Atlantique en pensant à lui.

La sensualité de cette relation, elle est là. Pas dans les gestes explicites qu’on imagine, mais dans ce qui reste après. Le mouchoir oublié sur la table. La tasse de café encore tiède. La phrase à double sens glissée dans une conversation professionnelle. C’est un art de la suggestion, une érotique de l’absence.

Il m’arrive de douter. Je me demande parfois ce que je fais là, à attendre des après-midi volés quand d’autres construisent des dimanches paisibles. Mais ces doutes durent peu. Ils s’évanouissent quand je le vois arriver, un peu essoufflé, avec cette expression que je ne connais que moi. Personne d’autre ne le regarde comme je le fais. Personne d’autre ne sait qu’il a cette manière de rouler ses manches une fois, deux fois, avant de s’asseoir.

Les règles du jeu

Il y a des règles tacites, dans notre arrangement. La première : jamais de message après 21h. La deuxième : pas de questions sur son week-end. La troisième : si nous nous croisons dans la rue avec d’autres personnes, nous nous ignorons. Je l’ai croisé une fois avec sa femme, au marché de Noël d’Yverdon. Nous avons échangé un regard bref, énigmatique, avant que je ne détourne les yeux vers une vitrine de jouets en bois. Mon cœur battait si fort que j’ai cru entendre mes artères.

Ambiance Yverdon-les-Bains

Cette reconnaissance discrète, c’est un délice étrange et puissant. C’est savoir quelque chose que le monde entier ignore. C’est être la seule personne qui voit la faille dans l’armure, la porte entrouverte dans une vie apparemment ordonnée.

Une enquête de l’IFOP indiquait récemment que près d’un couple sur trois a connu une infidélité au cours de sa vie. Les chiffres, pourtant, racontent mal ce que je vis. Ils ne parlent pas de la complicité silencieuse qui s’installe, de ces références à des films jamais vus ensemble, des blagues qui ne font rire que nous. Ils ne parlent pas non plus de la solitude choisie, assumée, presque revendiquée.

La géographie d’un secret

J’ai commencé à cartographier Yverdon-les-Bains non plus comme une ville où je vis, mais comme un territoire de fuite. Chaque lieu a sa signification. Le café où nous ne sommes jamais allés parce que trop fréquenté. La ruelle déserte derrière l’Hôtel de Ville, où nous nous sommes embrassés une seule fois, à l’abri des regards. Le banc près du lac, d’où nous observons les cygnes sans rien dire.

Être une maîtresse, à Yverdon-les-Bains, c’est appartenir à une géographie parallèle. C’est connaître des horaires, des mouvements, des fenêtres de liberté. C’est aussi, et cela a quelque chose d’ironique, savoir que la ville est suffisamment grande pour que personne ne nous remarque, et suffisamment petite pour que le secret soit brûlant à chaque coin de rue.

Aujourd’hui, le soleil d’automne bas filtre à travers les boiseries de l’atelier. Je sais qu’il viendra dans quelques heures. Je préparerai un thé, j’ouvrirai la porte un peu plus tôt que d’habitude, et pendant un instant, le monde cessera d’exister. Puis il repartira, et je resterai là, à regarder les poussières danser dans la lumière, à me souvenir de ce que je fais ici, de ce que je suis devenue.

Une femme qui a choisi d’être libre dans l’ombre plutôt que prisonnière dans la lumière.

Je ne sais pas combien de temps cela durera encore. Les accidents, comme celui de cet avion près d’Yverdon, rappellent que la vie est courte, imprévisible, précieuse. Mais pour l’instant, j’ai cette certitude : chaque instant volé vaut tous les sacrifices. Chaque heure passée dans cette géographie secrète est une heure pleinement vécue.

Et je ne changerais rien.

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