La Côte dans le Rétroviseur
Comment je suis devenu l’autre, sans jamais cesser d’être moi-même.
Il y a des vies qui se construisent comme des maisons : pièce après pièce, avec des cloisons solides et des fondations qu’on espère inébranlables. J’ai passé vingt-cinq ans à bâtir la mienne. Puis un jour, sans prévenir, j’ai découvert que la plus belle pièce de la maison n’était pas celle où je dormais. Elle était ailleurs, quelque part entre Baie-Comeau et moi, dans un espace que personne ne connaissait.
Je m’appelle Gérald. J’ai 53 ans. Et je suis l’amant de quelqu’un.
Avant que vous ne fermiez cette page, laissez-moi vous dire une chose : je ne suis pas un héros, pas un salaud, pas un homme en crise. Je suis quelqu’un qui a simplement arrêté de mentir à la seule personne qui comptait vraiment : moi-même.
Le Café des Brumes
Tout a commencé au Café des Brumes, un après-midi de novembre où le fleuve semblait avaler le ciel. Je m’y rendais chaque jeudi, par habitude, pour lire les journaux loin du bruit de mon atelier. Je suis souffleur de verre, spécialisé dans la reproduction de pièces du XIXe siècle pour les musées et les collectionneurs privés. C’est un métier qui demande une précision obsessionnelle, une patience de moine, et une capacité à accepter que la moitié de votre production finisse en éclats dans le bac de recyclage.
Ce jour-là, le vent hurlait si fort que les fenêtres du café vibraient comme des tambours. Je me souviens avoir pensé aux goélands qui luttaient au-dessus du quai, et à cette manifestation contre le projet Marinvest dont La Dépêche de Baie-Comeau parlait en première page. Des pêcheurs, des citoyens, des élus : tout le monde semblait s’opposer à ce projet de port méthanier qui menacerait la baie. Je trouvais ça noble, cette résistance. Je trouvais ça courageux.
C’est à ce moment qu’elle est entrée.
Je ne vous ferai pas de description physique. Ce n’est pas le sujet, et ce ne serait pas digne. Disons simplement qu’elle avait cette présence que certains appellent le magnétisme, et que je l’ai remarquée sans la regarder. Elle s’est assise deux tables plus loin, a sorti un carnet, et s’est mise à écrire. Le silence entre nous était confortable, comme ces silences que l’on partage avec quelqu’un qu’on connaît depuis longtemps, sauf que nous ne nous étions jamais parlé.

J’ai commandé un second café. Elle a commandé un thé. Le serveur, un jeune homme aux bras tatoués, a mélangé nos commandes. Elle a reçu mon café, j’ai reçu son thé. Nous avons ri. Et ce rire, ce petit instant d’humanité partagée, a suffi à faire basculer quelque chose que je n’avais même pas vu venir.
Nous avons parlé du fleuve, de la manifestation, de la température. Rien d’important. Mais quand je suis sorti du café, j’ai réalisé que je ne me souvenais pas d’avoir marché jusqu’à ma voiture. J’étais ailleurs. J’étais encore là, avec elle, dans cette bulle improbable où le temps semblait suspendu.
Les Semailles
Je suis marié depuis 23 ans. J’ai deux enfants, un garçon de 19 ans qui étudie la pharmacie à Québec, et une fille de 16 ans qui vit avec sa mère et moi, dans une maison que nous avons fait construire en 2008. Ma femme, Denise, est directrice adjointe d’une école primaire. C’est une bonne femme, une bonne mère, une bonne épouse. Je n’ai rien à lui reprocher, et je ne lui ferai aucun reproche. Elle mérite mieux que ce que je m’apprête à lui faire.
Mais voilà : depuis des années, nous nous étions installés dans une sorte de confort muet. Les soirées passaient devant la télévision, les week-ends à faire des courses, les vacances chez ma belle-sœur à Sept-Îles. Nous nous aimions, j’en suis certain. Mais nous nous aimions comme on aime un vieux manteau : avec habitude, avec tendresse, sans vraiment le voir.
Je ne cherchais pas autre chose. Je ne cherchais rien, d’ailleurs. Mais quand j’ai revu cette femme, trois semaines plus tard, au même endroit, j’ai compris que quelque chose en moi était déjà en mouvement. Elle s’appelait, je l’appellerai Émilie, même si ce n’est pas son vrai nom, et elle travaillait à la Société de développement économique de Baie-Comeau. Je l’ai su plus tard. Ce jour-là, elle a simplement levé les yeux de son carnet et m’a souri, comme on sourit à une connaissance qu’on est content de retrouver.
J’ai pris mon café avec elle. Nous avons parlé de tout et de rien. De la nouvelle compagnie aérienne qui allait relier Baie-Comeau à Montréal, une bonne nouvelle pour la région. Des rumeurs d’agression qui circulaient, ces quatre arrestations à Ragueneau dont tout le monde parlait, et qui rendaient les gens nerveux. Du froid qui s’installait. Du silence du fleuve.
C’est elle qui a proposé qu’on se revoie. Elle a dit : « Je reviens ici jeudi prochain. Si vous voulez. » J’ai dit oui. Pas parce que je voulais la séduire ou la conquérir. Parce que j’avais besoin de cette conversation, de cette légèreté, de cette sensation d’être quelqu’un de nouveau aux yeux de quelqu’un d’autre.
Le Sentier du Point-aux-Outardes
Nous avons pris l’habitude de nous retrouver au Café des Brumes, puis quelque fois au parc nature de Pointe-aux-Outardes, quand la température le permettait. Nous marchions le long des sentiers, entre les épinettes noires et les tourbières, en parlant de nos vies sans jamais les dévoiler tout à fait. Elle était en couple depuis douze ans avec un homme que j’appellerai Robert, un contremaître à l’aluminerie. Pas d’enfants ensemble, mais deux beaux-enfants qu’elle aimait comme les siens. Elle ne m’a jamais parlé de son couple avec amertume. Elle parlait de Robert comme d’un homme bien, prévisible, gentil. Elle disait : « Il ne m’a jamais trompée, il ne boit pas, il ne crie pas. C’est un homme bien. Et pourtant. »
Ce « et pourtant » a ouvert une porte que rien ne pouvait plus refermer.
Je ne vous raconterai pas les détails intimes. Ce serait trahir notre secret, et le secret est précisément ce que nous protégeons, elle et moi. La discrétion n’est pas une précaution : c’est une preuve de respect. Nous ne sommes pas des amants qui s’affichent, qui s’envoyent des messages ardents à midi, qui se cachent dans des voitures garées près du port. Nous sommes des gens qui s’attendent, qui se choisissent, qui s’offrent mutuellement ce que personne d’autre ne leur donne : une attention totale, sans jugement, sans horaire.
Le jeudi est devenu mon jour saint. Le jeudi, je fermais mon atelier une heure plus tôt, je roulais vers le café, et je savais, au fond de ma poche, la montre que mon père m’avait offerte pour mes 18 ans, la même montre que je n’avais jamais portée depuis des années. Je l’ai ressortie de son tiroir, un jour, sans raison. Je l’ai remontée. Elle fonctionnait encore. J’ai mis cette montre au poignet, et je ne l’ai plus quittée. Chaque fois que je regarde l’heure, je pense à elle. Chaque fois que je pense à elle, je regarde l’heure.
Les Trois Jours d’Attente
C’est curieux comme la notion du temps change quand on vit pour un rendez-vous. Le lundi, je respire. Le mardi, je commence à sentir les contours de nos prochaines retrouvailles, comme on devine la forme d’une île au loin. Le mercredi, je suis fébrile, incapable de me concentrer sur mes pièces de verre, qui se fissurent entre mes doigts. Et le jeudi, enfin, je marche dans la lumière grise de Baie-Comeau, et je me sens vivant.
Il y a des jours où nous ne nous touchons même pas. Nous restons assis, à boire nos cafés, à regarder le fleuve par la fenêtre. Je sens le parfum de son cou, un mélange de savon et de thé froid. J’entends la façon dont sa voix devient plus basse quand elle parle de ce qu’elle aime. Je remarque la façon dont ses doigts caressent le bord de sa tasse, comme on caresse une plume. Et je sais, sans qu’elle le dise, qu’elle vit dans ces moments la seule vraie intimité qu’elle ait connue depuis des années.
Nous ne nous sommes jamais promis de quitter qui que ce soit. Nous ne nous sommes rien promis du tout. Nous sommes entrés dans cette relation avec la seule honnêteté possible : celle de gens qui se disent la vérité, même quand elle est dangereuse.
L’autre jour, elle m’a dit : « Je ne veux pas qu’on se prenne la main en public. Je ne veux pas qu’on s’embrasse dans la rue. Je ne veux pas qu’on mente à nos proches plus que nécessaire. Mais je veux continuer. Je veux te voir jeudi prochain, et le jeudi d’après, et celui d’après encore. »

J’ai dit oui.
J’ai dit oui sans hésiter, parce que c’est ce que je veux, moi aussi.
Une Vie Sans Ombres
Voilà. Je suis un homme de 53 ans, marié, père de deux enfants, souffleur de verre à Baie-Comeau. Et je suis aussi un amant. Le mot est lourd, chargé de jugement. Mais lorsque je le prononce, je n’éprouve ni honte ni fierté. J’éprouve quelque chose de plus simple : une gratitude infinie pour ces moments volés au temps mort de nos existences.
Je ne prétends pas que notre situation soit morale. Elle ne l’est probablement pas. Mais elle est vraie, et c’est ce qui compte. Dans un monde où tout est faux, où tout est affiché, quantifié, commenté, nous avons choisi l’invisible. Nous avons choisi le silence, le secret, la pudeur de ceux qui n’ont rien à prouver.
Je repense parfois à la manifestation contre Marinvest, aux gens qui se sont levés pour défendre leur baie. Ils se sont battus pour préserver ce qu’ils aimaient de la destruction. Moi, je me bats chaque jour pour préserver ce que j’aime de l’indifférence. Ce n’est pas héroïque. Mais c’est nécessaire.
Je me suis levé ce matin, j’ai remonté la montre de mon père, et j’ai regardé le fleuve. Il était là, immobile, immense. J’ai pensé à elle, qui m’attend jeudi. J’ai pensé à ce café qui fume, à ce thé que je bois en sa présence, à tout ce que je n’aurais jamais connu si je n’avais pas traversé cette porte. Et j’ai souri, seul, devant la baie, sans savoir que quelqu’un me regardait de ses fenêtres.
Elle m’avait dit : « Tu es le premier homme qui me regarde sans me juger. » C’était faux, bien sûr. Je la juge sans cesse, mais dans l’autre sens : je la trouve exceptionnelle, désirable, intelligente. Je la regarde comme on regarde une lumière après une longue nuit.
Il est jeudi, aujourd’hui. J’ai du verre à fondre, des pièces à parfaire, une vie à continuer. Mais d’abord, je passerai au Café des Brumes, je commanderai deux cafés, et j’attendrai qu’elle s’assoie en face de moi, comme on attend, au bord du fleuve, que la mer remonte.
Ça ne dure peut-être qu’une heure. Mais cette heure, elle vaut tous les jours du calendrier.
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