Le Jardin Japonais, le Silence et l’Heure Bleue

Il y a des après-midi où Hasselt se pare d’une lumière si douce qu’elle semble suspendre le temps. C’est ce que je me disais l’autre jour, en longeant les vitrines de la Demerstraat, un café serré dans la main. Mon fils, Léon, répétait sa leçon de géographie sur les affluents de la Meuse pendant que mon mari, Thomas, essayait de nous trouver une place de parking. Un dimanche comme les autres. Et c’est justement là, au milieu de ce banal après-midi familial, que j’ai pensé à lui. Sans raison apparente. Une odeur de pluie sur le bitume chaud, peut-être. Ce parfum de terre mouillée qui, depuis deux ans, a pris une autre résonance.

On ne choisit pas toujours les chemins qui mènent à soi. À 46 ans, je pensais avoir dessiné les contours de ma vie : un métier que j’aime, un couple solide de onze ans, un enfant rieur de 8 ans. Puis il y a eu cette rencontre, improbable, lors d’un vernissage au Z33. Lui ne connaissait personne, moi non plus. Nous avons parlé de la miniaturisation des composants optiques, un sujet que je ne peux même pas aborder avec Thomas, qui s’endort dès que je prononce le mot « nanotopographie ». Nous avons ri. Nous avons échangé nos numéros, sans arrière-pensée, persuadé que cela resterait une anecdote.

Ne cherchez pas ici de justification. J’ai cessé de m’en donner depuis longtemps. Je suis un homme gay marié à Hasselt, père d’un garçon, et je vis une liaison que je n’ai pas choisie, mais que je cultive avec une attention presque coupable. Pas de culpabilité, non. Plutôt un luxe. Une respiration. Il y a dans le secret une forme de somptuosité que le quotidien ne connaît pas. Je ne suis pas fier. Je ne suis pas honteux. Je suis juste vivant.

Ambiance Hasselt

L’ordinaire d’un dimanche à Hasselt

Notre vie suit son cours. Thomas est architecte ; il a ce don de rénover les vieilles demeures limbourgeoises avec une patience que j’admire chez les autres. Léon joue au football le samedi matin, au Kiewit. Je les aime. Profondément. C’est une évidence qui ne se discute pas. Mais il y a une part de moi qui s’est ouverte comme une fenêtre qu’on n’avait jamais remarquée, donnant sur un jardin que je n’aurais jamais dû visiter.

Je me souviens de ce que le Het Belang van Limburg rapportait il y a quelques semaines : la ville allait proposer des « locations à petit budget, pour ceux qui gagnent trop pour un logement social mais pas assez pour le marché classique ». Cette phrase m’a frappé. Elle parlait de ces entre-deux, ces zones grises où l’on ne sait plus où se loger, ni comment se définir. Je me suis reconnu là-dedans, non pour le logement, mais pour l’âme. Ni mari idéal ni libertin assumé. Entre deux eaux.

Nos rendez-vous ont lieu le jeudi. C’est devenu notre rituel. Thomas croit que je fais des heures supplémentaires à mon atelier de bijouterie-joaillerie, un métier que j’ai appris sur le tard, après dix ans de recherche en microscopie. Une reconversion qui en a surpris plus d’un, mais qui m’offre cette liberté : je façonne des bagues de fiançailles pour les autres, pendant que je cisèle mon propre mensonge.

L’attente, plus brûlante que le reste

La semaine dernière, il a neigé sur Hasselt. Une neige tardive, presque irréelle, qui a blanc le Jardin Japonais le temps d’un matin. Je ne devais pas le voir avant huit jours. Huit jours. C’est long, c’est court. C’est surtout un terrain miné où chaque instant du quotidien se charge d’une tension délicieuse.

Le mardi, alors que je soudais une monture en or rose, j’ai senti l’odeur de son cou. Ce mélange de savon à la glycérine et de tabac blond, il essaie d’arrêter, il n’y arrive pas au printemps. Cette fragrance, je la portais en moi comme un talisman. Le mercredi, en faisant les courses avec Léon au Delhaize de la Maastrichtersteenweg, j’ai entendu sa voix. Ce rire grave qui n’appartient qu’à lui. C’était un client qui parlait fort derrière moi. Mon cœur a fait ce bruit sourd, ce tambour que je connais désormais par cœur.

Une étude IFOP publiée l’an dernier relevait que 38 % des personnes en couple liaison (étude IFOP, « La sexualité des Français », 2023) avouent penser à leur amant au moins cinq fois par jour. Cinq fois. Je pensais être au-dessus de la moyenne. La sensation de manque est un muscle. Elle se contracte, elle se relâche. Elle me rappelle que je suis en vie.

Le rendez-vous manqué du Jardin Japonais

Jeudi dernier, il a plu sans discontinuer sur Hasselt. Les gouttes s’écrasaient sur le toit de ma voiture, garée près de l’entrée du Jardin Japonais. Ce lieu incroyable où l’on se croirait à Kyoto sans jamais quitter la Flandre. Je ne sais pas pourquoi je m’y étais rendu. Peut-être pour me prouver que je pouvais fréquenter un lieu public sans danger. Il était là, lui aussi. Pas par hasard, nous savons tous les deux que les coïncidences sont des rendez-vous que l’on s’invente.

Nous avons marché sous la pluie, l’un à côté de l’autre, sans nous toucher. Nos épaules à quelques centimètres. Il portait son manteau anthracite, celui qui sent la cendre et la pluie. Il a souri, et j’ai senti mes genoux se dérober, comme à 20 ans. Nous avons parlé de tout et de rien : de Dries Mertens qui investirait en Challenger Pro League, un fait divers sportif qui ne nous concernait pas, mais qui nous a permis de faire semblant d’être deux hommes qui se rencontrent par hasard.

Puis il est parti. Il avait un train à prendre. Anvers. Il m’a laissé sa main sur mon avant-bras, trois secondes. Trois secondes qui pèsent des centaines de grammes dans ma journée. Je suis resté assis sur un banc, sous le pavillon de thé, à écouter l’eau dégouliner des glycines. Le silence était peuplé de sa présence.

Une double vie, une double présence

On pourrait croire que je vis dans l’ombre. C’est faux. J’existe pleinement dans la lumière de ma famille, mais j’ai appris à occuper l’obscurité comme un second territoire. La bijouterie m’a appris qu’une pierre n’a d’éclat que par la façon dont on la taille. Mon mensonge m’a, lui, appris à affiner ma présence.

La semaine dernière encore, Thomas m’a demandé si j’allais bien. Il a ce regard qui traverse les apparences. J’ai répondu que j’étais fatigué, que les commandes pour la Saint-Valentin me prenaient du temps. Il a hoché la tête, ce qui pour lui suffit. Je n’ai pas ressenti de culpabilité. J’ai ressenti un pincement, oui, mais résiduel. Comme la trace d’un vaccin, la douleur n’existe que pour ceux qui se souviennent qu’elle a existé.

Il y a une chanson de Leonard Cohen, Famous Blue Raincoat (référence culturelle), qui parle de ces lettres qu’on écrit aux hommes que nos femmes aiment. Je la réécoute souvent. Elle parle de bienveillance, de trahison et de tendresse. Elle dit que nous sommes tous des frères dans cette fraternité du secret. Parfois, le soir, après avoir embrassé Léon, je m’assois au salon, loin de Thomas, et je regarde la ville s’allumer. Hasselt, ses toits rouges, ses rues noyées de brume. Cette ville que je connais depuis si longtemps et qui abrite un homme que je ne connais qu’à moitié, et un moi-même que je redécouvre chaque jour.

Ne pas conclure, juste continuer

J’écris cela sans savoir pourquoi ni pour qui. Peut-être pour ceux qui, comme moi, ont traversé le miroir sans vouloir le briser. Je ne cherche pas à me racheter, juste à laisser une trace. Un mot. Une respiration. Mon histoire n’a pas de morale. Elle a des dates, des gares, des pluies sur des jardins zen, et ce bouquet de contradictions que je porte avec moi, chaque matin, en fermant la porte de l’atelier.

La question n’est pas de savoir si je vais arrêter ou continuer. Elle est ailleurs, plus simple : comment vivre avec ce qu’on est devenu. Et comment ne pas y succomber à nouveau, dès jeudi.

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