H1 : La Braderie, les Vendanges et le Goût du Vent
Les samedis matin de septembre, Reims a une texture particulière. Une lumière blonde qui s’attarde sur la pierre dorée des façades, une fraîcheur dans l’air qui annonce la fin de l’été sans y croire vraiment. Cette année, la ville s’apprête à vivre au rythme de la Braderie d’Automne des Vitrines de Reims, un événement que les Rémois attendent comme on attend la première gorgée de champagne de la saison. C’est dans cette effervescence populaire que se glisse le quotidien tranquille de Romain.
À 34 ans, Romain ne ressemble à rien de ce qu’on imagine d’un homme gay marié à Reims. Il n’est ni dans la fête, ni dans la discrétion absolue. Il est juste là, au milieu des étals de la place Drouet d’Erlon, cherchant une occasion pour un vieux vinyle ou un livre de poche. Il y a dans sa démarche une nonchalance étudiée, celle d’un homme qui a appris à ne plus courir. Il vit ici depuis toujours, ou presque. Il connaît les rues comme sa poche, les bonnes adresses, les coins calmes pour lire, les terrasses où l’on ne vous presse pas. Pourtant, jusqu’à récemment, il traversait cette ville comme un fantôme, invisible à ses propres yeux.

Romain est restaurateur de cartes géographiques anciennes. Un métier rare, presque anachronique, qui demande une patience de bénédictin et une précision d’orfèvre. Dans son atelier du quartier Courlancy, il passe ses journées à réparer les déchirures du temps, à effacer les plis, à raviver des couleurs qui ont traversé les siècles. Il manipule des feuilles de parchemin fragiles comme des ailes de papillon, des atlas de marine, des plans de fortifications. Il aime ce travail parce qu’il redonne vie à des mondes oubliés. Chaque carte est une promesse de voyage, une invitation à tracer une route que personne n’a empruntée depuis longtemps.
Mais c’est un métier solitaire. Dans son atelier, il n’y a que lui, le silence et le doux parfum de la colle de peau et des vernis. Pendant des années, ce silence était une carapace. Il vivait dans un quotidien réglé, une partition écrite à l’avance : la maison, l’atelier, les commissions, le dîner avec Noémie, la vie qu’on s’était construite et qui ressemblait à un bateau amarré au port. Il aimait Noémie, sincèrement. Elle était drôle, intelligente, une professeure de lettres investie qui croyait aux histoires et aux lendemains. Ils partageaient un fils, Victor, un garçon de 8 ans, vif et curieux, qui dessinait déjà des cartes au trésor sur des feuilles volantes. C’était une vie bien remplie. Elle ne le rendait pas malheureux. Elle le rendait juste absent. Une absence douce, confortable, un drap dans lequel il s’enveloppait sans le sentir.
Il faut dire qu’il ne se posait pas trop de questions. Il regardait les couples dans la rue, les mains entrelacées, les regards complices, et il se disait que c’était un autre langage, une langue qu’il n’avait jamais apprise. Il se regardait dans le miroir de la salle de bain le matin et il voyait juste un homme fatigué, un peu terne, avec des cernes qu’il attribuait au manque de sommeil. Il vérifiait l’heure sur sa montre, une vieille montre de son grand-père, et il filait à l’atelier sans un regard pour l’homme qui vivait dans la glace.
Ce qui a changé, c’est un détail, comme souvent. Un article dans La Dépêche sur le nouveau pôle France d’escrime à Reims, et l’arrivée d’un jeune athlète ruthénois. Rien à voir avec lui. Mais le journal traînait sur la table, et en attendant que l’eau bouille pour son café, il a lu l’article. Il a été frappé par une phrase du jeune homme, qui parlait de « trouver son propre style » et de « danser avec l’épée ». Danser. Ce mot-là. Il avait cessé de danser depuis longtemps, même au sens figuré. La vie était devenue une chanson lente, trop lente.
C’est après ce matin-là qu’il a commencé à regarder les toits de Reims depuis sa fenêtre d’atelier, à observer les nuages, à se laisser aller à une rêverie inhabituelle. Il pensait à un garçon qu’il avait connu à la fac, à Southampton, lors d’un stage. Un échange bref, intense, une attirance qu’il avait enfouie sous des couches de bonnes résolutions. Il avait cru que ce n’était qu’une parenthèse, une expérience. Il avait eu tort. C’était une porte, et il avait passé les dernières années à la pousser pour qu’elle reste fermée.
La décision n’a pas été un coup de tonnerre. Ce fut plutôt une érosion, comme une rivière qui finit par creuser son lit. Il y a eu des conversations infinies avec Noémie, des larmes, des silences, des nuits blanches. Victor, lui, avait besoin d’explications plus simples, plus visuelles. Romain et Noémie ont choisi la coparentalité, un mot administratif pour dire qu’ils restaient une famille, autrement. Noémie a déménagé dans un appartement plus petit, à quelques rues de là, pour que Victor garde ses repères. Romain, lui, a emménagé dans un loft lumineux, tout en haut d’un immeuble haussmannien, avec des poutres apparentes et une grande baie vitrée.
Le premier matin dans ce loft, il s’est préparé un café, sans se presser. Il s’est approché de la fenêtre et il a regardé les toits de la ville, les flèches de la cathédrale, la ligne d’horizon. Il n’y avait personne pour le voir. Et pourtant, il a eu l’impression d’être enfin regardé. Pas par les autres, mais par lui-même. Il a posé la montre de son grand-père sur le rebord de la fenêtre. Il ne la portait plus. Il n’avait plus besoin de surveiller l’heure pour savoir s’il était en retard sur sa propre vie.
La rencontre avec Mathieu s’est faite comme une suite logique, une évidence qui n’avait rien à voir avec un site de rencontre. C’était lors de la Fête de la Musique, dans une cave à champagne en train de se transformer en club de jazz. Mathieu était là, entre deux amis d’amis. Il avait un regard franc, une façon de rire qui désarmaît. Il était photographe, spécialisé dans le portrait. Il avait les mains calmes et posait des questions auxquelles il prenait le temps d’écouter les réponses. Ils ont parlé de la lumière de Reims, de son côté « ville d’art et de champagne », de la manière dont le soleil frappait les pierres le soir. Ils ont parlé jusqu’à ce que la cave se vide. Pour ce premier homme gay marié à Reims qui acceptait de se réinventer, cette conversation avait la saveur de l’inconnu, mais un inconnu qui lui semblait étrangement familier, comme une carte qu’on aurait dessinée dans l’enfance.
Mathieu, aujourd’hui, c’est l’homme qui l’accompagne à la braderie. C’est lui qui lui tient la main quand ils se faufilent entre les stands, qui s’arrête devant une gravure représentant le port de Marseille au XVIIIe siècle et qui la trouve « magnifique ». Romain sait que l’année dernière, à la même époque, il aurait été seul, avec un sac en plastique et une envie pressante de rentrer. Aujourd’hui, il a le temps. Il n’a pas de montres qui le pressent. Il regarde Mathieu négocier le prix d’un vieux globe terrestre et il sourit. Il ne pense pas au passé, il ne pense pas à Noémie qui a retrouvé quelqu’un, il ne pense pas aux regards des autres. C’est un luxe immense que de ne plus calculer les gestes.
Il a gardé un doute, une petite chose qu’il ne raconte pas. Il a adoré regarder la vidéo de la poule de la Marne, cette histoire dont parlait Ouest-France à propos d’une enquête ouverte suite à un acte sexuel filmé sur une volaille. Il l’a montrée à Mathieu en riant. Mathieu a trouvé ça pathétique, s’est désolé pour l’animal, et Romain, surpris, a répondu qu’il trouvait l’affaire absurde et distrayante. Il a regretté sa légèreté. C’était un réflexe d’ancien combattant du non-dit, une envie de faire rire sans réfléchir. Mathieu, lui, ne rit pas des choses tristes. L’incident a été vite oublié, mais il a eu ce furtif « j’aurais pas dû dire ça », ce petit caillou dans la chaussure, qui lui rappelle qu’il reste un apprenti dans la vie à visage découvert.
Les jours suivants, la ville se prépare pour la braderie d’automne. Les commerçants de la place Drouet d’Erlon sortent leurs établis. Il y a une effervescence sonore qui résonne jusqu’à son atelier. Dans ce brouhaha, il y a le souvenir de l’annonce du Tour de France 2028 qui passera par Reims. Il se dit qu’ils prendront tous les trois, lui, Mathieu et Victor, un vieux vélo de course et qu’ils iront voir les coureurs sur le bord de la route, avec des gobelets de café chaud et des écharpes de supporters. Il imagine le bruit, la foule, la vitesse.
L’avant, c’était un paysage en noir et blanc. Un homme qui se tenait droit, qui faisait les bons choix, qui remplissait les cases sans bruit. C’était un monde de cartes, plates et silencieuses. L’après, c’est une carte en trois dimensions, avec des reliefs, des ombres et des couleurs qui bougent. C’est un monde où l’on peut se perdre sans inquiétude, parce qu’on n’a plus peur de tomber. À 34 ans, Romain a appris à faire des erreurs. Il a appris que choisir, ce n’est pas renoncer à tout le reste, mais choisir ce qui nous ressemble. La braderie, les vendanges, le vent. Le sol sous ses pieds.
Il est, finalement, devenu le cartographe de sa propre vie. Et la route, cette fois, il la trace pour lui.
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