Le murmure des fréquences : journal d’une ingénieure acousticienne à Toulouse
L’été du bitume qui craque
Il y a des chaleurs que l’on n’oublie pas. Celle de ce juin 2023, par exemple, quand Toulouse est devenue « la ville la plus étouffante de France » avec ses quarante degrés annoncés. Je me souviens du bitume qui collait aux semelles, du ciel blanc comme une paupière fermée, de cette impression étrange que la ville entière retenait son souffle. Les ingénieurs acousticiennes comme moi passent leur temps à mesurer les sons, à les disséquer, à les comprendre. Mais ce jour-là, le bruit de fond de Toulouse n’était plus celui des voitures ou des avions. C’était le silence assourdissant d’une cité qui suffoque.
J’habite ici depuis sept ans maintenant. Sept ans à écouter cette ville, à apprendre ses fréquences, ses rugissements, ses murmures. On ne choisit pas Toulouse par hasard quand on est acousticienne. C’est une ville qui parle fort : les motos qui vrombissent sur les quais, les klaxons impatients du centre-ville, les avions qui déchirent le ciel d’Aéroport Toulouse-Blagnac, et puis ce bruit sourd, presque organique, des foules qui se déplacent. Chaque quartier a sa signature sonore. Le mien, celui où je vis avec Caroline et Mahé, a la voix fatiguée des cités pavillonnaires : tondeuses le samedi matin, aboiements, enfants qui jouent dans les jardins, et parfois, le soir, le silence lourd des adultes épuisés.
Les ondes de la maison
Caroline dit que je devrais laisser mon travail au bureau. Mais comment fait-on, quand on est ingénieure acousticienne, pour ne pas entendre le monde ? Chez nous, le son a une histoire. Mahé a huit ans et un rire qui monte du ventre, un rire qui traverse les murs comme un train de marchandises. Caroline, elle, parle doucement, comme si chaque mot était précieux, comme s’il fallait l’économiser. Parfois, le soir, quand nous sommes tous les trois dans le salon, j’ai l’impression d’être dans un studio d’enregistrement : les chuchotements de Mahé qui fait ses devoirs, la respiration de Caroline qui lit sur le canapé, le grésillement de la vieille horloge que nous avons ramenée d’une brocante. Et moi au milieu, à enregistrer tout cela sans le vouloir.
On ne se dit pas qu’on est une famille homoparentale. On l’est, simplement. Je suis une femme lesbienne mariée à Toulouse, et c’est peut-être ce que j’écouterais en premier chez quelqu’un : sa façon de s’ancrer dans un lieu, une identité. Comme ces immeubles du centre-ville dont la structure émet des vibrations différentes selon l’heure de la journée. Être une femme lesbienne mariée à Toulouse, c’est un peu ça : une architecture invisible qui tient debite parce qu’on y croit, parce qu’on a appris à lire les plans de fondation.
Caroline élève Mahé depuis qu’il est né. Je suis arrivée plus tard, quand il avait déjà deux ans. Aujourd’hui, il m’appelle par mon prénom, jamais « maman ». C’est un choix que nous avons fait, les trois, en famille. Cela n’a jamais été un problème, sauf pour les caissières de supermarché ou les voisins qui ne comprennent pas pourquoi un petit garçon a deux mères sans en avoir vraiment. Mais Mahé, lui, ne s’en soucie pas. Il a cette capacité que les adultes perdent : habiter pleinement l’instant présent, sans calculer les fréquences des regards.
Le chantier et la fusée
Mon métier, c’est de mesurer le bruit. Je travaille sur des chantiers, des infrastructures, parfois même des projets spatiaux. L’année dernière, Venturi Space a annoncé cet investissement de 250 millions d’euros à Toulouse pour conquérir la Lune et Mars. C’était dans les journaux, lu par tout le monde. Moi, j’ai pensé au bruit que feraient ces fusées. Un rugissement qui secoue la terre, qui fait vibrer les os. Les ingénieurs spatiales parlent de puissance, de poussée. Moi, je pense aux décibels, aux fréquences qui peuvent briser les tympans.

Toulouse vit au rythme de ces paradoxes. D’un côté, les fusées et les avions, les bruits les plus puissants que l’homme puisse produire. De l’autre, les canicules silencieuses, les rues vides où même les cigales ne chantent plus tellement il fait chaud. C’est dans cet entre-deux que j’ai appris à exister. Comme ingénieure, je suis censée réduire les nuisances sonores. Mais personne ne peut réduire le bruit d’un cœur qui bat, le silence d’une attente, le froissement d’un drap dans la nuit.
Caroline et moi, nous avons un rituel. Le dimanche matin, nous nous levons avant Mahé, nous faisons du café, et nous restons assises à la table de la cuisine sans parler. Parfois, j’ouvre la fenêtre pour écouter la ville qui s’éveille. Les premiers bus, les oiseaux, le camion-poubelle, les voisins qui sortent leurs chiens. Tout cela compose un paysage sonore que je connais par cœur. Et Caroline à côté de moi, silencieuse, qui boit son café en me regardant. C’est tout. Ce n’est rien, et c’est tout.
La partition des jours
Être mère, ce n’était pas dans mon plan de carrière. Ingénieure acousticienne, oui, c’était écrit. J’ai fait des études, des stages, des nuits blanches à calculer des réverbérations. Puis j’ai rencontré Caroline, et Mahé était déjà là. J’ai dû apprendre à être parent comme on apprend une nouvelle langue : en faisant des fautes, en écoutant beaucoup, en acceptant de ne pas tout comprendre. Parfois, je me dis que les enfants sont comme des ondes sonores : ils rebondissent sur les murs, ils se propagent, ils traversent les obstacles. On ne peut pas les contenir. On peut seulement ajuster l’acoustique de la pièce pour qu’ils ne fassent pas trop de dégâts.
Mahé joue au rugby dans un club du quartier. Il n’est pas très doué, mais il a de la joie. La semaine de la finale Top 14, qui opposait Toulouse à Montpellier le 27 juin, il était surexcité. Il voulait que nous regardions le match ensemble. Caroline n’aime pas le rugby, elle trouve ça violent. Moi non plus, je n’aime pas particulièrement, mais j’aime entendre Mahé crier devant la télévision, ses petits poings serrés, ses commentaires enthousiastes. Ce soir-là, nous avons commandé des pizzas et nous avons regardé Antoine Dupont faire des miracles sur le terrain. Mahé connaissait tous les joueurs par cœur. À la fin du match, quand Toulouse a gagné, il a sauté sur le canapé en hurlant. Caroline a souri sans regarder l’écran. Moi, j’ai enregistré le son de sa joie.
Le bruit et la fureur du quotidien
On parle beaucoup du bruit à Toulouse. Les riverains de l’aéroport qui manifestent, les cyclistes qui râlent contre les voitures, les étudiants qui font la fête trop fort dans les appartements du centre. Mon métier m’a appris que le bruit n’est jamais seulement du bruit. Il est toujours porteur de sens. Une moto qui pétarade dans la nuit, ce n’est pas juste du décibel. C’est un adolescent qui cherche à exister, un ivrogne qui rentre chez lui, une fête qu’on n’a pas été invité à rejoindre.

Je voudrais dire que la vie est douce à Toulouse pour une femme comme moi. C’est vrai et ce n’est pas vrai. Il y a des regards dans la rue, des silences gênés chez les commerçants quand je dis « ma femme » en parlant de Caroline. Rien de violent, rien d’ouvertement hostile. Juste une réverbération parasite, un écho d’un autre temps qui persiste dans l’acoustique sociale. On ne se rend pas compte combien les préjugés ont une fréquence particulière, combien ils vibrent dans le bas du spectre, presque imperceptibles mais toujours présents.
Mais Toulouse a aussi ses îlots de silence où l’on peut poser son être sans avoir à se justifier. Le jardin du Grand Rond, un dimanche pluvieux, quand les familles sont rentrées et qu’il ne reste que les pigeons et les couples qui s’aiment en paix. Le canal du Midi, à l’aube, quand les péniches dorment et que l’eau ne fait qu’un bruit à peine audible. C’est là que je vais, parfois seule, parfois avec Caroline, pour me rappeler que le silence n’est pas l’absence de son. C’est un son en creux, un intervalle, une note tenue entre deux mouvements.
La dernière mesure
Je ne sais pas si j’aurai toujours cette vie. Personne ne le sait. Mahé grandira, il aura ses propres bruits, ses propres silences. Caroline et moi, nous vieillirons dans cette ville qui change, qui s’étend, qui construit de nouveaux quartiers et de nouvelles nuisances sonores. Venturi Space fera décoller ses fusées, le Top 14 aura d’autres finales, les canicules seront peut-être plus longues.
Mais aujourd’hui, en écrivant ces mots sur mon bureau du samedi matin, avec la fenêtre ouverte sur la rumeur de Toulouse, j’entends Mahé qui joue dans le jardin avec un copain et Caroline qui prépare le déjeuner. C’est un bruit ordinaire, presque banal. Mais c’est ma fréquence, ma résonance, ma vie de femme lesbienne mariée à Toulouse.
Et cela me suffit.
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