L’heure où les stores restent baissés

6h30, Le premier rayon

Je ne regarde plus l’heure quand le réveil sonne. C’est un geste que j’ai perdu, comme on égare une clé qu’on ne cherche même plus. Pendant des années, j’ai calculé chaque minute : celle du petit-déjeuner, celle du trajet, celle où il fallait être ailleurs. Aujourd’hui, le radio-réveil diffuse une voix qui annonce que Bordeaux est devenue la ville la plus chaude de France, plus encore que Tombouctou. Selon Sud Ouest, les records absolus sont tombés dans la nuit. Je reste immobile un instant, le drap à peine sur la peau, et je pense à elle.

Elle m’a écrit hier soir, un message bref. « Demain, peut-être. » C’est tout. Pas de certitude, pas de plan. Juste une possibilité qui flotte dans l’air moite de cette fin juillet. Être amant à Bordeaux, dans cette ville où les fenêtres restent ouvertes jusqu’à minuit par les nuits d’été, impose une vigilance de chaque instant. Mais ce n’est pas une contrainte. C’est un rituel, une discipline presque douce.

10h00, La chaleur monte

Mon atelier se trouve dans une impasse, à l’ombre d’un immeuble haussmannien dont les ferronneries ont été repeintes en gris souris. Je travaille le son, ou plutôt l’absence de son. Je suis designer sonore pour les espaces publics : des gares, des musées, des halls d’hôpitaux. Mon métier consiste à inventer des silences habités, des fréquences qui apaisent sans qu’on les remarque. C’est un paradoxe que j’aime, un peu comme ma vie.

Marc, mon collègue qui passe ses week-ends à chercher des fossiles dans l’estuaire de la Gironde, me dit souvent qu’on entend mieux quand on ne parle pas. Il a raison. Notre travail repose sur l’invisible, sur ce qu’on perçoit sans le savoir. Comme cette relation. Personne ne la voit, mais elle existe, elle résonne dans les interstices de nos journées.

Ambiance Bordeaux
Ambiance Bordeaux

Aujourd’hui, la chaleur est si dense qu’elle étouffe même les bruits de la rue. Je coupe mon micro, je m’assieds devant la fenêtre. Le volet est baissé, une nécessité, car les Bâtiments de France interdisent les stores extérieurs dans le centre historique, et les appartements deviennent des fours. Je pense à elle, dans son bureau climatisé, ou peut-être chez elle, les enfants à la campagne, le mari en déplacement. Je ne sais pas. Je ne demande jamais. C’est la règle tacite : ne pas savoir, pour ne pas avoir à mentir.

Une étude OpinionWay que j’ai lue l’année dernière indiquait que près de 40% des relations adultères ne survivent pas à la première année. Nous avons dépassé ce cap. Pas parce que nous sommes exceptionnels, mais parce que nous avons compris que le secret n’est pas un poids, c’est une forme d’attention. Le respect de l’autre, c’est aussi protéger ce qu’il a construit ailleurs.

14h00, L’après-midi suspendu

La canicule a vidé les rues. Bordeaux ressemble à une carte postale tremblante sous la brume de chaleur. Les terrasses sont désertes, les vitrines aveugles. Mon téléphone vibre. Un message. Pas d’elle, une notification météo. Météo France prévoit un pic à 43 degrés. Je bois un verre d’eau, je regarde les gouttes glisser sur le verre. Un geste banal, mais je le retiens.

Il y a deux ans, je vivais dans un appartement trop grand, avec une femme qui ne me regardait plus, un fils de huit ans, et une routine qui ressemblait à une chanson en boucle. La séparation a été douce, presque polie. Nous partageons la garde de notre fils, un garçon de dix ans maintenant, qui passe les vacances chez sa mère. Je l’emmène parfois au musée d’Aquitaine, ou au Jardin Public. Il ne sait rien, bien sûr. Et il ne doit rien savoir. Mon rôle de père n’a pas changé : je suis là, stable, fiable. Rien ne doit l’atteindre.

Cette relation, je ne l’ai pas cherchée. Elle est arrivée comme cette chaleur : inattendue, oppressante, vitale. Je ne l’appelle pas ma maîtresse. Elle n’est pas une possession. Elle est une femme qui choisit, chaque jour, de partager un fragment de sa vie avec moi. Et moi, je choisis d’être ce refuge, discret, silencieux, présent sans envahir.

Je me souviens d’une conversation avec mon voisin de palier, Bernard, qui élève des colombes sur son balcon. Il m’a dit un jour : « Le plus important, c’est de ne pas faire de bruit. » Il parlait des oiseaux, mais j’ai compris autre chose.

18h00, Le crépuscule orange

Je marche vers les quais. La Garonne est basse, presque immobile. Des familles s’assoient sur les berges, des adolescents sautent dans l’eau malgré les interdictions. Je ne la cherche pas du regard. Je sais qu’elle ne viendra pas aujourd’hui. Elle ne m’a pas rappelé. C’est ainsi. Parfois, j’attends des jours, parfois elle surgit un soir sans prévenir.

Une enquête IFOP de 2023 révélait que 38% des hommes de mon âge ont eu au moins une relation extraconjugale. Je ne suis pas un cas isolé. Ce qui m’intéresse, ce n’est pas la statistique, c’est ce qu’elle dit de notre époque : le besoin de respirer en dehors des cadres, de préserver un espace où l’on n’est pas défini par son rôle social. Ici, je ne suis ni le père, ni le professionnel, ni l’ex-mari. Je suis simplement celui qui attend, celui qui écoute, celui qui sait partir avant que l’aube ne se lève.

Le mot « amant » a une connotation désuète, presque romantique. On l’associe aux lettres du XVIIIe siècle, aux rendez-vous sous les platanes. Pourtant, être amant à Bordeaux en 2025, c’est autre chose. C’est gérer des agendas, des messageries chiffrées, des lieux neutres où personne ne vous croisera. C’est une logistique amoureuse, un équilibre entre l’urgence et la patience.

Je m’assieds sur un banc, face au Pont de Pierre. Un joggeur passe, le torse nu, écouteurs vissés. Un couple se dispute à voix basse sur le trottoir. Rien ne me rattache à cette ville, et pourtant tout. C’est ici que je l’ai rencontrée, dans une librairie du centre, un jour de pluie. Elle cherchait un recueil de poèmes que je tenais. Nous avons échangé trois phrases. Elle m’a laissé son numéro sur un ticket de caisse, froissé, comme une promesse.

22h00, La nuit sans témoin

Ambiance Bordeaux

Il est tard. La chaleur est retombée d’un cran, mais l’air reste lourd. Je rentre chez moi, un appartement modeste dans un immeuble ancien, sans ascenseur. J’ouvre la fenêtre, je pose un verre d’eau sur la table de nuit. Mon téléphone est posé à côté, écran noir. Je résiste à l’envie d’écrire. Elle viendra quand elle pourra. Si elle vient.

Il y a un rituel que j’ai mis en place, depuis quelques mois. Le matin qui suit une nuit passée ensemble, je prépare deux tasses de café. La sienne reste sur la table, vide, jusqu’à ce que je la lave. C’est un geste absurde, mais il prolonge le souvenir. Le parfum de son shampoing sur l’oreiller, le bruit de sa respiration, le silence partagé, tout cela repose dans ce vide, dans cette tasse qui refroidit.

Je ne cherche pas à la retenir. Je n’attends pas qu’elle quitte sa vie, qu’elle abandonne son mari, ses enfants, ses engagements. Ce ne serait pas juste, et ce ne serait pas nous. Ce qui compte, c’est cette parenthèse, ce temps volé au réel, où nous existons sans masque. Elle n’est pas une échappatoire, elle est un ancrage. Parce qu’avec elle, je suis celui que j’ai choisi d’être, pas celui que les circonstances ont fait.

Dehors, la ville halète. Les gens dorment sur les toits, sur les balcons, cherchant un souffle d’air. Dans quelques heures, le soleil frappera de nouveau, implacable. Et peut-être que demain, ou dans trois jours, ou dans une semaine, mon téléphone vibrera. Un mot, une heure, un lieu.

Je serai là. Sans question. Sans exigence.

C’est cela, être amant à Bordeaux : offrir un silence exigeant, une présence discrète, un refuge sans murs. Et savoir que le plus beau moment de l’histoire est celui qu’on ne raconte pas, qu’on garde pour soi, comme un secret que personne ne déchiffrera jamais.

Les stores restent baissés. La chaleur monte. Sous la peau, quelque chose patiente.

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