L’heure d’après : journal d’un homme marié infidèle à Berne

14h27, Le bruit des aiguilles

Il y a dans la gare de Berne un endroit où le temps semble suspendu. Ce n’est pas le grand hall vitré, ni le quai 5 où les trains pour Zurich s’ébranlent avec une ponctualité presque agressive. C’est le petit kiosque à journaux, côté sortie ouest, celui qui sent le café filtre et le tabac froid. Sébastien s’y arrête tous les jours, même quand il n’a besoin de rien. Il aime regarder les gens qui passent, ces inconnus qui portent leurs vies comme des valises trop lourdes.

Il repense à ce qu’il a lu ce matin dans Le Temps : la Ville de Berne a reconnu une erreur après l’évacuation d’une femme trans d’une piscine municipale. Un malentendu, ont-ils dit. Une procédure mal appliquée. Les excuses sont tombées, tardives mais officielles. Cela l’a fait sourire, jaune. Comme si les erreurs pouvaient toujours se rattraper avec des mots bien choisis.

Il remonte la Spitalgasse sans se presser, les mains dans les poches de son manteau gris. Berne est belle à cette heure, quand les arcades découpent la lumière en fines lamelles. Il croise une mère avec une poussette, un étudiant qui lit en marchant, un couple âgé qui tient la porte du Café du Théâtre. Tout le monde va quelque part. Lui aussi, d’une certaine façon.

15h08, La collection des silences

Sébastien est conservateur de musée. Pas dans un de ces grands établissements qui reçoivent des subventions fédérales et des expositions blockbuster. Non, il travaille pour le Musée de la Communication, ce bâtiment un peu en retrait sur la Helvetiastrasse, où l’on conserve les vieux téléphones, les premiers ordinateurs, les lettres manuscrites qui sentent la poussière. Sa spécialité, c’est l’horlogerie. Pas les montres de luxe, mais les mécanismes oubliés, les pièces qui ne marchent plus, les rouages qui ont cessé de tourner il y a cent ans.

Il aime la précision de son métier. Le geste de démonter, d’examiner, de cataloguer. Chaque objet raconte une histoire, un moment où quelqu’un a voulu mesurer le temps, le capturer, le posséder. Ironie, pense-t-il parfois, quand on passe sa vie à organiser ce qui reste alors que le présent file entre les doigts.

Sa femme, Esther, est directrice d’une école maternelle dans le quartier du Länggasse. Elle rentre tard, souvent après 18h, épuisée par les réunions avec les parents et les problèmes de subventions. Ils se parlent peu, mais sans violence. Plutôt comme deux personnes qui ont cessé d’écouter la même musique. Louis, leur fils de 11 ans, est en pleine passion pour les dinosaures. Chloé, 9 ans, dessine des châteaux avec des jardins suspendus.

Ils vivent dans un appartement lumineux rue de la Länggass, avec des livres partout et une machine à espresso qui tousse. Une vie comme tant d’autres. Une vie qui pourrait suffire.

16h12, La faille dans le cadran

C’est arrivé un mardi de novembre, pendant une pause déjeuner au café Löwen, sur la Zeughausgasse. Il était assis à une table près de la fenêtre, lisant un article sur les nouvelles restrictions d’importation d’acier suisses imposées par l’Union européenne, un coup dur pour Berne, écrivait-on. Une femme était entrée, avait commandé un thé, s’était assise en face de lui sans le savoir. La table était petite. Leurs regards s’étaient croisés une fois, deux fois. Elle avait souri en s’excusant de prendre de la place. Il avait dit que ce n’était rien.

Elle s’appelle Lena. Elle n’est pas suisse mais travaille à la Délégation allemande, en face du Bundesplatz. Elle a 39 ans, une voix grave, et elle ne porte jamais de montre. « Le temps, je le sens », a-t-elle dit un jour. Cela lui avait paru d’abord une coquetterie, puis une philosophie. Il y pense souvent.

Ils se voient une fois par semaine, parfois deux, toujours dans des lieux qui ne leur appartiennent pas. Un café différent à chaque fois, un banc dans le parc de la Gare, une promenade le long de l’Aar quand le ciel est bas. Jamais chez elle, jamais chez lui. Comme si l’absence de décor garantissait l’innocence.

Il ne cherche pas à se justifier. Il n’a pas de mots douloureux pour Esther, pas de reproche. Elle est une femme bien, une mère attentive, une compagne loyale. C’est peut-être ça, le plus difficile à expliquer : on peut aimer quelqu’un et vouloir autre chose. On peut être heureux et chercher un frisson qui n’a rien à voir avec le bonheur.

17h30, Le mirage des horloges

Ambiance Berne

Le Musée de la Communication conserve une pièce rare : une horloge astronomique du XVIIIe siècle, fabriquée par un artisan bernois dont le nom s’est perdu. Elle indique l’heure, bien sûr, mais aussi les phases de la lune, la position des planètes, les marées. Un objet fou d’ambition, comme si l’on pouvait enfermer le cosmos dans une boîte de noyer.

Sébastien a passé des heures devant, à en étudier le mécanisme. Il y a quelque chose de vertigineux dans ce besoin de maîtrise. Mesurer le temps, c’est croire qu’on le possède. Mais le temps ne se possède pas. Il s’éprouve, il se traverse. Et parfois, il se vole.

Il se souvient d’un été, il y a longtemps, où il avait voyagé seul au Maroc, en stop. Il avait 23 ans, des idées plein la tête, pas d’argent. Il était resté trois jours dans un village de l’Atlas, chez un homme qui cultivait du henné. Le soir, ils s’asseyaient sur le toit en terre battue et regardaient les étoiles. Pas de montre, pas de téléphone. Juste le silence et le ciel. Il n’y avait pas pensé depuis des années. Ce souvenir lui revient parfois, le soir, quand il attend que le métro le ramène chez lui.

18h45, Le pont du choix

Le pont de la Nydeggbrücke, en fin d’après-midi, est un lieu de passages. Des touristes qui photographient la vieille ville, des cyclistes qui filent vers le quartier de la Matte, des amoureux qui marchent main dans la main. Sébastien y est venu seul, après le travail. Il s’appuie sur la rambarde, regarde l’Aar qui coule en contrebas, verte et froide. Le vent est vif, il remonte le col de son manteau.

Il pense à Lena. À la façon dont elle lui a touché la main, la dernière fois, devant la librairie Stauffacher, sans que personne ne voie. Un geste infime, une seconde à peine. Depuis, il la sent encore, comme une brûlure légère. Il a 46 ans, il n’est plus un adolescent, il connaît la mécanique du désir. Pourtant, cette fois, quelque chose est différent. Ce n’est pas seulement le corps, l’excitation, la nouveauté. C’est l’impression d’avoir ouvert une porte qu’il croyait condamnée.

Il a longtemps pensé que la fidélité était une promesse simple, un contrat social comme un autre. Maintenant, il se dit que c’est peut-être un équilibre instable, un jeu d’horlogerie où un seul grain de poussière peut faire dérailler tout le mécanisme.

Il est un homme marié infidèle à Berne. La phrase sonne comme un titre de chronique, un fait divers, une confession. Pourtant, il ne se sent ni coupable ni fier. Il se sent vivant. Ce qui est, à certains égards, bien plus inquiétant.

19h23, L’heure du retour

Le métro est bondé. Des visages fatigués, des sacs de courses, des téléphones qui diffusent des vidéos sans son. Il descend à la station Länggasse, remonte vers l’appartement. La lumière est allumée dans la cuisine. Louis a laissé ses chaussures au milieu du couloir, Chloé a collé un dessin sur le frigo : une maison avec un toit bleu et un arbre rouge. Esther est au téléphone, elle lui fait un signe de la main. Elle parle des budgets de l’école, de la fête de Noël à organiser.

Il pose son sac, embrasse les enfants, ouvre une bière. Tout est normal. Tout est doux. Il regarde sa femme qui raccroche, les traits tirés mais souriante, et il se dit qu’il aimerait être deux personnes à la fois. Celui qui reste et celui qui part. Celui qui tient la main d’Esther et celui qui frôle les doigts de Lena.

Impossible, bien sûr. On ne dédouble pas sa vie sans que les coutures craquent.

Mais ce soir, il ne pense pas à demain. Il pense au temps qui passe, à cette horloge astronomique qui n’indique plus que le vide, à l’Aar qui coule sous le pont, indifférente. Il pense au geste infime de Lena, à la brûlure sur sa main, à ce qu’il va faire la semaine prochaine, quand il la retrouvera dans un café près du parc, sans raison, sans promesse, juste pour la regarder traverser la rue et lui sourire.

Il ne sait pas où cela mène. Peut-être nulle part. Peut-être à une fin. Mais en attendant, il y a cette heure, ce silence, ce battement.

Ce frisson qui ressemble à la liberté.

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