Gand, l’été, le silence, et puis toi

Hier, la nouvelle est tombée comme une pierre dans l’eau calme de mon après-midi. Sur mon écran, le titre de la Gazet van Antwerpen : « Tragique dénouement à Gand : le jeune homme de 19 ans qui s’était noyé dans l’Escaut est mort ». Je suis restée un long moment à regarder la photo d’archive du fleuve, ce ruban gris-vert qui traverse notre ville, si paisible en apparence. On ne se méfie jamais assez des eaux lentes.

C’est étrange comme une information locale peut soudainement vous rappeler que la vie est fragile, que les silences sont parfois plus lourds que les mots. Et ce soir-là, en rangeant mon matériel dans l’atelier, j’ai pensé à lui. Pas au jeune homme. À l’autre. À celui dont je ne parle jamais à voix haute.

Apprendre à écouter le bruit des choses qui ne bougent pas

Je m’appelle Solveig. Un prénom que mes parents ont déniché dans un vieux roman norvégien, et qui surprend toujours quand je le prononce dans les dîners gantois. J’ai 38 ans, je suis artificière de formation. Oui, artificière. Pas feux d’artifice grand public, non. Je conçois des effets pyrotechniques pour des spectacles de théâtre immersif, des installations d’art contemporain, parfois même des concerts. Je travaille avec la poudre, le souffre, le nitrate de potassium, les fils de magnésium. Je façonne des explosions contrôlées, des embrasements qui durent trois secondes et qu’on répète pendant des semaines.

Mariée à Thomas depuis huit ans. En couple depuis douze. Pas d’enfants. C’est un choix que nous avons fait ensemble, ou du moins que nous n’avons jamais vraiment eu à discuter. Il est traducteur de poésie flamande, passe ses journées à peser des mots entre le néerlandais et le français. Nous vivons dans un appartement au dernier étage d’un immeuble du XIXe siècle, non loin du Graslei, avec des poutres apparentes et une vue sur les toits qui, le soir, ressemblent à des crêtes de bateaux échoués.

Je suis une femme mariée à Gand, et jusqu’à il y a quelques mois, cette phrase me définissait entièrement, comme un costume bien taillé. J’étais l’épouse stable, la professionnelle discrète, celle qui sourit poliment aux soirées du conservatoire. Et puis l’hiver dernier, quelque chose a fissuré le vernis.

Le moment où le silence devient plus bruyant que les mots

Je ne saurais pas dire exactement quand tout a commencé. Peut-être ce jeudi de février où Thomas est resté enfermé dans son bureau jusqu’à minuit, et que je me suis retrouvée seule dans le salon à regarder la pluie couler sur les carreaux. Peut-être cette discussion anodine sur les vacances d’été, où nos réponses ont été comme deux lignes parallèles qui ne se croisent pas.

Ambiance Gand

Ce que je sais, c’est que j’ai téléchargé cette application sans vraiment y croire. Sans vraiment me l’avouer non plus. C’était une curiosité malsaine, un frisson que je n’avais pas ressenti depuis des années. Ce premier soir, j’ai fait défiler des profils dans le noir, la lumière bleue de l’écran éclairant mes doigts. Je ne cherchais rien, je voulais juste vérifier que j’étais encore capable d’être désirée, ou au moins de désirer. C’est absurde, je sais. Mais il y a des vérités qu’on n’admet que dans le silence des nuits sans sommeil.

Puis il y a eu lui. Pas un profil comme les autres. Une phrase dans sa bio, qui disait : « Je cherche quelqu’un qui comprend que le silence est aussi une conversation. » Cela m’a arrêtée. J’ai regardé ses photos, j’ai lu ses réponses, et j’ai senti ce vertige familier, celui que j’éprouve quand je prépare une charge pyrotechnique et que je sais exactement où va atterrir l’étincelle, mais pas ce qu’elle va embraser.

L’anticipation est une matière première

J’ai accepté un café. Un seul. C’était un jeudi d’avril, dans un salon de thé près de la cathédrale Saint-Bavon. J’y suis allée avec une heure d’avance, incapable de rester chez moi. Je me souviens du bruit de la pluie sur le store, du parfum du thé à la bergamote qui montait de ma tasse, de la sensation du bois lisse sous mes doigts. J’écoutais les gouttes, le grésillement de la machine à café, les conversations feutrées autour de moi. Chaque seconde était une petite explosion intérieure.

Il est arrivé en retard, les cheveux mouillés, un sourire gêné. Il s’appelle, je ne dirai pas son nom, parce que les noms donnent trop de réalité aux choses. Il travaille dans la conservation du patrimoine, restaure des manuscrits anciens. Il a des mains qui semblent connaître la fragilité. Nous avons parlé pendant deux heures. De lui, de moi, de Gand, de la manière dont les odeurs de cuir et de poudre à canon racontent des histoires différentes.

Je suis rentrée chez moi en marchant sous la pluie, et je n’ai pas senti l’eau. J’avais son message sur mon téléphone avant même d’arriver : « Je pense déjà au prochain silence. »

Entre les rendez-vous : l’attente comme un fil tendu

Ce qui est étrange avec ces rendez-vous, c’est ce qui se passe entre eux. Les jours qui s’étirent, les heures où je vérifie mon téléphone sans raison, les nuits où je repense à une intonation, à un geste, à la manière dont il a touché sa tasse. L’attente devient un espace à part entière, une dimension supplémentaire dans ma vie.

Je ne l’ai vu que quatre fois en cinq mois. Toujours le même rituel : un lieu public, jamais le même, toujours au bord de l’eau. Il choisit des endroits où l’on peut entendre le clapotis, le vent dans les peupliers, le frottement des cordages contre les quais. Il dit que le son de l’eau l’aide à penser. Moi, je me tais et j’écoute, et mon corps devient une caisse de résonance.

Je me surprends à repenser à ce dîner chez nous, la semaine dernière, quand Thomas a évoqué un collègue qui avait rencontré quelqu’un sur une application. Il disait ça sur le ton de la blague, en beurrant une tartine. J’ai souri sans répondre, et j’ai senti mes tempes battre. Ce soir-là, j’ai rangé la vaisselle en essayant de ne pas trembler. Thomas s’est endormi devant un documentaire sur les canaux flamands. Je suis restée éveillée à regarder l’ombre des stores danser au plafond.

La question que je ne me pose pas

Les gens se demandent sans doute pourquoi je fais cela. Pourquoi une femme mariée à Gand, bien installée, avec un métier passionnant, un compagnon attentif, irait chercher ailleurs ce qu’elle a déjà. Je pourrais invoquer l’ennui, la routine, l’absence d’enfants qui laisse un vide. Mais ce ne serait pas tout à fait vrai.

Ce que je cherche, je crois, c’est la sensation d’être une étrangère dans ma propre vie. De retrouver ce vertige que j’avais à vingt ans, quand tout était possible, quand chaque rencontre était une promesse. Quand on est mariée depuis longtemps, on connaît par cœur le rythme de l’autre, ses plis, ses habitudes, ses odeurs. Il n’y a plus de mystère, plus de cette attente électrique qui fait battre le cœur plus vite.

Et pourtant, c’est exactement cela que je retrouve dans ces après-midi volés. La tension d’être une femme mariée à Gand qui regarde sa montre en espérant que l’aiguille avance plus vite. Le plaisir interdit de préparer un sac, de choisir un vêtement, de glisser une note dans sa poche avant de sortir. Ce ne sont pas les rendez-vous eux-mêmes qui sont grisants. C’est tout ce qui les entoure : le trajet en tram, l’odeur de la pluie sur le bitume, le battement sourd de mon pouls quand je pousse la porte du café.

Un chiffre qui me fait réfléchir

L’autre jour, je suis tombée sur une étude de l’IFOP et de la Fondation pour l’Enfance, qui chiffrait à 58 % la proportion de personnes mariées estimant que la routine avait tué le désir dans leur couple. 58 %. Plus d’un couple sur deux. Le chiffre m’a glacée, parce qu’il donnait une statistique à ce que je vivais. Je n’étais pas seule, juste une donnée dans un tableau.

Mais une statistique ne dit rien de la texture des jours, du poids des silences partagés, de la manière dont on peut aimer quelqu’un et pourtant avoir besoin d’autre chose. Je n’ai jamais cessé d’aimer Thomas. Je crois même que je l’aime davantage depuis que je mens. C’est absurde, mais c’est ainsi. Chaque mensonge me renvoie à lui, à l’évidence de notre vie commune, à tout ce que je ne veux pas perdre.

Il y a quelques jours, j’ai laissé le téléphone allumé sur la table de la cuisine. Thomas est passé derrière moi, a vu l’écran, a demandé : « C’est qui ? » J’ai répondu : « Une cliente, elle veut des effets pour un spectacle en plein air. » J’ai détourné les yeux vers l’horloge, vers la pluie qui redoublait dehors, vers n’importe quoi d’autre que son regard. Il a hoché la tête, m’a embrassée sur le front, et est allé préparer du thé. J’aurais aimé lui dire la vérité, juste pour voir ce qui se passerait. Mais je ne l’ai pas fait. Pas encore.

Ambiance Gand

Le poids de mes propres contradictions

Parfois, le soir, je me surprends à juger les autres. Je lis un article sur une affaire d’infidélité, et je hausse les sourcils avec une certaine supériorité morale. « Comment peut-on faire ça à son conjoint ? » me dis-je. Puis je réalise que je suis exactement cette personne que je juge. La contradiction me brûle la gorge. J’aurais voulu être quelqu’un de plus net, de plus cohérent. Mais la vie n’est pas un spectacle pyrotechnique bien réglé : il y a toujours une étincelle qui part de travers, un timing qui déraille, un silence qui dure trop longtemps.

Il n’y a pas si longtemps, je me suis surprise à examiner le profil de son épouse sur les réseaux sociaux. Elle est jolie, souriante, poste des photos de leurs vacances en Bretagne. J’ai regardé son visage sans hostilité, presque avec une forme de compassion. Nous étions toutes les deux du même côté, et pourtant je la volais, d’une certaine manière. Pas son mari, non. Juste un peu de son temps, un peu de son attention, un peu de l’homme qu’elle croyait connaître entièrement.

Ce que je ne dirai jamais à voix haute

Alors que j’écris ces lignes, dans mon atelier, au milieu des odeurs de soufre et de papier brûlé, je sais que je continuerai à le voir. Pas par addiction, pas par désespoir, mais parce que ces rendez-vous sont devenus une respiration dans ma vie. Une parenthèse où je ne suis ni Solveig l’artificière, ni Solveig l’épouse, mais juste une femme qui écoute le clapotis de l’eau et les battements de son propre cœur.

Je ne sais pas où cela mène. Peut-être nulle part. Peut-être que dans un mois, je n’aurai plus envie, que le frisson s’éteindra comme une mèche trop courte. Peut-être que Thomas finira par comprendre, par voir les silences dans mes paroles. Peut-être que je finirai par tout lui avouer, un soir, après un dîner trop long, en regardant les lumières de Gand scintiller dans la nuit.

Mais pour l’instant, je vis dans l’attente. Dans cette tension délicieuse entre ce que je suis et ce que je pourrais être. Entre le mariage et le désir. Entre la pluie et l’incendie.

Et je crois que c’est cela, être une femme mariée à Gand, à 38 ans, qui a choisi de ne pas choisir. Qui préfère le vertige de l’équilibre instable à la sécurité d’une réponse définitive.

La pluie s’est arrêtée sur les toits. Demain, je le reverrai. Il a dit qu’il connaissait un endroit, près du port, où les bateaux font un bruit sourd en frappant les pontons. Je l’entends déjà.

Rencontrez des femmes mariées discrètes près de Gand

Des profils vérifiés, une inscription gratuite, des rencontres réelles.

Voir les profils disponibles →

Publications similaires