L’attente entre deux saisons
Il flotte dans ma cuisine une odeur de pommes et de cannelle, ce matin. C’est celle des compotes que je prépare le dimanche, en prévision des goûters de la semaine. Je les emballe dans des bocaux en verre, je les aligne sur l’étagère, et je me dis que la vie est pleine de ces petites routines qui nous tiennent debout. Hier, en passant devant la gare de Berne, j’ai entendu deux hommes discuter du départ de Guy Parmelin et de ce que cela signifiait pour la Suisse romande. « Qui va défendre les Romands à Berne ? » demandait l’un. Je me suis surprise à sourire : en tant que femme lesbienne mariée à Berne depuis six ans, je sais bien que la défense de soi commence toujours par des gestes silencieux et quotidiens.
Je m’appelle Camille. J’ai 33 ans. Je suis cheffe de projet en médiation culturelle pour une fondation qui travaille sur les archives sonores des langues minoritaires suisses. C’est un métier que j’ai construit patiemment, entre une maîtrise en ethnolinguistique et des années de terrain dans les Grisons, à recueillir des témoignages. Je suis mariée à Elisa, traductrice juridique de profession, et nous avons des jumelles de quatre ans, Anna et Clara. Voilà. C’est banal et c’est unique, comme toutes les vies.
Ce que personne ne sait, ce que je n’écris nulle part, c’est que ces dernières semaines, une autre attente habite mes journées.
Le pli de la lettre
Il y a des choses qui ne se disent pas. Pas par honte, mais parce que le langage est trop lent pour attraper certaines lumières. Je reçois une lettre tous les dix jours, en moyenne. Elle arrive dans une enveloppe blanche, sans nom d’expéditeur, postée dans une ville que je ne connais pas. Le papier est épais, légèrement granuleux sous les doigts. L’écriture est fine, penchée à droite, comme si elle se dépêchait de dire avant que le temps ne lui échappe.
Je découpe l’enveloppe avec un coupe-papier, un geste que j’ai appris de ma grand-mère, qui recevait chaque semaine une lettre de sa sœur partie vivre au Canada. Elle les rangeait dans une boîte en fer blanc, et je me souviens de l’odeur de métal mêlée à celle du vieux papier. Aujourd’hui, je n’ai pas de boîte. Je glisse les lettres dans un livre de poésie, entre les pages d’une élégie de Rilke. Personne ne les cherche là.
Avant d’ouvrir la lettre, je la pose sur la table, je la regarde quelques secondes. C’est un rituel. J’écoute le silence de l’appartement. J’attends. Ce temps suspendu, entre l’enveloppe et la lecture, est ce qu’il y a de plus intense. Je sens battre mon pouls au bord des doigts. Puis je lis.
Ce ne sont jamais des déclarations. Ce sont des fragments de jours : le bruit de la pluie sur une fenêtre, le goût d’un thé à la verveine, le passage d’un avion dans le ciel. Les mots sont choisis, précis, presque austères. Et pourtant, chaque phrase est une empreinte.
Le baromètre du dehors
Selon le dernier baromètre IFOP sur l’acceptation des orientations sexuelles en Europe, la Suisse figure parmi les pays où la tolérance affichée est élevée, mais où les discriminations quotidiennes restent sous-estimées. Je ne suis pas militante. Je n’ai jamais défilé. Mais je sais ce que c’est que de marcher dans une rue de Berne, main dans la main avec Elisa, et de croiser le regard d’un passant qui ralentit un peu trop. Ce n’est pas de la haine, non. C’est une curiosité maladroite, une distraction. Cela ne fait pas mal, cela use.
Notre mariage a été célébré dans un petit bureau de l’état civil, un matin gris de novembre. Il y avait nos parents, nos deux témoins, et une employée municipale qui nous a dit, en nous tendant les certificats, que c’était le premier mariage homosexuel qu’elle enregistrait. Elle avait les yeux qui brillaient. Elisa pleurait. Moi, je riais, nerveusement, en serrant trop fort la main de ma femme.
C’est drôle comme les souvenirs reviennent quand on attend quelque chose. Le poids de cette main serrée, la chaleur, la peur que tout s’arrête. Et puis la vie qui continue, les jumelles qui arrivent, les nuits sans sommeil, les biberons, les premiers mots. Aujourd’hui, Anna dit « maman » en regardant Elisa, et Clara dit « maman » en me regardant. Nous avons expliqué, avec des mots simples, que nous sommes deux mamans qui s’aiment. Elles ont hoché la tête, et ont demandé à savoir si on pouvait avoir un chat.
Le jour du rendez-vous
Je ne sais pas comment appeler cela. Rendez-vous n’est pas le mot juste : trop anodin. Rituel ? Trop solennel. Je dirais : le jour où je me prépare à être ailleurs.
Ce jour-là, je dépose les filles à la crèche. Je les embrasse sur le front, je respire leur odeur de shampoing à la pêche. Elisa part tôt, elle a une réunion à Lausanne. La maison est vide. Je m’assieds sur le canapé, je ferme les yeux.
C’est ce silence, avant, qui est le plus parlant.
J’entends le frigo qui ronronne, une vitre qui tremble sous le vent. Je sens l’odeur du café refroidi dans ma tasse. Je passe la main sur le tissu du coussin, un lin un peu rêche. Ces sensations, je les enregistre comme des repères. Elles disent : tu es là, Camille. Tu es ici, dans cette vie.
Et puis je me lève.
Je prends le train, je descends à une gare que je ne connais pas. Je marche. Il y a un café, ou un banc, ou un jardin public. J’attends.

L’attente est une matière vivante. Elle a son propre poids, sa propre température. Parfois, il pleut. Parfois, le soleil est si fort que je plisse les yeux. J’écoute les sons : des pas, des conversations, un chien qui aboie au loin. Je touche le bois de la table, les veines du pin, la rugosité d’une écorce.
Je ne sais pas à quoi ressemble son visage. Je pourrais le décrire, bien sûr, mais ce n’est pas cela qui compte. Ce qui reste, après, c’est une voix. Grave, posée, avec cette façon de faire durer les syllabes. Et un rire qui commence doucement, comme une brèche dans un mur.
Les jours qui suivent
Le retour est plus long que le départ. Je rentre, je retrouve la maison, les jouets qui traînent, la lessive à plier. Je prépare le dîner. Elisa me raconte sa journée. Je l’écoute, je réponds, je ris. Tout est normal. Rien n’a changé.
Et pourtant, il y a une couche supplémentaire, invisible, qui vibre sous ma peau. Comme un second souffle. Le soir, quand les filles sont couchées, je vais dans la salle de bains. J’ouvre le robinet, je laisse l’eau couler sur mes mains. Je regarde mes doigts, les lignes de ma paume. Je souris, seule.
Cette vie partagée avec Elisa est belle. Elle est solide, elle est vraie. Je l’aime profondément. Nous avons construit ensemble une famille, un équilibre, une maison. Ce que je vis en parallèle ne la menace pas : c’est un autre territoire, une chambre secrète dans une maison déjà pleine. Peut-être que cela n’a pas de nom. Peut-être que c’est simplement un besoin de présence, d’une autre forme d’attention, d’une vibration différente.
La météo intérieure
L’automne arrive. Les feuilles tombent sur les pavés de la vieille ville. Je passe devant la cathédrale, je regarde les ours dans la fosse. Berne est une ville lente, presque somnolente, mais elle a ceci de particulier : elle accepte les secrets. Les siens, ceux des habitants, ceux des rivières souterraines qui coulent sous les rues.
Je suis une femme lesbienne mariée à Berne, et ce titre, je l’ai gagné au prix de beaucoup d’efforts. Mais je suis aussi une femme qui attend une lettre, qui compte les jours, qui écoute le bruit du vent dans les marronniers en se demandant si elle va venir.
Il y a des semaines où la lettre n’arrive pas. Ces jours-là, je vérifie deux fois la boîte aux lettres. Je refais le trajet jusqu’à la gare, comme si l’absence pouvait se dissoudre dans la marche. Je sens l’impatience au creux de l’estomac, cette petite tension qui ne me lâche pas. Le manque n’est pas violent. Il est doux, presque confortable, comme une courbature qu’on aime à étirer.
Et puis un matin, l’enveloppe blanche est là. Je la prends, je la pèse, je la soulève. Elle ne contient rien de plus que des mots. Mais ces mots, pour quelques heures, suffisent à repeindre le monde.
L’écho de l’enfance
Je n’ai jamais dit cela à personne, mais quand j’étais petite, je gardais des cailloux dans ma poche. Des cailloux lisses, ramassés sur les chemins de ma campagne natale. Je les sortais en classe, je les faisais glisser entre mes doigts. C’était mon secret. Personne ne savait pourquoi je les aimais. Moi non plus, d’ailleurs. Peut-être parce qu’ils étaient froids, silencieux, et qu’ils me rappelaient que je pouvais garder quelque chose pour moi.
Aujourd’hui, je n’ai plus de cailloux. Mais j’ai des lettres, et cette sensation d’un monde parallèle qui palpite en silence.
Avant le prochain hiver
Le bus traverse la place. Une femme lit dans la lumière dorée. Un enfant court après un pigeon. La vie continue.
Je ne sais pas combien de temps cela va durer. Je ne veux pas le savoir. L’attente est devenue une discipline, un art. Elle m’apprend à être plus présente, plus attentive aux détails. Quand je prépare le dîner, je goûte les épices. Quand je lis une histoire aux filles, je ralentis le rythme des phrases. Quand Elisa pose sa main sur mon épaule le soir, je sens le poids exact de cette tendresse.
Peut-être que tout cela n’est qu’une façon d’habiter plus pleinement ce que j’ai. Je ne cherche pas à fuir la réalité. Je cherche à l’alourdir de sens.
Alors j’attends la prochaine lettre. J’attends le prochain silence partagé. J’attends, comme on attend la première neige sur Berne : sans impatience, avec la certitude que cela viendra. Et que le monde, un instant, sera exactement ce qu’il doit être.
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