Le ciel jaune au-dessus de Villeray

Il y a des choses qui ne s’écrivent pas dans un horaire de travail. Stéphane le sait depuis ce matin de juillet où le ciel de Montréal a viré au jaune pâle, une couleur bizarre, presque inquiétante, que les stations météo ont attribuée aux feux de forêt du nord-ouest. Selon un article de La Presse, des particules fines remontaient du Labrador, donnant au jour cette teinte de thé faible. Debout devant la fenêtre de son appartement de la rue Jean-Talon, Stéphane n’a pas pensé aux indices de qualité de l’air. Il a pensé à autre chose.

Sa journée commence toujours par le même geste mécanique. Il attrape son casque de sécurité posé sur la console de l’entrée, vérifie que sa gourde est pleine, glisse un sandwich, qu’il prépare lui-même depuis des années, parce que les cantines de chantier ne proposent jamais rien qui tienne compte de ses restrictions alimentaires, dans son sac à dos. Il roule jusqu’au terminal maritime de l’Est, traverse les terrains vagues industriels où les herbes folles poussent entre les gravats. Les BPC, il les connaît comme d’autres connaissent les vins. Il passe ses journées à gratter, à prélever, à analyser des sols qui portent l’héritage toxique d’une autre époque.

À quarante-huit ans, Stéphane est technicien en décontamination de sols aux BPC sur les anciens sites portuaires de Montréal. C’est un métier que personne ne comprend vraiment quand il le dit lors des soupers de famille. « Tu fais quoi, déjà ? » lui demande-t-on régulièrement. Il explique : prélèvements, traitement in situ, excavation contrôlée. On hoche la tête, on change de sujet. Ce métier, il l’a choisi parce qu’il n’a jamais supporté l’idée de rester assis dans un bureau climatisé. Avant les BPC, il a été guide touristique à vélo, puis étalagiste chez Renaud-Bray, puis technicien de scène dans une salle de spectacle du Plateau. À chaque fois, il a fini par s’ennuyer. La décontamination, au moins, est un travail qui a un début et une fin : un jour, le sol est pollué ; un autre jour, il ne l’est plus.

L’appartement de la rue Jean-Talon est silencieux quand il part. Nassim dort encore, son mari est kinésiologue et commence ses consultations plus tard dans la matinée. Dans la chambre voisine, Félix, six ans, ronfle doucement, son doudou écossais serré contre lui. Stéphane referme la porte avec précaution, entend le déclic de la serrure. Dans trois heures, Nassim déposera Félix au camp de jour municipal, dans le parc de la rue Villeray. Dans six heures, Stéphane sera de retour, couvert de sueur et de poussière fine, et il prendra une douche interminable en écoutant les nouvelles de la mi-journée.

Mais pour l’instant, il y a ce ciel jaune et cette sensation étrange, comme un rappel que le monde peut changer de couleur sans prévenir.

Le goût de la routine

Il faut dire les choses comme elles sont : Stéphane aime sa vie. Il l’aime profondément, d’un amour tranquille qui ressemble à la lumière de cinq heures sur le balcon arrière de l’appartement. Nassim est un homme patient et drôle, qui rit fort et cuisine mal, mais qui s’obstine à vouloir apprendre. Félix est un enfant sensible, qui pose des questions sur tout. Ensemble, ils forment ce qu’on appelle une famille. Rien de spectaculaire, rien de tragique. Juste une mécanique bien huilée, avec ses jours sans et ses jours meilleurs.

Stéphane a rencontré Nassim il y a onze ans, dans un bar de la rue Sainte-Catherine. Ils se sont mariés trois ans plus tard, dans un petit salon de l’arrondissement Villeray, Saint-Michel, Parc-Extension, entourés de trente invités qui pleuraient. Félix est arrivé via une mère porteuse au Québec, une amie de la sœur de Nassim. C’était le chaos, l’émotion, les nuits blanches. Aujourd’hui, c’est une vie normale. Le samedi matin, ils vont au marché Jean-Talon ; le dimanche, ils marchent dans le parc du Mont-Royal ; le lundi, Stéphane retourne sur son chantier.

Pourtant, depuis quelques mois, il y a quelque chose qui grince. Un bruit presque inaudible, comme une fenêtre mal fermée dans une pièce vide. Stéphane le ressent surtout le soir, quand il prépare le lunch de Félix pour le lendemain et que Nassim est déjà couché. Il reste seul dans la cuisine, coupe les pommes en tranches, remplit la gourde d’eau fraîche, et se surprend à regarder son reflet dans la vitre noire de la fenêtre. Qu’est-ce qui a changé ? Rien. Et peut-être que c’est ça, le problème.

Il n’a pas parlé de cette sensation à Nassim. Il ne sait pas comment. Comment dire à l’homme qu’on aime que tout va bien, et que pourtant, on a l’impression de vivre en décalage, comme un acteur qui jouerait parfaitement son rôle dans une pièce dont il a oublié le texte.

Un jour, en rangeant des livres, il est tombé sur un vieux roman d’André Aciman, Call Me By Your Name. Il l’avait lu dix ans plus tôt, dans une vie antérieure, avant Félix, avant le mariage. Il se souvenait de la lumière d’été, de l’odeur des abricots, de cette façon qu’a l’amour de vous prendre par surprise. Il a feuilleté quelques pages, puis reposé le livre sur l’étagère. Il n’a pas eu le courage de le relire.

La clé sous le pot de basilic

Il y a un détail que Stéphane ne raconte à personne, parce qu’il n’a pas d’importance et qu’il en a pourtant. Depuis deux ans, sa plante d’intérieur, un misérable basilic qu’il a acheté chez Provigo et qui refuse de mourir, malgré tous ses oublis d’arrosage, produit des feuilles qui sentent moins le basilic que la menthe poivrée. Il a essayé de comprendre pourquoi. Il a changé la terre, la lumière, la fréquence des arrosages. Rien n’y fait. Le basilic continue de sentir la menthe, comme s’il s’obstinait à être autre chose que ce qu’il devrait être. Stéphane pourrait le jeter, en racheter un. Mais il ne le fait pas. Peut-être parce que cette plante absurde lui rappelle que les choses ne tiennent pas toujours leur promesse, et que c’est parfois une forme de vie.

À l’échelle de sa vie d’homme gay marié à Montréal, ce basilic mutant est insignifiant. Mais Stéphane y pense souvent, en sortant la poubelle ou en ouvrant la fenêtre de la cuisine. La plante est posée sur le rebord, offerte au ciel jaune de ce matin d’été. Elle a l’air de s’en ficher.

Le chantier dans le port

Le terminal maritime où Stéphane travaille depuis trois ans est un empire de béton et de rouille. Les grues géantes se dressent au-dessus des conteneurs comme des squelettes de dinosaures. L’odeur est un mélange de gasoil, de sel et de terre humide. Stéphane aime cette odeur. Elle est franche, sans compromis. Contrairement au basilic de sa cuisine, le port ne prétend pas être autre chose que ce qu’il est : un lieu de passage et de pollution.

Ambiance Montréal

Il enfile sa combinaison blanche, ses gants, vérifie le détecteur de gaz. Son collègue Marc, un Québécois pur laine dans la cinquantaine, lui tend le plan du jour : un secteur près du silo à grains où les analyses de sol ont révélé des concentrations anormales de PCB. Stéphane écoute, note, hoche la tête. Il connaît son travail. Il sait qu’il faudra foreuse, carottage, échantillonnage. Rien de nouveau.

Pendant qu’il prépare le matériel, son téléphone vibre dans sa poche. Un message de Nassim : « J’emmène Félix à la piscine du parc Villeray ce soir. Tu veux qu’on t’attende ? »

Stéphane sourit. Il tape : « Oui. Pense à prendre une serviette en plus. »

Il range le téléphone et reprend son travail. Mais quelque chose est resté de ce matin jaune, de cette lumière bizarre qui n’en finit pas de filtrer à travers les nuages. Il fore le sol, remonte la carotte, l’observe. La terre est grasse, presque noire, avec des reflets irisés qui trahissent la présence des polluants. Il la pèse, la conditionne, la marque. Geste après geste, le temps s’écoule, régulier comme une horloge.

À midi, il s’assoit sur une caisse en plastique près de la cantine mobile. Il mange son sandwich, concombre, fromage à la crème, poivron grillé, en regardant le port. Une goélette passe lentement, chargée de bois d’œuvre. Plus loin, on aperçoit le pont Jacques-Cartier dans la brume jaune. Stéphane boit une gorgée d’eau. Il pense à la ligne de métro qu’il prendra ce soir, au trajet de quarante minutes qui le ramènera chez lui.

L’arrêt Jean-Talon

La station Jean-Talon, à l’intersection des lignes bleue et orange, est un lieu que Stéphane connaît par cœur. Les odeurs de friture du fast-food thaï de l’autre côté de la rue, le vendeur de maïs grillé qui installe son chariot vers quatre heures, les graffitis sur le mur du tunnel piétonnier. Il a traversé ce métro des centaines de fois, le matin et le soir, avec la même cadence.

Mais aujourd’hui, quelque chose est différent. Peut-être le ciel jaune qui continue de teinter la lumière même sous terre. Peut-être la fatigue. Peut-être autre chose. Alors qu’il attend sa correspondance, il regarde les gens qui passent. Un couple se tient par la main, deux femmes, la trentaine, l’une raconte quelque chose avec des gestes amples. Plus loin, un père porte son enfant sur ses épaules, l’enfant rit aux éclats.

Stéphane observe sans envie. Il est heureux. Vraiment. Il aime Nassim, il aime Félix, il aime leur vie. Mais il y a ce mot, « routine », qui a pris dans sa tête une couleur différente ces derniers temps. Pas négative. Juste étrangère.

Il monte dans la rame, s’installe sur un siège côté fenêtre. Le métro démarre, les lumières fluorescentes clignotent. Il sort son téléphone, regarde sans voir les messages sur son écran. Dans le reflet de la vitre, il aperçoit son visage. Il a quarante-huit ans. Des pattes d’oie autour des yeux, des cheveux qui grisonnent sur les tempes. Il n’est plus le garçon qui draguait dans les bars de la rue Sainte-Catherine ou qui passait ses nuits à écrire des poèmes sur un cahier à spirale.

Mais il n’a pas non plus envie de redevenir ce garçon. La question est ailleurs.

Un plat qu’il rate toujours

Stéphane a un secret culinaire : il est incapable de réussir un risotto. C’est devenu une blague récurrente dans le couple. À chaque fois qu’il essaie, le riz colle, le bouillon ne s’absorbe pas correctement ou le parmesan fait des grumeaux. Nassim se moque gentiment : « Laisse-moi faire le risotto, toi tu t’occupes des carottes râpées. » Stéphane accepte, mais au fond, cela l’agace. Il aimerait maîtriser ce plat. Il a regardé des vidéos, lu des recettes, acheté du riz carnaroli. Rien n’y fait. Le risotto reste son talon d’Achille.

Ce soir-là, en rentrant du travail, il trouve Nassim dans la cuisine, affairé devant une casserole de bouillon de poule. Félix est déjà en pyjama, mouillé des cheveux jusqu’aux orteils, la piscine du parc Villeray a encore fait des ravages.

« Ça sent bon, dit Stéphane en déposant son sac.

— Risotto à la courge et à la sauge, répond Nassim sans se retourner. J’ai improvisé.

— Tu es un génie.

Ambiance Montréal

— Je sais. »

Ils s’embrassent sur la joue, un geste rapide, presque distrait. Stéphane va voir Félix dans le salon, lui fait un câlin, écoute le récit de son après-midi aquatique. Puis il revient dans la cuisine.

« Tu veux que je finisse ?

— Non, assieds-toi. Raconte-moi ta journée. »

Stéphane s’assoit à la table, pose ses coudes sur le formica. Il parle du ciel jaune, du carottage, de la goélette dans le port. Il ne parle pas du métro, ni du livre d’Aciman, ni du basilic qui sent la menthe. Mais en racontant sa journée, il réalise qu’il a passé les dernières heures à penser à autre chose. À quoi, exactement ? Il ne saurait le dire. À la couleur du ciel, peut-être. À cette sensation de vie qui demande à être vécue autrement.

Le désir sans nom

Ce que Stéphane n’a jamais dit à Nassim, pas même une fois en onze ans de vie commune, c’est qu’il a parfois besoin d’être regardé. Pas regardé avec tendresse, ni avec habitude. Regardé comme on regarde quelque chose qu’on désire. Ce regard-là, il ne l’a plus croisé depuis longtemps. Dans les yeux de son mari, il voit de l’amour, de la complicité, de la fatigue. Tout ce qui fait une vie à deux, en somme. Mais pas ce frisson-là.

Il n’y a rien de mal à cela. Les amours longues ne sont pas des amours tièdes, mais elles perdent un certain tranchant. Stéphane le sait. Il ne se plaint pas, ne reproche rien. Simplement, de temps en temps, il se souvient d’une époque où il pouvait marcher dans la rue et croiser un regard qui s’attardait, où le simple fait d’être vu le faisait exister différemment. Aujourd’hui, il porte une alliance, il a des cernes, il sent la transpiration quand il rentre du chantier. Il est un père, un mari, un technicien de décontamination. Il est tout cela, et parfois il ne sait plus s’il est encore autre chose.

Le matin, avant le réveil de Félix, il se regarde dans le miroir de la salle de bain. Il n’a pas de problème avec son corps. Il est en forme, ses bras sont musclés par le travail physique, sa peau est tannée par les étés dehors. Il pourrait encore plaire. Mais il ne cherche pas à plaire. Il n’y pense même pas. C’est là que le bât blesse.

Le silence après la tempête

Dehors, le ciel a retrouvé sa couleur normale. Les feux de forêt se sont éloignés, les particules sont retombées. Montréal respire. Stéphane est couché près de Nassim, dans la chambre bleue qu’ils ont peinte ensemble il y a six ans. Félix dort dans la pièce d’à côté, son doudou serré contre lui. Tout est calme.

Stéphane ne dort pas. Il écoute la respiration de son mari, régulière, confiante. Il pense à ce que serait sa vie s’il n’avait jamais rencontré Nassim. Il pense à ce qu’elle serait s’il n’avait pas eu Félix. Des pensées sans issue, des jeux de l’esprit. Il se tourne sur le côté, pose sa main sur l’épaule de Nassim.

« Tu dors ?

— Pas encore.

— Je t’aime.

— Moi aussi. Dors, maintenant. »

Stéphane ferme les yeux. Dans son sommeil, il rêve qu’il marche dans un champ de terre noire, sous un ciel jaune. Il ne sait pas s’il va vers quelque chose ou s’il s’en éloigne. Mais il marche. Et pour la première fois depuis longtemps, il aime ce mouvement, cette direction inconnue. Il ne s’excuse pas de la prendre.

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