Entre deux projections : l’attente d’une maîtresse à Nantes
Elle referme la porte de son appartement rue Fouré. Dehors, le ciel bas de ce mardi de juillet noie les façades dans une lumière grise et douce. Nantes retient son souffle entre deux averses. Elsa pose son sac, attrape son téléphone. Rien. Pas de message. Elle sait pourtant que le prochain rendez-vous est dans quatre jours, un jeudi, après le travail. Quatre jours d’intervalle qui pèsent plus que les semaines sans lui. Depuis dix-huit mois, elle a appris à compter non plus en heures mais en espaces vierges entre deux étreintes. C’est là, dans ce vide-là, que se niche la véritable intensité.
Elsa a trente-six ans. Programmarrice de films indépendants pour un cinéma d’art et d’essai du centre-ville, elle passe ses journées à choisir des œuvres qui ne seront vues que par quelques initiés, des films muets restaurés, des documentaires chinois, des raretés brésiliennes. Un travail de l’ombre, qui exige patience et foi dans le temps long. Sans doute y a-t-elle appris à goûter les silences, les attentes, les promesses différées.
Un mercredi à l’horizon
Le mercredi, aujourd’hui. Dans trois jours, ce sera jeudi. La fenêtre de son bureau donne sur le quai de la Fosse, où les trams glissent dans un bruit familier. Elle se souvient du premier rendez-vous : un café place du Bouffay, un après-midi d’hiver, la buée sur les vitres. Il était en retard, toujours en retard, d’ailleurs, et elle avait attendu vingt minutes en sentant son cœur battre sous son manteau. Ce frisson précis, elle le retrouve chaque fois, intact.
Soudain, son téléphone vibre. Un message court : « Jeudi même heure ? » Elle répond d’un simple pouce levé. Pas de cœurs, pas de mots doux. Leur code tient dans la sobriété. Elle éteint l’écran et reprend la lecture du synopsis qu’elle doit valider : un film coréen sur une femme qui attend son amant à la gare pendant des années. Elsa sourit. La vie imite l’art, mais sans la tragédie.
L’été des amours clandestins
Dehors, la ville s’apprête à vivre une effervescence. Ouest-France rapportait que la demi-finale de la Coupe du monde entre la France et l’Espagne sera diffusée sur écran géant à la prairie des Dunes, avec fan zone et animations. Elsa y pense, mais elle sait qu’elle n’ira pas. Trop de monde, trop de risques, pas qu’on les voie ensemble, mais qu’on la voie attendre seule devant un écran, et que quelqu’un pose la question qui fâche. Non, elle préfère les soirs de semaine, les terrasses discrètes du passage Pommeraye, les chambres d’hôtel rue de la Craffe où le papier peint a des motifs de glycine.
Ce qui brûle le plus, ce n’est pas la chair, c’est la certitude qu’il l’a choisie. Qu’aujourd’hui, demain, dans son lit conjugal, il pense à elle. Cette pensée lui donne une force calme, presque arrogante. Elle n’a jamais ressenti de jalousie : elle sait qu’elle occupe un espace que la routine ne peut atteindre. Elle est l’intrus, le privilège, l’exception.
Le bruit du tramway
Le temps des amants est un temps suspendu. Depuis qu’elle a vu le film Gabrielle de Patrice Chéreau, avec Isabelle Adjani en femme mariée qui s’aventure hors de son couvent domestique, Elsa s’est surprise à penser aux mécanismes du secret. Dans le film, la liaison est découverte, elle éclate. Chez eux, rien n’a jamais transpiré. Il est marié depuis treize ans, père de deux enfants qu’elle n’a jamais vus. Il ne lui montre aucune photo, ne raconte aucune anecdote familiale. Cet effacement est une politesse, il protège leur bulle.
Elle, de son côté, vit seule. Célibataire sans enfant, fille unique de parents retraités qui habitent à Rezé, elle a construit une vie où les contraintes sont rares. Un choix, peut-être, ou une conséquence. Elle se souvient d’un été, il y a longtemps, où elle avait travaillé dans une ferme maraîchère en Bretagne intérieure, à arracher des légumes sous une chaleur accablante. Le soir, elle rentrait exténuée et heureuse, le goût de la terre dans la bouche. Cette force qu’elle avait trouvée dans la répétition des gestes, elle la retrouve aujourd’hui dans l’attente.
Le blanc entre les mots

Jeudi matin. Elle s’éveille une heure avant le réveil. Elle prépare un café noir, s’assoit à sa table, regarde la pluie qui rince les toits d’ardoise. Elle choisit une robe, pas trop habillée, pas trop négligée, et un collier en argent qui lui vient de sa grand-mère. Il ne remarque jamais les détails vestimentaires, mais elle s’en moque ; elle le fait pour elle, pour le rituel.
À 18 heures, elle est au café habituel, rue de la Verrerie. Il est 18 h 12 quand il arrive. Il s’assoit en face d’elle, commande un expresso. Il lui prend la main sous la table, sans un mot. La conversation roule sur des banalités, le temps, les films qu’elle programme, un concert qu’il ne pourra pas voir. Rien qui ne laissât penser à un secret. Mais ses doigts, à elle, comptent les secondes.
Puis vient le moment où ils quittent le café, l’un après l’autre, sans se retourner. Elle marche jusqu’à la rue des Petites Écuries, pousse la porte d’un hôtel ancien. La chambre est petite, avec un lit à baldaquin et une fenêtre sur cour. Il la rejoint cinq minutes plus tard.
Et là, le récit s’arrête.
L’après
Le lendemain matin, Elsa récupère son écharpe qu’elle avait oubliée dans la chambre. Le tissu porte encore l’odeur du savon de l’hôtel, un parfum simple, propre, presque neutre. Elle le respire, puis le range dans son tiroir avec les autres.
Elle reprend sa journée. Au cinéma, elle doit animer une discussion autour d’un documentaire sur les ingénieurs de l’espace. Elle parle, répond aux questions, tandis que dans son cou, une invisible empreinte brûle doucement. Personne ne voit rien. C’est cela, être une maîtresse à Nantes : porter un monde entier sous une surface lisse, comme la Loire en été, calme en apparence mais traversée de courants secrets.
L’art du départ
Le rendez-vous suivant est dans deux semaines. Il part en vacances avec sa famille, il faudra tenir. Elsa ne souffre pas de l’absence : elle la prépare, la anticipe, l’habite. Elle lit des livres sur la patience, cette vertu des amants, et programme des films qu’elle regarde seule, dans son salon, en pensant à ce qu’elle lui racontera.
Un soir, elle écoute la chanson Je t’attends de Juliette Armanet, et les paroles sur l’attente comme un espace habité lui font monter les larmes aux yeux. Pas de tristesse. Juste la certitude que cette vie secrète lui appartient, qu’elle est son œuvre, sa création.
Elle ne se demande pas jusqu’où cela ira. Elle ne se projette pas. Elle vit dans l’instant qui précède, dans cette vibration subtile qui fait que chaque jour sans lui est une promesse, que chaque matin est un pas de plus vers la prochaine porte qui s’ouvrira.
Nantes est une ville de ponts et de passages, de plans d’eau qui reflètent le ciel. Elle y marche souvent, le long de l’île de Nantes, là où les anciens chantiers navals ont laissé place à des ateliers d’artistes. Elle aime ce mélange de lourd et de léger, d’industriel et de fragile. Comme elle.
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