Un homme, une chambre, une ville qui se vide

Il est 19h17 quand mon téléphone vibre sur la table de la cuisine. Astrid est dans le salon avec les enfants, le bruit de la télévision couvre à peine les rires de mes garçons qui jouent aux Lego sur le tapis. Je jette un œil à l’écran : un prénom, rien d’autre. Je repose le téléphone face contre la table, et je termine de couper les tomates pour la sauce.

À 21h42, quand la maison est silencieuse, je lis le message dans la pénombre de ma bibliothèque. Trois mots. Un rendez-vous. Demain, 14h, comme d’habitude.

Je suis un amant à Bruxelles depuis deux ans et sept mois. Et ce matin, en descendant du bus, je suis tombé sur un article de La Dépêche qui révélait que 37.000 habitants ont quitté la capitale l’an dernier. Je l’ai lu deux fois, adossé à un poteau métallique près de la station Rogier. 37.000. Une ville qui se vide, et moi qui reste. Non pas que je la refuse, cette fuite : j’ai souvent imaginé le vide, l’air plus propre, les journées plus lentes. Mais je suis encore là, attaché à ce drôle de territoire où j’ai planté ma vie de famille et, dans un recoin discret, cette autre existence que personne ne soupçonne.

On me demande parfois, dans les dîners entre amis, où je trouve l’énergie. Marc, mon voisin du dessus, collectionneur de montres vintage et insomniaque notoire, me dit souvent que je travaille trop. « Tu as des cernes, Sylvain, tu devrais lever le pied. » Il ne sait pas que mes nuits sont parfois peuplées de trajets, d’attentes, de messages qu’on efface. Mais ce n’est pas une question d’énergie. C’est une question de choix.

Ce que personne ne voit

Je suis sculpteur sur métal. Mon atelier est un ancien garage dans le quartier des Marolles, là où les murs suintent encore l’odeur du charbon et de la bière tiède. Je travaille l’acier et le cuivre, je plie, je soude, je patine des formes qui n’ont d’autre utilité que d’exister. C’est un métier que j’ai appris tard, à 34 ans, après avoir passé dix ans dans un bureau à gérer des dossiers qui ne me concernaient pas. Ma femme, Astrid, est infirmière en soins palliatifs. Elle voit la mort tous les jours, alors elle ne pose pas de questions sur mes horaires décalés, mes soirées à l’atelier, mes week-ends parfois envolés. Elle croit que je prépare une exposition. Je prépare peut-être une exposition, un jour, mais pas encore.

Nous sommes mariés depuis quinze ans. Deux garçons, 11 et 8 ans, Auguste et Paul. Une maison de ville à deux pas du parc de Woluwe. Un chien, un chat, une vie qui ressemble à celle des autres. Les parents d’Astrid viennent dîner le dimanche, les miens vivent à Namur, on se voit trois fois par an. Tout est lisse, stable, prévisible. Et c’est précisément cette stabilité qui me permet d’être, ailleurs, un amant à Bruxelles.

La géographie secrète de la ville

Bruxelles est une ville faite pour les cachettes. Pas les cachettes de film noir, les bars enfumés et les hôtels de passe : je parle des lieux que personne ne regarde. Une station de métro hors des heures de pointe, un square mal éclairé entre deux boulevards, une galerie marchande presque déserte un jeudi après-midi. J’ai appris à connaître cette géographie parallèle, celle qui n’apparaît pas sur les cartes touristiques.

Notre lieu est une chambre dans un immeuble ancien du quartier Saint-Jacques, près de la Grand-Place. C’est la colocation d’un ami parti en Australie, un appartement qui sent le bois ciré et les livres anciens. Mon amie, la seule personne au monde avec qui je partage ce secret, y pose ses valises deux après-midi par semaine quand ses propres obligations professionnelles l’autorisent. Elle travaille dans l’édition, mais les détails sont superflus : ce qui compte, c’est la façon dont elle laisse son écharpe en soie sur la chaise, un signe qu’elle est arrivée avant moi.

Je ne connais pas son adresse. Elle ne connaît pas la mienne. Nous n’avons jamais échangé nos vies, seulement des heures volées dans ce petit appartement qui sent la cire d’abeille et le café moulu.

Hier, en traversant la place Sainte-Catherine, j’ai croisé le regard d’une femme assise à la terrasse d’un café. Elle ressemblait à mon amante, mêmes cheveux, même façon de tenir sa tasse, et mon cœur a fait ce bond ridicule, cette anticipation idiote. Ce n’était pas elle, bien sûr. Mais cette confusion, cette seconde de vertige, c’est peut-être ce qui me tient en vie.

Le luxe du temps choisi

Ambiance Bruxelles

Les gens parlent souvent de l’infidélité comme d’une faiblesse, d’un vide à combler, d’une crise de la quarantaine. Pour moi, c’est tout le contraire. C’est une discipline. Un raffinement du temps. Une manière de ne pas laisser l’existence s’écouler comme une sauce qui attache au fond de la casserole.

Je n’ai pas choisi cette femme parce qu’elle me manquait quelque chose. Je l’ai choisie parce qu’elle était là, parce que le hasard nous a fait traverser une porte au même moment, parce que nos regards se sont croisés dans une librairie près de Mont des Arts et que nous avons parlé une heure sans nous présenter. Je l’ai choisie parce qu’elle n’était pas une réponse à un problème, mais une question supplémentaire.

Nous ne parlons jamais de nos conjoints. Nous ne parlons jamais de culpabilité. Ce serait gâcher le temps que nous avons. Nous parlons de livres, de voyages, de la couleur exacte des toits sous la pluie, de ces nuages bas qui écrasent Bruxelles en novembre. Elle me dit qu’elle aime mes mains calleuses, l’odeur de métal chaud qui reste sous mes ongles malgré tout le savon du monde. Je lui dis que son rire ressemble à un timbre qu’on entendrait dans une église vide.

Le blanc érotique, c’est ça : ce qui se passe entre les mots, dans l’attente du prochain rendez-vous. Quand je la quitte, sur le pas de la porte, il y a toujours ce geste, elle retire sa bague et la glisse dans sa poche, ou moi je défais le nœud de ma cravate que j’avais mise exprès, et rien n’est dit, mais tout est promis. Le moment le plus fort, c’est celui qui n’arrive pas encore. Le désir n’a pas besoin d’être consommé pour être réel. Il suffit qu’il soit nommé, partagé, tenu en suspens comme un fil tendu.

Une ville qui se vide, un homme qui reste

Ce chiffre de 37.000 habitants m’a poursuivi toute la journée. Je le revois, imprimé dans mon esprit comme une date importante qu’on aurait oubliée. Bruxelles perd ses habitants, ses jeunes couples, ses familles qui cherchent de l’espace ailleurs, dans le Brabant wallon ou la périphérie flamande. Moi, je reste. Non par attachement, mais parce que cette ville est le seul endroit où je peux être à la fois le père qui lit des histoires le soir, le mari qui partage le quotidien, et cet homme qui franchit une porte cochère, un mardi, à 14 heures précises.

Il n’y a pas de conflit dans ces vies multiples. Pas de déchirement. Elles coexistent comme les strates d’une roche, invisibles de l’extérieur mais bien réelles sous la surface. Astrid et mes garçons ont leur place, entière, nécessaire. Cette femme a la sienne, tout aussi entière, tout aussi nécessaire. Moi, je tiens l’équilibre.

Parfois, je me demande ce qui arriverait si les deux mondes se rencontraient. Mais cette pensée est stérile, presque indécente. Le secret n’est pas une tromperie : c’est une protection. Protéger mon amante des regards, protéger ma famille des blessures inutiles, protéger Bruxelles elle-même de cette banalisation qui tue tout. Quand je marche dans les rues de la capitale, je porte en moi ce que personne ne voit. Et peut-être que c’est la seule façon d’aimer une ville : en ayant une vie qu’elle seule connaît.

La respiration

L’autre jour, à l’atelier, un client m’a demandé comment je faisais pour avoir une main aussi sûre dans mes soudures. « Tu ne trembles jamais ? » J’ai souri. Je n’ai pas répondu. Mais je pensais à la veille, à ses doigts sur ma nuque, au silence de la chambre quand nous arrêtons de parler. C’est ce silence que je rapporte à l’atelier, cette paix. Le travail du métal demande une concentration absolue, un lâcher-prise dans l’effort. C’est la même chose, finalement. Être amant à Bruxelles, c’est traverser la ville en sachant qu’à un endroit précis, quelqu’un vous attend. C’est une tension douce, un frisson permanent.

Je ne vis pas dans l’angoisse. Je ne vis pas dans l’excitation permanente. Je vis dans une sorte de présent élargi, où chaque heure porte la possibilité d’une autre vie.

Auguste, mon aîné, m’a demandé hier soir : « Papa, pourquoi tu souris tout seul quand tu regardes ton téléphone ? » J’ai répondu : « Je pense à une sculpture que je vais commencer. Une grande. » Il a haussé les épaules, repris son jeu. Les enfants ne creusent jamais très loin. Ils perçoivent pourtant notre bonheur, pas la source, mais l’effet. Et c’est peut-être ça, le plus beau paradoxe : plus je suis amant, plus je suis présent à la maison. Parce que je sais que je ne suis pas prisonnier, mais libre. Et qu’un homme libre n’a pas besoin de fuir.

Un après-midi ordinaire

Aujourd’hui, j’y vais à 14h. J’ai bloqué mon agenda, dit à Astrid que j’avais un rendez-vous chez un fournisseur à Anderlecht. Je prends le tram 81 jusqu’à Bourse, puis je marche. À 13h57, je tourne dans la ruelle. À 13h59, je monte les escaliers. La porte n’est jamais verrouillée : elle est là avant moi, parce qu’elle aime m’attendre.

Ambiance Bruxelles

Ce qui se passe ensuite ne regarde personne. Ce qui reste, c’est le goût de son café, le sien qu’elle m’a fait avec un geste précis, son parfum sur ma veste que je sens en rentrant à l’atelier. Ce qui reste, c’est l’absence, ce manque doux qui est la marque de fabrique de toute chose belle.

Le soir, je cuisine pour les enfants. Astrid rentre tard, fatiguée. Je lui raconte ma journée, l’acier, la soudure, ce client difficile. Elle me raconte la sienne, un patient qui est parti, une famille qui pleurait. Nous nous embrassons sur le pas de la porte de la cuisine. Je sens encore son parfum sur mon col, mais Astrid ne le remarque pas, ou peut-être que si, mais elle choisit de ne pas voir. Parfois, je me dis que les conjoints savent sans savoir, qu’ils acceptent ce qu’ils ne peuvent nommer parce que la vie commune est plus forte que la vérité.

Je ne pose pas la question. Je ne veux pas de réponse. Je veux juste continuer à être ce que je suis : un père, un mari, un sculpteur, un amant à Bruxelles.

La beauté du secret

Il y a une noblesse à porter un secret. Pas une noblesse morale, je ne me fais pas d’illusions sur la prétendue pureté de mes intentions. Mais une noblesse esthétique, presque dramatique. Chaque regard que nous échangeons dans la rue, chaque message que nous lisons avant de l’effacer, chaque rendez-vous fixé dans un murmure, tout cela compose une partition invisible, une musique que personne d’autre n’entend.

Hier, elle m’a dit : « Tu sais, parfois j’oublie que tu as une autre vie. Je te vois, là, dans cette chambre, et je me dis que tu n’existes que pour moi. » J’ai souri. C’est exactement ce que je ressens aussi. Cette amnésie volontaire est notre plus grande luxure. Nous nous offrons l’un à l’autre l’illusion d’être uniques, entiers, dédiés. Et dans cette illusion, il y a une vérité : celle du moment, de l’attention absolue.

Je ne cherche pas à justifier quoi que ce soit. Je ne cherche pas à être compris. Je cherche à être exact, précis, comme dans mes soudures. Chaque geste doit être juste, chaque mot choisi, chaque silence pesé.

Ce qui reste

Dans un mois, peut-être deux, elle partira pour un nouveau travail à l’étranger. Nous le savons, nous en avons parlé sans larmes, avec cette douceur résignée qui caractérise les choses qui finissent bien. Ce ne sera pas une rupture, juste une interruption. Nous nous promettons de nous écrire, mais nous savons que les lettres finissent par s’espacer, puis par cesser.

Ce qui restera de nous, c’est la ville. Bruxelles. Ses toitures grises sous la pluie, ses escaliers qui craquent, le goût du café partagé. Le souvenir de nos pas dans les rues vides de l’après-midi. L’écharpe en soie sur la chaise. Le téléphone qui vibre à 19h17.

37.000 habitants ont quitté la capitale l’an dernier. Moi, je reste. Pas seulement pour ma famille, pas seulement pour mon atelier. Je reste parce que cette ville est devenue la gardienne de mon secret, et qu’un homme sans secret est un homme qui a cessé de palpiter.

Nous vivons dans un monde où tout est tracé, identifié, géolocalisé, commenté, partagé. Être amant, c’est refuser cela. C’est revendiquer une part d’ombre, un jardin clos, une page blanche dans le grand registre des existences publiques. Ce n’est pas une trahison : c’est un refuge. Pour elle, pour moi, pour ce que nous construisons ensemble dans l’invisible.

Le téléphone sonne. 19h17. Je regarde l’écran. Ce n’est pas elle, c’est Marc, le voisin, qui me propose un verre. Je réponds que je suis fatigué, que je vais me coucher tôt. Je mens, mais c’est un mensonge blanc, un mensonge de convenance.

Demain, à 14h, je serai ailleurs. Dans une chambre qui sent la cire d’abeille et le café. À attendre une femme dont je ne connais même pas l’adresse. À être, l’espace d’une heure, un homme qui n’appartient qu’à l’instant.

C’est tout ce que je demande. Rien de plus. Rien de moins.

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