L’instant suspendu entre deux avions
Il y a des journées qui commencent par une notification, un simple titre qui vous cueille devant votre café. C’était le cas ce matin-là, quand j’ai ouvert l’application du Tages-Anzeiger : un vol Swiss entre Zurich et New York avait été dérouté vers Bangor, dans le Maine, pour une raison que la compagnie n’avait pas encore communiquée. Je suis restée un long moment à fixer l’écran, la tasse de thé qui refroidissait entre mes mains. Mes doigts sentaient encore le bois humide et le métal froid, cette odeur de chantier naval qui imprègne mes vêtements, mes cheveux, mes rêves parfois. Saskia était partie la veille pour une conférence à Boston, et je savais qu’elle emprunterait la même liaison dans trois jours. Ce déroutement, cette interruption imprévue, ce silence de l’avion qui change de cap : quelque chose s’est éveillé en moi, une vibration presque imperceptible, comme un diapason qu’on effleure.
Dimanche
Le dimanche, à Zurich, a une texture particulière. Les rues se vident, les trams glissent presque silencieusement, et les cloches des églises rythment une journée qui semble retenir son souffle. Avant, je ne remarquais pas ces choses. Avant, le dimanche était juste un jour sans école, une parenthèse dans un emploi du temps que je ne maîtrisais pas. Maintenant, j’ai appris à écouter le temps qui passe.
Je travaille dans un atelier de restauration navale, près du bassin. Ce n’est pas un métier qu’on imagine pour une femme de quarante-sept ans, surtout quand on vit à Zurich, loin de la mer. Mais le lac Léman, le lac de Zurich, les voiliers d’époque, les barques à rames : tout cela a besoin de mains patientes, d’yeux qui savent lire les cernes du bois, d’oreilles qui entendent le craquement d’une membrure fatiguée. J’ai appris ce métier sur le tard, à trente-cinq ans, après une vie entière passée dans des bureaux à regarder des tableurs Excel. Parfois, je pense à cette femme que j’étais, celle qui vérifiait sa montre toutes les dix minutes, et je ne la reconnais pas.
Ce dimanche, les jumeaux étaient chez la mère de Saskia. Elio et Matteo ont sept ans, des yeux noirs comme leur mère, et une énergie qui déborde de toutes les coutures de notre appartement de la Niederdorf. L’appartement est vieux, les plafonds hauts, les fenêtres mal isolées. L’hiver, le froid remonte par les carreaux, et l’été, la chaleur s’accumule sous les tuiles. Saskia dit qu’on devrait déménager, trouver quelque chose de plus moderne, avec un balcon et une cuisine américaine. Mais moi, j’aime ce désordre, les poutres apparentes, le parquet qui grince à chaque pas près de la fenêtre. C’est ici que j’ai appris à être vraiment chez moi.
L’attente et ses bruits
Saskia est ingénieure en acoustique environnementale. Elle travaille pour un bureau d’études qui conçoit des murs antibruit, des façades insonorisées, des espaces où le silence devient une matière première. Son métier, c’est d’écouter ce que les autres ne veulent pas entendre : le grondement des autoroutes, le ronflement des climatisations, la rumeur sourde d’une ville qui ne dort jamais. Moi, je travaille avec mes mains, avec l’odeur du linoléum et du vernis, avec le grain du bois qui s’effrite sous la lame. Deux mondes qui s’effleurent, se heurtent parfois, mais qui ont appris à coexister.
Ce matin-là, après avoir lu l’article sur le vol Swiss, je suis restée dans la cuisine. Le basilic sur le rebord de la fenêtre était en train de mourir, une fois de plus. Saskia me taquine toujours là-dessus : je suis capable de restaurer un voilier de 1908, mais je ne sais pas garder une plante en vie plus de trois semaines. Elle avait raison. Les feuilles jaunissaient, molles, vaincues. Je les ai touchées du bout des doigts, et j’ai pensé à la fragilité, à la distance.

L’appartement était silencieux, mais pas vraiment calme. Il y avait le bruit du réfrigérateur, ce ronronnement régulier, et celui de l’eau dans les canalisations, et celui de mes propres pas sur le parquet. Je me suis assise à la table, j’ai sorti mon carnet. J’ai dessiné une ligne, puis une autre. Le contour d’une proue, peut-être. Ou celui d’un avion.
Le regard des autres
Il y a des regards qu’on apprend à reconnaître. Ceux qui s’attardent une seconde de trop, ceux qui glissent sur vous comme si vous étiez transparente, ceux qui s’arrêtent avec une question muette. Être une femme lesbienne mariée à Zurich ne se voit pas, bien sûr. Mais on le sent. Dans la manière dont les gens ajustent leurs pronoms, dans les questions qu’ils posent sur « votre mari » avant de se reprendre, dans ce petit temps de latence quand vous dites « ma femme » devant un inconnu.
Quand je croise les parents d’élèves à la sortie de l’école, il y a toujours ce moment suspendu. La présentatrice de la radio locale, une femme brune d’une cinquantaine d’années, organise chaque mois une rencontre au Kunsthaus Zurich. J’y suis allée une fois, seule, parce que Saskia était en déplacement. Devant un tableau de Hodler, j’ai senti ses yeux sur moi. Pas un regard de désir, non. Quelque chose de plus subtil : une curiosité, peut-être, ou une reconnaissance. Nous avons échangé trois phrases sur la lumière dans les Alpes, et je suis rentrée chez moi avec une sensation étrange, comme si l’air avait changé de densité.
Mercredi
Le mercredi, les jumeaux ont sport l’après-midi. Je les emmène au club de natation, près du Landiwiese. L’odeur du chlore, le bruit des cris qui rebondissent sur le carrelage, les lignes d’eau qui se brisent sous les petites mains. Je reste assise sur les gradins, un carnet sur les genoux, à griffonner des formes. Les autres parents papotent, vérifient leurs portables, regardent l’heure. Moi, j’écoute.
L’attente de Saskia a quelque chose d’à la fois doux et aigu. C’est une présence dans l’absence, un poids léger sur la poitrine. Quand elle est là, nos journées s’organisent autour de rituels : le café du matin qu’elle prépare et que je bois trop chaud, la playlist qu’elle met le soir en cuisinant (du jazz, toujours, un disque de Bill Evans ou d’Esbjörn Svensson), ses cheveux blonds qui traînent sur l’oreiller comme des fils de soie. Quand elle n’est pas là, ces rituels deviennent des vestiges. Je bois le café trop chaud exprès, parce que c’est comme ça que je l’aime, mais sans elle, la brûlure a un goût différent.
La Nouvelle Gazette de Zurich rapportait récemment une étude sur l’effet des déplacements professionnels sur les couples. Je n’ai pas lu l’article, seulement le titre, en passant devant un kiosque. Mais l’idée m’est restée, comme une écharde sous la peau. Je n’ai pas besoin d’une étude pour savoir que l’absence creuse des galeries, des tunnels, des réseaux souterrains où l’imaginaire peut vagabonder.
Le geste et l’attente

Dans mon atelier, j’ai une barque de 1923, un bateau en bois de pin et de chêne, dont le propriétaire m’a confié la restauration complète. C’est un travail de patience. Chaque planche doit être poncée, vernie, ajustée. Parfois, je passe des heures à retirer les anciens clous, un par un, avec une pince, en sentant le métal rouillé céder sous la pression. Ce geste, cette répétition, crée un état second. Le temps ralentit, la pensée se vide.
Quand je travaille, mes mains savent ce que ma tête ignore. Elles connaissent la densité du bois, la résistance des fibres, la courbe exacte qu’il faut épouser. Saskia dit que je ressemble à une musicienne quand je suis dans l’atelier, les gestes précis, le corps penché, l’oreille tendue vers le bruit du rabot. C’est peut-être ça, le lien entre nous : nous cherchons toutes les deux une forme d’harmonie, une vibration juste, un accord parfait entre les choses et leur environnement.
Jeudi, 23h47
Je n’arrive pas à dormir. Elio a toussé deux fois dans sa chambre, puis s’est rendormi. Matteo, lui, est silencieux, dans ce sommeil profond des enfants de sept ans qui ont nagé toute l’après-midi. Le plafond de notre chambre a une fissure que je connais par cœur, une ligne sombre qui traverse le plâtre comme une rivière desséchée.
Mon téléphone est sur la table de nuit, écran noir. Saskia m’a envoyé un message à vingt heures : un selfie devant un bâtiment de Boston, son sourire fatigué, la lumière artificielle de son hôtel. J’ai répondu un cœur, puis je suis restée à fixer son visage agrandi sur l’écran. Ce que je vois, ce ne sont pas ses traits : c’est la courbe de son épaule, la manière dont ses cheveux tombent, le pli de sa chemise. Des détails que je connais par cœur, mais que la distance rend plus précieux.
Il y a une sensualité dans l’attente que personne ne vous apprend. Cette manière qu’ont les sensations de s’aiguiser quand l’objet de votre désir est absent. L’oreiller qui garde son odeur trois jours, le verre qu’elle a bu sur la table du salon, le son de sa voix qui résonne encore dans les murs. Le Tages-Anzeiger a finalement publié une mise à jour sur le vol Swiss : le déroutement était dû à un problème technique mineur, l’avion avait atterri sans encombre. J’ai senti mes épaules se détendre, une vague de soulagement qui n’avait rien de rationnel.
Je ne sais pas pourquoi ce fait divers m’a touchée à ce point. Peut-être parce que l’avion, c’est cette chose entre deux mondes, suspendu dans le vide, porté par rien d’autre que des lois physiques et la confiance des pilotes. Peut-être parce que, dans ma vie, je suis toujours entre deux choses : entre le bois et l’eau, entre l’atelier et la maison, entre le silence et la musique que fait Saskia en se brossant les dents.
Vendredi, le retour

J’ai préparé la maison. Pas pour faire impression, mais par besoin de rituel. J’ai changé les draps, acheté des fleurs au marché de la Bürkliplatz, mis un disque sur la platine. Le jazz de Bill Evans, parce que c’est le sien. Les jumeaux étaient excités, courant dans le couloir, demandant toutes les cinq minutes quand est-ce qu’elle arrivait. « Dans deux heures », « Dans une heure », « Dans trente minutes ». Le temps devenait élastique, distendu, une matière qu’on pouvait étirer entre les doigts.
Je les ai envoyés se laver les dents, j’ai vérifié que les lits étaient faits, que la porte d’entrée était déverrouillée. Et je me suis assise près de la fenêtre, dans le noir de la cuisine, à regarder les lumières de la ville. Zurich, la nuit, a quelque chose d’ordonné et de mystérieux à la fois. Les fenêtres s’allument et s’éteignent comme des battements de cœur. Les trams glissent en émettant ce bruit caractéristique, un grincement presque musical.
Le sifflement de l’ascenseur, puis la clé dans la serrure. Ce petit déclic métallique qui change tout. Les jumeaux qui se précipitent, leurs voix qui se mêlent, les rires, les sacs qui tombent par terre. Je reste dans l’encadrement de la porte, et je la regarde. Elle est fatiguée, les yeux cernés, les cheveux un peu plus blonds sous la lumière du couloir. Elle me sourit, et dans ce sourire il y a quatre jours d’absence, quatre nuits à penser, quatre matins à boire un café trop froid dans une tasse d’hôtel.
Je ne m’approche pas tout de suite. Il y a un plaisir étrange à prolonger cette fraction de seconde, à laisser l’anticipation vibrer entre nous comme une corde de violon. Le regard de Saskia sur moi, mes mains pleines de vernis séché, le bruit des jumeaux qui racontent leur journée en même temps. Ce désordre, cette vie, ce retour.
On dit que le désir s’use avec le temps. Je crois que c’est faux. Le désir se transforme, il change de forme comme l’eau qui devient glace puis vapeur. À quarante-sept ans, je sais que l’attente n’est pas un vide à combler, mais un espace à habiter. Une chambre silencieuse où les bruits du dehors deviennent musique.
Saskia pose son sac, enlève son manteau, s’accroupit pour embrasser Elio et Matteo. Dans ce geste, dans cette façon qu’elle a de se pencher, je vois toute notre histoire : les premières nuits à parler jusqu’à l’aube, les disputes absurdes sur la vaisselle, les matins où nous nous levons sans nous réveiller vraiment. Je vois aussi ce qui vient : les soirs à venir, les projets de voyage, les anniversaires des garçons, et cette chose fragile et forte que nous construisons, planche après planche, comme une barque qui tient la mer.
Dehors, un tramway passe, et je reconnais le grincement de la rame sur les rails. Un son que j’ai fini par aimer, comme tous les bruits de cette ville. Zurich, avec ses quais, ses toits, ses fenêtres allumées la nuit. Je suis chez moi ici, dans cette vie que je n’avais pas prévue, avec cette femme que je n’ai pas vue venir, et ces enfants qui grandissent trop vite.
Il y a un instant, juste après le retour et avant les mots, où tout est possible. Un silence qui contient tous les silences à venir. Je suis une femme lesbienne mariée à Zurich, et ce matin, en lisant ce fait divers, j’ai compris que l’attente était une forme d’amour. L’amour qui suspend le vol, qui déroute l’avion, qui fait que même un problème technique devient un signe.
Saskia se relève, s’approche. Ses doigts effleurent ma nuque, là où les cheveux sont plus courts. Un geste minuscule, presque rien, mais qui dit tout. Je ferme les yeux une seconde, juste une seconde, pour goûter ce moment. Le lendemain, j’arroserai mon basilic une fois de plus, en espérant que cette fois il survive. Mais ça, c’est une autre histoire.
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