Le Sucre et le Silence

Une femme mariée à Frauenfeld entre routine et renaissance

Il est 6h47 quand le premier rayon de soleil frappe la vitre de la cuisine. Je le remarque parce que j’ai arrêté de regarder ma montre depuis trois semaines. C’est un détail idiot, mais c’est le premier signe que quelque chose a changé. Avant, je chronométrais tout : le temps de cuisson des pâtes, le trajet jusqu’à la gare, les minutes que je passais à attendre que le café filtre. Maintenant, je laisse le café infuser plus longtemps. Je bois plus lentement. Je prends le temps de regarder la fumée monter dans la lumière.

Je m’appelle Laurence, j’ai 45 ans, et je suis une femme mariée à Frauenfeld qui a décidé de ne plus se contenter d’exister.

La panne qui change tout

Frauenfeld est une ville qui sent le sucre. Pas tout le temps, mais assez souvent pour qu’on finisse par l’oublier. Quand le vent souffle du nord-est, les effluves de la raffinerie Sucre Suisse enveloppent les rues comme un voile doux-amer. On s’y habitue. On cesse de le remarquer, exactement comme on cesse de remarquer le visage de son mari au petit-déjeuner, ou la façon dont la lumière éclaire la table de la salle à manger.

Le mois dernier, tout s’est arrêté. La Dépêche rapportait que Sucre Suisse déplorait une panne irrémédiable dans sa raffinerie de Frauenfeld. Les machines se sont tues. L’odeur a disparu des rues. Et dans ce silence soudain, j’ai réalisé que j’étais comme cette raffinerie : je tournais encore, mais quelque chose en moi était irrémédiablement cassé depuis longtemps.

Je n’ai rien dit à personne, évidemment. J’ai continué à préparer les lunchs des enfants, à répondre aux courriels de mes clients entre deux rendez-vous, à sourire quand mon mari Andreas décrivait sa journée chez l’ingénieur en génie climatique. J’ai continué, parce qu’une femme de 45 ans mariée depuis seize ans à Frauenfeld ne s’arrête pas comme ça au milieu d’une semaine ordinaire.

L’inventaire silencieux

Ce que je n’avais pas anticipé, c’est que la panne de la raffinerie allait faire remonter des choses en moi. Des choses que j’avais enfouies sous des années de responsabilités, de réunions, de lessives et de trajets en train.

Je suis archéologue du textile. C’est ma profession depuis bientôt vingt ans, et personne ne comprend jamais vraiment ce que ça signifie. Je restaure des tissus anciens pour des musées et des collections privées. Des brocarts du XVIIIe siècle, des dentures de robes de mariée, des tapisseries que le temps a rongées. Je passe mes journées à reconstituer des fils, à analyser des pigments, à redonner leur éclat à des étoffes que plus personne n’a touchées depuis des générations.

Je sais ce que veulent dire la patience et la précision. Je sais que certains fils ne peuvent pas être sauvés, quel que soit le soin qu’on y apporte. Je sais aussi que les pièces les plus abîmées sont parfois les plus précieuses, celles qui racontent le plus d’histoires.

C’est peut-être pour ça que je comprends si bien ce qui m’arrive.

Ambiance Frauenfeld

La montre, le miroir, la lumière

Mon petit-déjeuner a changé sans que je m’en aperçoive. Je ne porte plus ma montre. Je ne me maquille plus systématiquement avant de sortir, seulement quand j’en ai envie. Je me suis surprise à laisser mes cheveux détachés au lieu de les attacher en chignon serré comme je le faisais depuis des années.

La semaine dernière, dans la salle de bain, j’ai croisé mon propre regard dans le miroir et je suis restée quelques secondes de plus qu’habituellement. Pas pour chercher des rides ou des cheveux blancs supplémentaires. Juste parce que j’ai vu quelqu’un que je n’avais pas vraiment regardée depuis longtemps. Quelqu’un qui n’était ni la mère de Léa et Max, ni l’épouse d’Andreas, ni la spécialiste que ses clients appellent pour, savez-vous, ce vert émeraude que plus personne ne sait reproduire.

Quelqu’un qui avait encore des envies.

L’attente comme un fil tendu

Andreas a remarqué que je regardais mon téléphone plus souvent. Il m’a demandé si tout allait bien. J’ai répondu que oui, que c’était la saison, que les musées étaient en train de préparer leurs expositions d’automne. C’est vrai, en partie. Les musées préparent bien leurs expositions. Mais ce n’est pas pour ça que je regarde mon téléphone.

Ce n’est pas pour la raison qu’il croit, non plus. Je n’ai pas d’amant. Je n’ai pas téléchargé d’application, je ne me suis pas inscrite sur un site de rencontre. Tout est beaucoup plus subtil que ça.

Il y a un homme. C’est vrai. Il travaille dans un petit atelier de restauration de tissus à Saint-Gall, à quarante minutes de Frauenfeld. Nous nous sommes rencontrés lors d’un colloque sur les textiles coptes à Zurich, il y a quatre mois. Nous avons échangé nos pratiques, nos astuces, nos doutes. Il m’a parlé d’un rouge cramoisi qu’il n’arrivait pas à reconstituer depuis des mois. Je lui ai parlé de la façon dont certains tissus absorbent la lumière, et comment le comprendre change tout.

Nos échanges sont restés professionnels pendant longtemps. Puis ils sont devenus un peu moins professionnels. Pas les mots eux-mêmes, les mots sont restés parfaitement convenables. Mais en dessous des mots, il y avait autre chose. Une vibration que je ne peux pas expliquer, mais que je ressens à chaque message.

Je ne l’ai pas encore revu depuis le colloque. Nous avons parlé de nous revoir. Pas pour travailler sur un projet concret, mais juste pour prendre un café, visiter le Musée du textile de Saint-Gall, continuer une conversation qui n’était pas finie. Il doit me confirmer une date. Je l’attends.

Et cette attente, cette impossibilité de regarder mon téléphone toutes les dix minutes, cette anticipation qui me réveille à cinq heures du matin avec le cœur qui bat, c’est plus vivant que tout ce que j’ai ressenti depuis des années.

Les gestes qui reviennent

La panne de la raffinerie a duré presque deux semaines. Les gens à Frauenfeld n’ont parlé que de ça. Dans les boulangeries, au marché, dans la file du bureau de poste. On s’inquiétait pour les emplois, pour la production, pour les betteraves qui attendaient. On se demandait comment on allait refaire le sucre, si le goût serait le même, si les machines pouvaient être sauvées ou si elles étaient condamnées.

Ambiance Frauenfeld

Selon les informations locales, la sucrerie a finalement réussi à réinventer partiellement sa production. On a parlé de nouvelles méthodes, de circuits plus courts, d’une transformation qui serait peut-être différente mais qui garderait l’essentiel. La valise d’odeur est revenue dans la ville, peut-être un peu différente, mais elle est revenue.

Je me suis dit que c’était exactement ce qui m’arrivait. Une panne. Une réinvention. Une transformation qui ne ferait peut-être pas de moi la même personne qu’avant, mais qui garderait l’essentiel.

Je suis restée une femme mariée à Frauenfeld, une mère de deux adolescents, une restauratrice de textiles reconnue dans mon domaine. Je n’ai rien abandonné. Mais à l’intérieur, quelque chose s’est remis en route. Pas une machine identique à l’ancienne. Une machine qui ne s’était jamais vraiment arrêtée, mais qui avait besoin d’être réglée différemment.

Mon corps a changé de rythme. Je dors moins, mais je me réveille plus fraîche. Je mange plus lentement, je sais savourer le goût du café du matin, je remarque la texture d’un tissu comme si je le découvrais pour la première fois. L’autre jour, j’ai touché le velours du canapé du salon et j’ai eu l’impression de le sentir vraiment, pour la première fois depuis des années. Andreas m’a vue faire et m’a demandé si j’allais bien. Oui. Je vais bien. Je vais beaucoup mieux que bien.

L’anticipation sensorielle

Ce matin, j’ai senti l’odeur du sucre en ouvrant la fenêtre. Elle était revenue plus forte que jamais, comme si la raffinerie voulait rattraper le temps perdu. J’ai fermé les yeux et j’ai pris une grande inspiration. L’odeur était douce, légèrement caramel, avec cette nuance de betterave qu’on ne remarque que quand elle a manqué.

C’est exactement comme ça que je me sens : sucrée, légère, avec une nuance de patience qui vient de l’avoir manqué, de l’avoir attendu.

Mon téléphone a vibré. Pas le sien. Celui d’Andreas qui me demandait de penser à acheter du pain en rentrant. J’ai souri. Il ne sait pas que je l’achète toujours, le pain, comme je le fais depuis seize ans à la même boulangerie, comme si cette attention était devenue un réflexe aussi naturel que respirer.

J’ai réfléchi à ce que je ferais si l’homme de Saint-Gall me proposait un rendez-vous la semaine prochaine. Je n’ai pas pensé à ce que je porterais, je sais déjà que je resterai simple, sans artifices. J’ai pensé à l’heure qu’il serait, à la lumière qu’il y aurait à Saint-Gall l’après-midi, au goût que le café aurait dans cette ville que je connais à peine. J’ai pensé à ce que j’entendrais : sa voix, bien sûr, mais aussi le brouhaha du café, les bruits de la rue, ces petits sons qui font que l’on ne voit plus l’heure passer.

J’ai pensé à l’anticipation, plus précisément à cette sensation dans le ventre qui ressemble à la faim mais qui n’en est pas tout à fait une, à ce picotement dans les doigts quand on pense à ce qui va venir, à cette chaleur légère qui monte quand on imagine le son de sa voix disant mon prénom.

Je n’ai pas prévu d’aller plus loin. Parce que le plus important, ce n’est pas ce qui se passerait après, c’est que quelque chose se passe dans cet espace avant. C’est que j’ai fait le choix de laisser quelque chose arriver. C’est que je ne suis plus simplement cette femme mariée à Frauenfeld qui vit à l’attente que rien ne se passe.

Réparer les fils

Ambiance Frauenfeld

Je pense souvent à un voyage que j’ai fait il y a une vingtaine d’années, à l’époque où je n’étais pas encore mariée. J’étais partie en Inde, avec des amies, avec très peu d’argent et beaucoup de curiosité. Je me souviens d’un marché où des tissus éclatants, des saris incroyablement colorés, étaient déployés au soleil. Une vieille femme m’avait montré comment elle réparait une étoffe déchirée en la croisant avec d’autres fils, pas pour la cacher mais pour la transformer en quelque chose de nouveau.

Je reste persuadée que certaines larmes ne demandent pas à être effacées. Elles racontent comment on s’y est pris pour aller plus loin, comment on a fait avec ce qu’on avait, comment on a choisi de continuer.

Ce matin, j’ai pris un tissu que je restaure pour le Musée des arts appliqués de Zurich. Une pièce du XVIIe siècle, un brocart de soie rouge et or qui a connu bien des malheurs. Je l’ai posé sur ma table, j’ai sorti mes outils et j’ai commencé à examiner chaque fil endommagé, chaque déchirure, chaque zone fragile. Je fais ce travail depuis longtemps, mais ce matin, je le sentais différemment. Je ne réparais pas juste le tissu. Je me réparais, moi aussi, fil par fil.

J’ai reposé mes outils à midi et je me suis préparé un thé. J’ai laissé infuser trop longtemps, parce que je n’ai pas regardé ma montre. Le thé était fort, presque amer, mais je l’ai bu jusqu’au bout sans rien ajouter. J’ai regardé par la fenêtre vers le sud-est, en direction de Saint-Gall. Le ciel était clair.

Ce qui ne se dit pas

Je ne dirai rien à Andreas. C’est une décision consciente, pas une esquive. Il est bon, il est prévisible, il me fait rire parfois, souvent même. Il ne mérite pas que je revienne un soir avec une phrase qui briserait des années de tranquillité. Et puis, il y a une forme de pudeur à garder pour soi ce frémissement intime, à ne pas le transformer en événement familial.

Je ne sais pas si je reverrai jamais l’homme de Saint-Gall. Peut-être que notre rendez-vous restera un « bientôt » indéfini. Peut-être que je continuerai à regarder mon téléphone avec cette fièvre douce, à me préparer un café que je ne boirai pas immédiatement, à penser à lui au hasard de mes journées.

Peut-être que je n’irai jamais plus loin que cette attente. Et ce serait déjà immense. Parce que cette attente me rappelle que je suis vivante, que je désire encore, que je ne suis pas qu’une fonction dans une maison, un rôle dans une famille, une poste sur un annuaire.

Je suis une femme mariée à Frauenfeld qui a réappris à se sentir exister. On ne devrait pas sous-estimer la force de cette victoire silencieuse.

L’après-midi, je suis sortie marcher le long de la Murg. L’eau était claire. J’ai regardé mon reflet et j’ai pensé qu’il n’était pas grave de ne pas savoir exactement ce que l’avenir me réservait. La raffinerie de sucre n’a pas su elle-même immédiatement ce qu’elle allait faire de sa machine cassée. Et pourtant, elle a trouvé une solution.

Elle fabrique encore du sucre. Peut-être un peu différent qu’avant. Mais elle fabrique encore du sucre.

Moi aussi, je fabrique encore quelque chose. Certainement de différent. Mais je fabrique encore.

Et je crois que c’est tout ce qui compte.

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