L’Attente est un Territoire

Il y a des silences qui pèsent plus lourd que d’autres. Celui qui s’est installé entre mon mari et moi, un mardi soir de novembre, n’appartenait pas à la catégorie des silences confortables, ceux qu’on partage après dix ans de vie commune devant un replay de série. Non, celui-là avait la texture d’un drap qu’on tire trop fort, qui se déchire là où on s’y attend le moins.

J’ai trente ans et je suis une femme mariée à Sainte-Marie. Cette phrase, je me la répète parfois comme pour vérifier qu’elle est toujours vraie. Elle l’est. Légalement, matériellement, socialement. Mais il y a une autre carte que je déplie en cachette depuis maintenant quatre mois, une géographie intime dont personne ne connaît les contours.

Je travaille comme scénographe de senteurs pour une petite maison de parfumerie qui collabore avec des théâtres et des musées. Mon bureau est un capharnaüm de fioles, de carnets de notes et d’échantillons de matières premières que je renifle comme d’autres lisent des journaux. Pierre, mon mari, est électricien. Nous sommes ensemble depuis douze ans, parents d’un garçon de sept ans qui collectionne les cailloux et les questions impossibles. Le genre de vie qui tient debout, solide, avec ses repères. J’aurais pu écrire ce texte pour vous parler de tout ça.

Mais ce n’est pas le sujet.

L’incendie de la rue de la Sablière, dont La Dépêche a parlé la semaine dernière, n’a pas fait de victimes, juste des dégâts matériels et une enquête ouverte. Les voisins s’interrogent, les assurances s’activent. Moi, je n’ai pas pu m’empêcher de penser que les feux, parfois, ne détruisent pas tout. Parfois ils passent à travers la façade sans toucher ce qui se trouve à l’intérieur. La maison est là, intacte en apparence, mais les odeurs ont changé. Plus rien ne sent pareil après un incendie, même un petit, même suspect.

Notre couple, c’est un peu ça. Un brasier discret dans une pièce qu’on n’ouvre jamais. Personne ne le voit, mais je le sens. L’odeur du carton brûlé, c’est sournois.

Ambiance Sainte-Marie

Il y a quelques semaines, j’ai pris une décision que je n’aurais jamais cru prendre : j’ai créé un profil sur une application de rencontres. Le geste a été simple, presque machinal, un après-midi où mon fils faisait la sieste et où Pierre était en chantier. J’avais lu un rapport parlementaire sur l’évolution des configurations familiales qui mentionnait, c’était noyé au milieu des chiffres, une phrase de trente mots à peine, que 17% des personnes en couple avaient déjà utilisé ce genre de service à l’insu de leur partenaire. Dix-sept pour cent. Près d’une personne sur cinq. Ce chiffre m’a moins choquée qu’il n’aurait dû. Il m’a paru, au contraire, presque rassurant.

Je ne suis pas là pour vous raconter une histoire sordide, ni pour me faire passer pour une victime. Ce que je veux vous dire, c’est ce qui se passe avant. L’avant, c’est là où tout se joue, en réalité.

Sur l’application, les conversations ont été lentes d’abord. Des échanges polis, des questions bateau sur les goûts musicaux, un tourisme relationnel sans fatigue. Puis il y a eu ce message : « Qu’est-ce que tu sens en ce moment, précisément, dans ta rue ? » Pas « qu’est-ce que tu aimes comme parfum », non, une question sensorielle, située, presque clinique. J’ai souri au-dessus de mon café. J’ai répondu que je sentais l’herbe fraîchement tondue de la petite place et la graisse chaude de la friterie à l’angle. Il a répondu que c’était la plus belle réponse qu’on lui ait jamais donnée.

La conversation a duré trois heures. J’ai raté mon rendez-vous chez le dentiste. Je ne regrette rien, à part peut-être les trente euros de pénalité.

Il s’appelle Julien. Il a quarante-et-un ans, il vit à la campagne à vingt kilomètres d’ici, il répare des instruments de musique anciens, il a un fils de dix ans une semaine sur deux et il écoute du jazz brésilien en faisant la cuisine. J’ai appris tout ça en plusieurs soirées, dans le canapé, pendant que Pierre regardait ses vidéos de bricolage à côté de moi. Nous étions là, l’un contre l’autre, séparés par un abîme de pixels et d’encre de chine.

Le premier café a eu lieu un jeudi, dans une ville neutre, à mi-chemin entre nos deux vies. Je l’ai attendu vingt-et-une minutes. Il avait dix minutes de retard à cause d’un accident sur la départementale. Je n’ai pas envie de vous décrire son visage, son sourire, sa manière de tenir sa tasse. C’est trop intime, trop attendu aussi. Ce que je veux vous raconter, c’est l’odeur du café, le bruit des chaises qu’on tire, la buée sur la vitre et cette sensation étrange d’être au milieu d’une phrase que je ne pensais pas pouvoir écrire. Il sentait le cuir et le bois, comme on imagine un artisan. Je me suis demandé s’il se parfumait ou si c’était lui, tant pis.

L’attente entre deux rendez-vous, voilà ce que personne ne vous apprend à gérer. Les jours qui passent, les heures qui gonflent et se vident, la manière dont chaque banalité devient un événement. Je me surprends à compter. Trois jours depuis le café. Quatre depuis son message du matin (un simple « pense à toi » accompagné d’une photo de son établi en désordre). Cinq depuis la dernière nuit où Pierre et moi avons fait semblant d’être en phase devant un documentaire sur les oiseaux migrateurs.

Ambiance Sainte-Marie

La deuxième rencontre a eu lieu sous un prétexte d’atelier d’écriture à Québec. Ce n’était pas un mensonge : j’y suis bien allée, le matin. Mais à quinze heures, j’avais filé discrètement pour le retrouver dans un hôtel avec, à la réception, une lumière si orangée qu’elle aurait pu être sortie d’un tableau de Hopper. Je n’ai pas l’intention de vous décrire la chambre. Seulement ce que j’ai ressenti après, en traversant la ville à pied, transpirante et légère : le froid sec du mois de novembre, le frottement de mon écharpe contre ma nuque, la certitude que chaque pas que je faisais m’éloignait de quelque chose sans me rapprocher forcément d’autre chose. Je n’étais pas coupable. J’étais vivante. Quand on a ce sentiment-là, c’est difficile de revenir en arrière.

Caroline, mon amie d’enfance, m’a dit un jour que les gens n’aiment pas les gens, ils aiment l’idée qu’ils se font d’eux. Elle a tort, bien sûr, mais il y a une vérité dans son erreur. J’aime l’idée que Julien a de moi. Je ne connais pas ses défauts, pas vraiment. Je ne sais pas comment il râle le matin, ni s’il laisse traîner ses chaussettes, ni ce qu’il répond lorsqu’on le contredit au dîner de famille. Tout ce que je sais, c’est qu’il me regarde comme si j’étais une carte que les autres ne savent pas lire.

Je repense souvent à ce que disait Ouest-France la semaine dernière à propos du centre de services de Sainte-Marie, qui doit fermer pour des travaux de rénovation à cause d’un problème structurel. Ce vieux bâtiment qui a vu passer la vie du village pendant des décennies, qui va subir des travaux pendant deux ans. On va le rénover, mais on ne lui donnera pas une autre architecture. Les murs restent, la façade reste, seul l’intérieur change, invisible aux yeux des passants.

C’est une métaphore facile, je sais. Elle m’a pourtant accompagnée pendant des semaines.

Aujourd’hui, je suis une femme mariée à Sainte-Marie. La phrase est toujours aussi vraie. Mais elle a cessé de me définir. Il y a quelques jours, j’ai finalement acheté un billet pour le Château Beauce, cette bâtisse abandonnée depuis sept ans qui attend une nouvelle vocation, comme a pu le rapporter la presse locale. L’ultimatum lancé par Québec m’a fait sourire. Ce château, c’est un vieux raflot luxueux qui se cherche une nouvelle vie, coincé entre son passé et un futur improbable. On pourrait se comprendre.

Je n’ai pas encore décidé si j’allais quitter Pierre. Il ne mérite pas que je lui fasse ça, et pourtant je ne mérite pas non plus de rester par lâcheté. Il y a un gouffre entre le désir et l’action, et c’est là que j’habite en ce moment. J’ai des semaines devant moi pour choisir, et les semaines sont des territoires vastes quand on apprend à les écouter.

Ce que je retiens, c’est peut-être ceci : vivre, vraiment, c’est se donner la permission de sentir les choses avant de les nommer. L’odeur du café, le froid sur la nuque, la buée sur la vitre, l’attente entre deux messages, la clé de l’hôtel qui pèse dans la poche, plus lourde qu’elle ne devrait. Je ne suis pas une héroïne de roman. Je suis une femme qui tient entre ses mains un téléphone qui vibre, et qui ferme les yeux avant de le regarder.

C’est ça, l’anticipation. C’est tout le territoire.

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