L’homme qui écoutait la fonderie
Il y a des bruits qu’on finit par ne plus entendre. Celui de la Fonderie Horne, par exemple, ce grondement sourd et continu qui accompagne la vie de Rouyn-Noranda comme une basse permanente. Francis ne l’entendait plus depuis des années. Il le sentait, plutôt, dans la vibration discrète des vitres de son atelier, un frémissement qui semblait dire que la ville, elle, respirait encore.
À 45 ans, Francis avait l’impression d’avoir toujours vécu ici. Il y était revenu après ses études, attiré par l’air vif et les contrats, et il y était resté. Son métier, géomaticien spécialisé en cartographie des corridors écologiques, l’avait conduit à arpenter chaque parcelle de territoire entre le lac Dufault et la rivière Kinojévis. Il savait lire les paysages comme d’autres lisent une partition. C’était un homme de mesures et de couches de données, de relevés GPS et de photos satellite. Précis. Méthodique. Un homme dont la vie, vue de l’extérieur, aurait pu être une ligne droite sur un graphique : marié depuis 11 ans à Marie-Claude, père d’un garçon de 8 ans, Léo.
Leur maison, rue Perreault, était un compromis parfait entre le quartier familial et la proximité du bois. Francis y avait installé un bureau au sous-sol où trônaient deux écrans incurvés, une imprimante grand format qui sentait l’encre chaude, et un cactus qu’il oubliait systématiquement d’arroser. Il avait aussi une collection de vinyles de jazz des années 70 qu’il prétendait connaître par cœur, mais il se trompait toujours sur le titre du troisième morceau de Bitches Brew. Ce détail le chiffonnait. Il n’en parlait jamais.
Depuis quelques mois, le paysage politique local s’était invité dans son quotidien. « Ça goûte la mine », titrait un journal local, à propos des émissions de SO2 qui dérangeaient de plus en plus de citoyens. Francis lisait les articles distraitement, en buvant son café du matin. Il pensait aux caribous, aux corridors à préserver. Il pensait à ses cartes, aux traits verts qu’il traçait pour relier des habitats fragmentés. Et puis il pensait à autre chose. Il pensait à ce qu’il n’avait pas prévu.
Une étude publiée par OpinionWay sur les dynamiques conjugales contemporaines révélait récemment que près d’un homme sur cinq admettait avoir déjà franchi une limite dans son couple, non pas par attirance physique, mais par une forme de lassitude existentielle. Francis avait lu ce chiffre, comme on lit la météo pour un autre continent. Ça ne le concernait pas. Pas à ce moment-là.
C’est arrivé à l’occasion d’un mandat à Amos. Un relevé de terrain pour un projet de conservation des tourbières. Il avait dîné seul au resto du coin, avait commandé une poutine en pensant à celle de son adolescence, celle qu’il mangeait après les matchs de hockey mineur, quand son père, absent, ne venait jamais le chercher. Il se souvient avoir commandé une bière qu’il n’avait pas finie, et puis avoir engagé la conversation avec la serveuse. Rien de plus. Une conversation.
Mais c’est là que tout a basculé. Pas dans un geste. Pas dans une chambre d’hôtel. Dans une phrase, juste une phrase, qu’elle a dite en riant : « Toi, t’es pas un homme marié infidèle à Rouyn-Noranda, t’es juste quelqu’un qui écoute trop son cœur. »
Il a ri, aussi. Puis il a payé, est monté dans sa camionnette, et a roulé une heure sous la pluie. Le lendemain matin, à son bureau, il a refait la carte des tourbières pour la troisième fois. Il avait tracé les lignes de drainage. Il avait relié des points qui n’avaient pas de lien. Il avait dessiné un réseau invisible.
Ce fut la première fois qu’il comprit que l’infidélité n’est pas un acte. C’est une dérive, lente, souterraine. Comme ces nappes phréatiques qui se déplacent sous la ville sans qu’on les voie.
Marie-Claude avait remarqué, bien sûr. Elle avait ce regard qui semblait traverser les murs de la maison quand elle préparait les lunchs de Léo. Elle lui avait demandé, un soir, pourquoi il rentrait parfois silencieux, sans allumer la radio. Il avait répondu que c’était la fatigue, que la saison des relevés était chargée. Elle avait hoché la tête, sans insister. Elle avait continué à repasser les chemises, à arroser les plantes (pas le cactus, jamais le cactus), à prévoir les vacances d’été au lac Simon. Elle faisait semblant. Lui faisait semblant. Léo, lui, dessinait des fonderies qui crachaient des cœurs.

Selon un rapport de Santé Publique France sur les conséquences du stress chronique, les individus qui mènent une double vie présentent des taux de cortisol anormalement élevés, comparables à ceux des personnes exposées à un danger permanent. Francis n’avait pas lu ce rapport. Mais il sentait ses épaules se nouer, chaque matin, au moment de fermer la porte de la maison derrière lui. Il avançait dans la rue Perreault, saluait le voisin qui tondait sa pelouse, et montait dans sa camionnette. Une fois le moteur allumé, il ne savait plus où aller. Il avait ce privilège étrange de n’avoir aucun lieu où être infidèle. Aucune adresse. Aucune messagerie. Juste une idée, encore vague, encore obsédante.
Il avait gardé le numéro de la serveuse, non pas dans son téléphone, mais dans un coin de sa tête. Il ne l’avait pas rappelée. Mais il avait commencé à repasser mentalement la conversation, à la modifier, à la prolonger. Il imaginait des scénarios, des jours de pluie à Amos, des territoires qu’il ne cartographierait jamais. C’était une géographie intérieure, faite de lacunes et de courbes imaginaires.
Le déclic est venu de la mine, paradoxalement. Le projet d’extension sous la Fonderie Horne, défendu par Falco, attendait un feu vert de Québec. Les journaux en parlaient comme d’un choix historique. Francis, lui, voyait dans les cartes satellites les traces d’un sous-sol qu’on s’apprêtait à creuser. Des tunnels. Des galeries. Tout un monde souterrain qu’on ne voyait pas, mais qui existait sous les pieds des habitants, sous les maisons de Rouyn-Noranda, sous la sienne. Il pensa à la phrase de la serveuse. À ce que ça voudrait dire, pour un homme marié infidèle à Rouyn-Noranda, de creuser sous sa propre vie. De construire un tunnel mental, discret, parfaitement invisible depuis la surface.
Un jour, sans raison, il s’est arrêté au café près du lac Osisko. Il a commandé un café, s’est assis près de la fenêtre, et a sorti un carnet. Il a commencé à écrire des noms de lieux. Pas des noms de rues. Des noms de secteurs, de zones non cartographiées. Il a écrit : « là où la fonderie n’atteint plus ». Puis il a tracé une croix. Puis il a refermé le carnet, est rentré chez lui, a préparé le souper pour Léo et Marie-Claude. Spaghetti. Il ratait toujours la sauce, trop salée, mais ils ne disaient rien.
Le soir, dans le salon, il a regardé sa femme endormie sur le canapé, la télé allumée sur un bulletin d’information. Fernand Deshaies, le maire, parlait de la qualité de l’air. Francis a éteint la télévision. Il est resté dans le noir, à écouter le silence. Le bruit de la fonderie était là, sourd, constant. Il ne l’entendait plus depuis longtemps. Mais cette nuit-là, il l’a entendu comme s’il l’écoutait pour la première fois. Un battement. Un cœur mécanique qui pompe la ville.
L’homme marié infidèle à Rouyn-Noranda n’avait pas encore commis d’adultère. Il n’avait pas embrassé, pas touché, pas parlé. Il avait juste arrêté de faire semblant de ne pas imaginer. Il avait laissé une porte ouverte dans sa tête, et par cette porte, il apercevait, pour la première fois, ce qu’il y avait de l’autre côté. Pas un corps. Pas une rencontre. Juste une version de lui-même qui n’avait pas encore appris les règles du territoire.
La semaine suivante, il est retourné à Amos. Il a roulé sans musique, sans radio. Il a garé sa camionnette devant le resto. La serveuse n’y était pas. Il a commandé un café, il était trop chaud. Il est reparti, sans savoir s’il était déçu ou soulagé. Il a conduit jusqu’à une tourbière, sorti son carnet, et a dessiné une ligne. Une seule. De la route jusqu’au marais. Il l’a regardée longtemps, puis il a déchiré la page, l’a pliée soigneusement, et l’a glissée dans sa poche.
Il est rentré. Marie-Claude préparait le gâteau au chocolat de Léo, celui qu’elle réussissait toujours. Le cactus, lui, était toujours vivant, par miracle. Francis a posé sa veste, s’est assis à la table de la cuisine, et a regardé son fils terminer son dessin. Une fonderie, encore. Il a souri. Il a demandé à Léo s’il voulait aller au lac, samedi. Oui, avait dit Léo.
Francis a hoché la tête. Il a sorti la feuille froissée de sa poche, sans conviction, et l’a laissée sur le comptoir, près de l’évier. Un carré de papier qu’on ne remarquerait peut-être jamais. Une ligne, un trait pour un chemin qui ne devait pas exister. Le bruit de la fonderie est resté là, familier, rassurant.
Il a monté l’escalier vers sa chambre, s’est arrêté au palier, a regardé le sous-sol, ses écrans éteints, son imprimante endormie. Il a pensé à ses cartes, à toutes ces données qu’il traçait avec tant de soin. Il n’avait jamais appris à cartographier son propre désir. C’était un territoire blanc. Un espace vide, sans légende, sans échelle.
Et cette nuit-là, pour la première fois depuis des années, il a rêvé de tunnels.
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