Le Silence des Écluses
Une lettre jamais envoyée, un matin de novembre
Il y a des matins où l’on comprend que la vie a glissé ailleurs sans demander la permission. À Salaberry-de-Valleyfield, ce matin-là, le brouillard s’accrochait aux eaux du lac Saint-François comme un drap qu’on ne veut pas quitter. Luc-Henri s’est réveillé à 5 h 47, comme toujours, sans réveil, sans bruit. Il a laissé Laurence dormir, elle respirait doucement, tournée vers le mur, et depuis combien de temps ne se tournait-elle plus vers lui ? Il n’aurait pas su le dire.
Sur la table de la cuisine, une lettre. Pas une lettre d’adieu. Pas une lettre d’excuses. Une lettre qu’il n’enverra jamais, écrite à la main, sur du papier quadrillé qu’il avait volé dans le cartable de son fils Étienne. C’est cette lettre que nous allons lire, parce qu’elle dit tout sans tout dire. Parce qu’elle raconte l’histoire d’un homme marié infidèle à Salaberry-de-Valleyfield, et qu’elle le fait avec une honnêteté qui n’a rien de pathétique.
Cet homme, c’est Luc-Henri Bouchard. Il a 49 ans. Il est hydrogéomorphologue, un mot qu’il prononce lentement, avec une fierté discrète, comme on prononce le nom d’un pays qu’on aime. Il étudie les paysages fluviaux, la manière dont l’eau sculpte la terre, les méandres, les deltas, les traces invisibles de ce qui a coulé et disparu. Il travaille pour un bureau d’études à Montréal, mais il vit ici, à Salaberry-de-Valleyfield, dans une maison près du canal, avec Laurence, sa compagne depuis 11 ans, et Étienne, leur fils de 8 ans, qui collectionne les cailloux et les questions impossibles.
Il aime le cidre de glace, qu’il trouve joli mais trop sucré. Il rate systématiquement les œufs brouillés, soit trop cuits, soit pas assez, il n’a jamais compris où se trouvait le juste milieu. Il écoute en boucle un vieil album de Richard Séguin daté de 1994, surtout la chanson « Journée d’Amérique », et il pleure parfois sans raison, mais sans tristesse, comme on pleure devant un paysage trop beau. Son chat, un gris tigré nommé Képler, dort dans le bac à plantes de la véranda, là où une fougère se meurt lentement depuis avril, il l’arrose trop, puis oublie, puis recommence.
Mais la lettre ne parle pas de tout ça. Elle parle de ce qui s’est passé en septembre, et de ce qu’il a choisi de ne pas faire en octobre, et de ce qui l’attend, peut-être, en décembre, quand les écluses seront gelées et que la ville semblera plus petite, plus refermée sur elle-même.
Le goût de l’eau, le goût de l’autre
La lettre commence par ces mots : « Je ne sais pas ce que je fais. Je sais seulement que je ne veux plus ne rien faire. »
Il faut comprendre quelque chose de Salaberry-de-Valleyfield. Cette ville n’est pas une grande ville. Elle est fière de son passé industriel, de ses écluses, de son canal, de ses festivals. Quand General Dynamics y a annoncé son expansion, financée à 100 % par l’armée américaine, la nouvelle a fait les manchettes locales, La Dépêche rapportait que des centaines d’emplois allaient être créés. Luc-Henri a lu l’article deux fois, sans émotion particulière. Ce n’était pas son monde. Son monde à lui, c’était l’invisible : les nappes phréatiques, les sédiments, les déplacements lents de la terre sous les pieds des gens qui ne regardent jamais leurs pieds.
Il a rencontré une femme en juin, lors d’un colloque à Trois-Rivières. Elle s’appelait, enfin, peu importe. Disons qu’elle s’appelait Sarah, bien que ce soit faux. Il aime dire les choses fausses, parfois, pour protéger les vraies. Sarah était urbaniste, spécialisée en végétalisation des toits. Elle avait des mains qu’il regardait parler quand elle parlait, des mains qui dessinaient des formes dans l’air, des choses qu’elle voyait et qu’il ne voyait pas encore. Ils ont parlé des îlots de chaleur, des pluies torrentielles, du rétrécissement du fleuve. Rien de romantique. Tout était romantique.
Ils ont échangé des courriels. Puis des messages. Puis des appels, le soir, quand Laurence regardait ses séries québécoises et qu’Étienne finissait ses devoirs à la table du salon. Luc-Henri s’installait dans la véranda, sous la fougère mourante, et il écoutait Sarah parler de ses projets, de ses doutes, de la manière dont les toits végétalisés pouvaient rafraîchir une ville jusqu’à trois degrés. Il ne lui a jamais dit qu’il était en couple. Elle ne lui a jamais demandé.
Ce qui s’est passé ensuite, la lettre ne le raconte pas. Pas directement. Il écrit simplement : « Il y a des gestes qui ne demandent pas la permission. Ils nous traversent, et on en ressort différent. Je ne regrette rien, et je n’ai pas honte. Je suis surpris, peut-être. Je ne savais pas que j’étais encore capable de ça. »
Le blanc, ici, est plus éloquent que tout. Le lecteur comprend. Le lecteur imagine. C’est exactement ce que Luc-Henri veut : que quelqu’un, quelque part, remplisse ce vide avec sa propre histoire.
L’après, ou l’avant qui change de visage

La lettre bascule ensuite dans une autre temporalité. L’après. Ce lundi d’octobre, quand il est revenu à Salaberry-de-Valleyfield, les mains encore pleines d’autre chose, et qu’il a fait comme si de rien n’était. Il a préparé le déjeuner d’Étienne, tartiné de beurre d’arachide sur du pain à grains, coupé en triangles, comme l’enfant les aimait. Il a embrassé Laurence sur le front, comme il le faisait chaque matin. Puis il est sorti marcher le long du canal, sous les feuillages roux, et il a fixé l’eau qui ne s’arrête jamais.
Il y a un détail qu’il note dans la lettre, un détail qui semble anodin mais qui dit tout : « Depuis ce week-end, je ne regarde plus ma montre. Je sais quelle heure il est à la position du soleil. Ça fait des années que je n’avais pas pris le temps de regarder le soleil. »
Ce n’est pas une justification. C’est une observation. C’est un homme qui, à 49 ans, redécouvre que le temps n’est pas une ligne droite, mais une rivière avec des méandres, des courants cachés, des zones mortes et des rapides imprévus. Son métier d’hydrogéomorphologue n’a jamais aussi bien décrit sa vie.
La lettre ne parle jamais de Laurence avec colère ou mépris. Il écrit : « Laurence est une bonne mère. Elle est patiente avec Étienne. Elle ne mérite pas ce que je fais, mais je ne le fais pas contre elle. Je le fais pour moi. C’est peut-être pire, ou c’est peut-être mieux. Je ne sais plus. »
Il ne demande pas pardon. Il ne demande pas conseil. Il demande seulement qu’on le lise, qu’on le comprenne, qu’on ne le juge pas. Et il y a une forme de courage dans cette demande, une forme de luxe aussi. Le luxe de ne pas s’excuser. Le luxe de se choisir soi-même après des années à choisir les autres.
La ville, les autres, et l’air qu’on respire
Il y a quelques jours, le site local de surveillance de la qualité de l’air a signalé un Indice de Qualité de l’Air passable à Salaberry-de-Valleyfield. Rien d’inquiétant, mais rien de parfait. Luc-Henri a lu cette information distraitement, en buvant son café, et il a pensé que c’était une bonne métaphore : son air à lui était passable, lui aussi. Depuis deux mois, il aspirait autre chose, une autre présence, une autre voix, une autre manière de respirer.
Il n’a pas évoqué Sarah dans la lettre. Pas son nom, pas son visage, pas son corps qu’il ne décrit à personne. Il écrit seulement : « J’ai retrouvé une sensation que je croyais perdue. Celle d’être regardé. Pas regardé pour ce que je fais, pour ce que je représente, pour ce que je dois être. Regardé pour ce que je suis. Et le pire, c’est que je ne savais plus ce que j’étais. Elle, elle le savait. Elle me l’a montré. »
Le lecteur sent le frisson. Pas le frisson de la transgression, mais celui de la reconnaissance. Celui de se sentir soudain visible après une décennie d’invisibilité. Luc-Henri n’est ni un héros ni un salaud. Il est un homme qui a traversé un pont et qui n’est pas sûr de vouloir revenir de l’autre côté.
Un hiver qui s’annonce
Il termine sa lettre par une image. « L’hiver vient. Le canal va geler. Je regarderai les écluses se figer, et je saurai que le mouvement existe encore sous la surface. Je n’enverrai pas cette lettre. Mais je la garde. Elle me rappelle que j’existe. »
Il a signé simplement « L.H. », sans date, sans adresse. Il l’a pliée en quatre, glissée dans une enveloppe adressée à personne, et rangée dans un tiroir de son bureau, sous une pile de cartes topographiques du fleuve Saint-Laurent. Étienne, un soir, lui a demandé ce que c’était. Luc-Henri a répondu que c’était un document de travail. L’enfant l’a cru. Il croit encore à beaucoup de choses. Peut-être que c’est mieux ainsi. Peut-être que c’est la seule façon de continuer.
Le lendemain, Luc-Henri a fait des œufs brouillés. Ils étaient encore trop cuits. Il a écouté Richard Séguin, fixé la fougère mourante, et regardé le soleil se lever au-dessus de Salaberry-de-Valleyfield. Il n’y a pas eu de grande décision, pas de rupture théâtrale, pas de larmes. Juste un homme, un café, une ville qui s’éveille, et la certitude tranquille que, pour la première fois depuis longtemps, il est exactement là où il a choisi d’être.
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