Le Thé de la Douleur
Il y a, à Nevers, une heure que les rues retiennent leur souffle. C’est celle où le soleil de dix-sept heures abandonne les façades de briques ocre pour glisser sur les eaux de la Loire, celle où la ville semble hésiter entre le tumulte du jour et le silence de la nuit. C’est à cette heure précise que Marius, lui, n’hésite plus. Il ferme la porte de son atelier, rue des Beaux-Arts, et laisse derrière lui l’odeur tenace de la résine et de la poussière de bois précieux. Il n’est pas pressé. C’est même tout le contraire.
Il marche lentement, savourant chaque pas comme on déguste un dernier morceau de sucre au fond d’une tasse. Il longe les quais, où quelques pêcheurs attardés plient leurs cannes à pêche, et il pense à la texture de cette journée. Une journée de travail comme les autres, à restaurer les motifs incrustés de nacre d’un secrétaire du dix-huitième. Il avait passé des heures à faire chanter le bois sous ses doigts, à écouter le crissement délicat de la spatule sur la nacre, un bruit qui, depuis son enfance à Clamecy, a toujours été pour lui une forme de berceuse. Il se rappelle, gamin, son père l’emmenant voir les mariniers charger le bois de chauffage, et ce goût de poussière et d’aventure qu’il croyait avoir trouvé. Ce matin encore, ce souvenir l’avait fait sourire, là, devant son établi.
Mais le sourire s’est estompé. Le voici place Carnot, le square où les platanes centenaires étirent leurs ombres. Il s’installe sur un banc, face à la fontaine. Il ne consulte pas sa montre. Il n’a pas besoin de la regarder, il sent le courant d’air frisquet qui remonte de la Loire, ce frisson précurseur, et il sait que c’est bientôt l’heure. Il ferme les yeux juste une seconde. Il entend le vent dans les feuilles, un bruit de papier froissé. Il hume l’air, qui charrie un mélange d’humidité et d’herbe coupée. Le manque s’insinue en lui comme une marée montante. Le manque de cette voix, de ce rire, de cette présence qui n’est pas celle d’Ève, sa compagne depuis onze ans, la mère de leur petit Baptiste.
Ce manque, il le connaît par cœur. Il sait le goût qu’il a, celui d’une salive acide dans la bouche, celui d’une impatience qui rend les gestes du quotidien d’une lenteur insupportable. Hier soir, chez lui, il a préparé le dîner. Il a épluché des pommes de terre d’une main machinale en écoutant Baptiste raconter sa journée d’école, son enthousiasme pour la prochaine sortie de la classe de neige. Il a répondu à Ève qui lui demandait son avis sur la couleur de la nouvelle salle de bains, sans vraiment voir l’échantillon qu’elle lui tendait. Tout était flou, lointain, recouvert d’une fine pellicule de cette absence. Seule l’idée de ce rendez-vous, ce samedi, rendait les choses nettes. Le samedi. Encore trois jours.
Les jours ont une texture différente lorsqu’on est un homme marié infidèle à Nevers. Les jours sont des interminables dimanches après-midi, des heures de garde à vue silencieuse. Il y a les matins lumineux où tout semble possible, où l’on se surprend à siffloter en se rasant. Il y a les après-midi où l’on est un escroc, où chaque regard de sa femme vous semble un interrogatoire. Mais surtout, il y a ces heures d’anticipation. Marius a appris à en jouir secrètement. Il a appris à apprécier ce moment, ici, sur ce banc, les yeux fermés, alors que le manque est à son comble. C’est une douleur exquise, une tension qui irrigue tout son corps. Il se concentre sur le bruit de l’eau qui jaillit de la fontaine. Une musique régulière, presque obsessionnelle. Elle lui rappelle une autre eau, une autre musique : les vagues de la mer Baltique, ce voyage en Suède avec son frère, il y a vingt ans. Un souvenir incongru, si lointain. Il sourit légèrement. Puis il ouvre les yeux.

Il se lève. Il n’a emporté aucun téléphone. Il a laissé le sien, volontairement, sur la table de l’atelier. Seule une vieille carte postale, qui avait glissé de sa poche de manteau la semaine dernière, lui évoquait ce rendez-vous. Une image des « Bolides de légende » à Magny-Cours, une publicité pour le week-end de l’Assomption du 14 au 16 août dernier. Il l’avait ramassée par terre, y avait vu une main qui se tendait, et avait compris le message. Un clin d’œil, un code. Rien de plus.
Il prend le chemin des halles. Il pousse la porte du café de la Paix. Une odeur de café torréfié et d’alcool refroidi l’enveloppe. Il s’assoit au fond, dans l’angle, face à la porte comme un homme qui attend. Le garçon arrive, il commande un thé. Pas un café. Jamais un café. C’est leur signature. Il aime la chaleur du verre épais dans ses mains, la douce amertume du liquide. Il regarde la vapeur s’élever du verre, dansant dans la lumière tamisée. Cette vapeur est comme un écran de fumée, derrière lequel il peut projeter ses pensées. Il pense à ses doigts, à l’empreinte qu’ils laisseraient sur la peau de l’autre. Il savoure cette pensée. Il l’a au goût, comme le thé. Il attend. L’attente est son royaume. Elle est le lieu où il est le plus lui-même.
Il se souvient d’un article lu dans le « Journal du Centre » au printemps dernier, sur les risques climatiques pour Nevers agglomération. Une fonte des glaces, des crues plus fréquentes. Une idée le fit sourire intérieurement : lui aussi, il vivait des zones inondables, des crues de sentiments, des montées subites d’une eau qui ne voulait pas obéir à la digue qu’il avait construite avec Ève. Il regarde sa montre. Elle n’est pas trop en retard. Elle le sera peut-être de dix minutes, le temps de traverser la place Carnot, de passer devant la fontaine. Il anticipe le bruit de ses pas sur le carrelage. Le son de sa voix, grave, un peu rauque, qui commandera un café, juste un café. Il anticipe la légère vibration de l’air quand elle s’installera en face de lui, sans rien dire, juste en le regardant. Ce sera un jeu. Un jeu d’attente, une danse silencieuse autour de la table.
La porte s’ouvre. Une bouffée d’air frais mêlée au bruit de la rue. Ce n’est pas elle. Un homme, le visage fermé, s’asseoit au comptoir. Marius ne ressent ni déception ni frustration. Il ressent cette chose étrange, ce frisson de l’anticipation qui se prolonge. Il sait que le moment est proche, que cette seconde encore, elle est en chemin, encore à lui. Il se penche vers son thé, il aspire l’arôme. Dans ce lieu public, une femme le guette. Il a ce privilège insensé de vivre une double vie qui lui permet d’apprécier la valeur de chaque instant volé, chaque minute de ce silence avant la tempête. Il est ici, mais il est déjà ailleurs, en train de s’imaginer dans dix minutes, dans les rues calmes en direction du parc Roger-Salengro, loin des regards. Il n’a pas besoin d’un autre signe. Il se lève, laisse quelques pièces sur la table. Le thé est encore chaud, mais il n’en a plus besoin. Il a eu son compte de sensations. Il va au-devant du manque, les mains vides, le cœur battant.
Il sort, l’air vif du soir le gifle. Il remarque, sur le sol, un tract oublié de la dernière édition des « 7 idées sorties à Nevers pour le week-end ». Il ne le ramasse pas. Ce n’est plus sa vie, ça. Il traverse la rue, il connaît le chemin par cœur, cette promesse ténue qui l’attend. Il est Marius, l’homme marié et infidèle, à Nevers, et cette infidélité n’est pas seulement une faute, c’est un pays, un territoire, son dernier espace de liberté, où chaque chose porte un nom plus secret.
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