Le goût du sel sur ses lèvres, un mardi de juillet
Il y a un moment, dans l’après-midi, où la lumière de Roulers devient laiteuse. Elle n’éclaire plus, elle enveloppe. C’est à cette heure-là que je pense à lui. Pas à ce que nous ferons, non. À ce que nous avons fait la dernière fois. Et surtout, à ce que nous ferons dans quatre jours. L’attente a ceci de magnifique qu’elle est un espace vierge, un territoire que je peux peupler de mes propres hypothèses. Personne n’y a accès, pas même lui.
On croit que la maîtresse est une femme qui subit. C’est une erreur de perspective. J’ai trente-trois ans, je vis à Roulers, et je suis sa maîtresse. Pas la sienne, d’ailleurs. Sa maîtresse. L’article défini fait toute la différence. Il ne s’agit pas de partager, il s’agit d’être la seule, même si je ne suis pas la seule. C’est une gymnastique mentale qui demande une certaine élégance. Je ne l’ai pas apprise dans les livres, plutôt dans la répétition des gestes, des silences, des départs.
Une affaire de territoire
Les gens imaginent la liaison comme un chaos d’émotions, une tempête sous un crâne. C’est faux. La liaison est une affaire de géographie intime. Il y a la ville, Roulers, avec ses rues pavées et ses maisons de briques rouges, qui est notre décor commun, notre mensonge partagé. Il y a la place du Marché, où je ne vais plus le mardi, parce qu’il y passe avec sa femme, et où je vais le jeudi, parce que je sais qu’il n’y est pas. Il y a le café De Lecke, une institution locale où l’on sert encore une bière dans un verre frappé, et où je m’assois dos à la vitrine, non par dissimulation, mais par goût du confort. J’aime le bois sombre du comptoir, l’odeur de cire et de houblon. C’est un lieu qui me connaît. Je n’y suis jamais avec lui. C’est mon territoire à moi, mon sanctuaire.

Notre territoire à nous, c’est autre chose. C’est un appartement loué sous un faux prétexte, du côté de la gare, loin des regards des voisins qui, ici, savent tout. Un deux-pièces fonctionnel, presque froid, que nous n’avons jamais cherché à décorer. Il y a un lit, une table, deux chaises, une cafetière. L’absence de décoration est une déclaration. Nous ne sommes pas là pour vivre, nous sommes là pour nous soustraire au monde. L’amour, comme la guerre, a besoin de ses bases arrière.
Je suis métrologue de chantier. C’est un métier que personne ne comprend du premier coup. Je contrôle le nivellement des engins de terrassement sur les grands projets de voirie ou de construction. Je passe mes journées sur des terrains vagues, des déblais, des fondations. Le pied dans la boue, un niveau laser à la main, je vérifie que le monde est bien droit. Il y a un paradoxe jouissif à cela : je passe ma vie à m’assurer que les structures tiennent debout, et je vis une relation qui ne repose sur aucune structure. Peut-être est-ce pour cela que je suis douée dans les deux domaines. La précision des angles, la justesse des mesures, c’est une forme de poésie. On ne me demande pas de construire, on me demande de vérifier. D’être le témoin rigoureux de ce qui est solide. Et le jeudi soir, je quitte le chantier, je me lave les mains, je sens le gravier sous mes ongles, et je vais le retrouver. Lui, il est libraire. C’est un détail que j’ajoute parce que tout le monde a un métier, mais peu ont une vie. Il vend des livres anciens, des éditions originales, des atlas poussiéreux. Il a des mains qui sentent le papier humide et la colle de peau. Quand je le touche, j’ai l’impression de toucher un manuscrit. Quelque chose de fragile et d’infiniment précieux.
Le calendrier inversé
J’ai arrêté de compter les jours. C’est une erreur de débutante. Je compte les heures. Il me reste quatre-vingt-seize heures, et déjà, je sens le manque comme une faim. Une faim qui n’a rien de viscéral, qui est plutôt un appétit de l’esprit. Je pense à sa voix, qui a ce grain particulier, ce léger enrouement qui vient après une longue journée de silence. Je pense à la façon dont il dit mon prénom, pas comme les autres, avec une syllabe de trop, comme s’il le goûtait. Je pense à la peau de son cou, juste sous la mâchoire, là où l’on sent le pouls battre. Je ne décris jamais ce que nous faisons. Ce serait réduire à un acte ce qui n’est qu’une conséquence. Ce que je retiens, ce sont les instants d’avant. L’attente dans l’appartement, les stores à moitié tirés, le bruit de la rue qui s’étouffe. Le cliquetis de la clé dans la serrure. Ces cinq secondes entre le moment où il ouvre la porte et le moment où il me voit. C’est dans cette fraction de temps que tout se joue. C’est le blanc, la césure, le silence musical entre deux notes. Je ne veux pas le combler.
On a demandé à des chercheurs, dans une étude IFOP publiée l’an dernier, ce que les Français pensaient de l’adultère. Je me souviens des chiffres, qui circulaient dans les journaux : près de la moitié des personnes interrogées estimaient qu’une infidélité ponctuelle n’était pas un motif de rupture. Je souris toujours en lisant ces études. Elles parlent de morale, de tolérance, de pardon. Elles ne parlent jamais du goût du sel. Ni de cette chose étrange qui se produit lorsque vous savez que vous êtes choisie, non pas par défaut, non pas par habitude, mais précisément parce que vous êtes ce que l’autre ne peut pas avoir. Être la maîtresse, c’est être le désir dans sa forme la plus pure. C’est être le cadeau empoisonné, l’exception qui confirme la règle, la phrase que l’on n’écrit pas mais que l’on relit sans cesse.

Roulers vit au rythme de ses propres histoires. L’été dernier, la ville était en effervescence : le critérium d’après-Tour de France attirait les curieux, et il fallait voir la fierté des locaux lorsque Remco Evenepoel, après sa victoire à Alost, est venu s’imposer ici aussi. La Gazet van Antwerpen rapportait que le champion avait encore une fois dominé la course de bout en bout, sous les acclamations d’un public conquis. Je me souviens être passée près des barrières, un jeudi, juste après l’avoir quitté. Les gens parlaient de performance, de bravoure, de victoire. Ils parlaient de l’effort visible, de la sueur, du dépassement. Je me disais qu’ils ne comprenaient rien. La vraie victoire n’a pas de public. Elle n’a pas de podium. Elle se déroule dans un appartement vide, entre deux horaires de train, et elle ne laisse aucune trace visible, si ce n’est cette expression particulière sur le visage de celle qui la savoure.
Une forme de puissance
Je ne me considère pas comme une victime. C’est le piège dans lequel tombent la plupart des femmes qui écrivent sur ce sujet. Elles se décrivent comme des femmes incomprises, prisonnières de leur passion, dépendantes. Je hais cette rhétorique de la faiblesse. J’ai choisi. Je continue de choisir. Chaque fois que je monte ces escaliers, chaque fois que je pose ma main sur la rampe de métal froid, je renouvelle mon consentement. Il n’y a pas d’ambiguïté. Il n’y a que la clarté brutale d’une situation que je maîtrise. Je sais ce que je risque. Je sais ce que je gagne.
Je ne suis pas la femme qui attend que l’homme quitte sa femme. Cette croyance, colportée par les romans-feuilletons, me fait sourire. Je ne veux pas qu’il la quitte. Que ferais-je d’un homme qui renonce à sa vie pour moi ? Ce serait un fardeau insupportable. Je veux qu’il reste là-bas, dans sa maison de la rue du Midi, avec ses enfants, ses habitudes, ses dimanches frugaux. Je veux qu’il reste intact, parce que c’est cette intégrité-là qui rend nos rendez-vous si précieux. Il n’est pas en train de fuir. Il est en train de venir. C’est une sémantique qui change tout. Je ne suis pas un abri contre sa vie, je suis une parenthèse qu’il choisit d’ouvrir. Et moi, j’ai la clé.

Je pense parfois à ce que diraient les gens de Roulers s’ils savaient. La ville est petite, les langues vont bon train. On y commente les drames, comme ce fait divers terrible dont parlait La Dernière Heure, il y a quelques mois : un homme avait tué sa femme sous les yeux de leurs enfants, un drame qui avait glacé le quartier de la gare. On vendait des journaux, on se passait l’information de palier en palier. Les gens ont besoin de ces histoires pour se rassurer sur leur propre normalité. Je les écoute, je hoche la tête, je commente la tristesse de l’affaire. Personne ne me regarde, personne ne devine. La maîtresse, à Roulers, n’est pas celle qu’on croit. Elle n’est pas la femme fatale qui se pavane, ni la pauvre créature éplorée. Elle est celle qui marche vite, qui a un métier précis, qui sourit poliment aux voisins, et qui, parfois, le soir, en rentrant de son cours de dessin du mardi, croise son amant dans la rue sans le saluer. Et qui en tire un plaisir infini. C’est cela, la vraie liberté. Celle que l’on ne doit pas expliquer.
L’attente fertile
Jeudi. Il est dix-sept heures. J’ai terminé mon relevé sur un chantier à Lichtervelde, un peu plus au nord. Je n’ai pas pris le temps de me changer. Je porte encore ma veste de travail, mes bottes de sécurité, je sens l’huile hydraulique et le béton frais. C’est une odeur que je n’ai jamais cherché à dissimuler, et il dit souvent qu’elle est devenue, pour lui, le signe avant-coureur de mon arrivée. Il m’appelle, je ne décroche pas toujours. Il m’envoie un message, je réponds par un simple point. Un point. Un signe de ponctuation qui veut dire tout et rien. Je suis arrivée. Je suis là. Le point est devenu notre code, notre secret de plus. Le téléphone vibre dans ma poche, et je sens cette montée d’adrénaline qui ne faiblit pas, même après des mois. L’anticipation sensorielle est une discipline. Elle commence des jours avant, par l’imagination, par la mémoire des gestes. Elle culmine dans la demi-heure qui précède, lorsque je suis dans l’escalier, que je monte les marches une à une, que j’entends le silence de l’autre côté de la porte.
Je ne décrirai pas ce qui se passe une fois la porte refermée. C’est le blanc que je vous laisse. C’est le trou dans le récit, la page que vous êtes libre d’écrire vous-même. Ce que je peux dire, c’est l’après. C’est la façon dont le café a un goût différent, le lendemain matin. C’est la trace de son parfum, que je retrouve sur ma veste, sur ma taie d’oreiller, et que je ne lave pas tout de suite, pour le garder quelques heures encore. C’est cette lassitude délicieuse dans les jambes, ce léger tremblement des mains lorsque je reprends le volant. C’est le regard des passants, qui ne voient rien, mais que je vois, moi, avec une acuité nouvelle. La ville de Roulers, avec ses clochers, ses toits de tuiles, ses gens pressés, me semble alors un décor de théâtre. Nous y avons joué une scène que personne n’a vue, mais que j’emporte avec moi, comme un trésor de guerre.
J’ai un chat, un vieux matou gris nommé Biscuit, qui ne comprend rien à mes absences et qui m’accueille avec une indifférence feinte. Je rate systématiquement la cuisson du riz, une maladresse qui fait rire mes collègues de chantier. Peu importe. Dans quelques heures, je vais retrouver l’odeur du papier ancien et le goût du sel sur sa peau. Le reste du monde peut bien s’effondrer. Je suis la maîtresse de Roulers, et c’est moi qui ai choisi cette vie. Je ne la regrette pas.
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