Le Printemps des Choses Suspendues
Ce que mes mains ont appris à reconnaître
Je n’ai pas toujours su lire les saisons comme je les lis aujourd’hui. À Mont-Laurier, le printemps n’arrive jamais d’un bloc. Il s’annonce par à-coups, par petites trahisons de la glace, par cette lumière qui change d’angle sans demander la permission. Je le remarque depuis que je travaille avec des matériaux qui exigent une attention particulière, presque médicale. Le cuir, surtout. Et le bois. Et les vieux papiers que personne ne consulte plus.
Je m’appelle Jeanne, j’ai 34 ans et je suis relieuse-restauratrice. Pas celle qui redore des dos de livres anciens dans l’odeur rassurante de la colle de pâte, enfin, aussi un peu. Mais surtout celle qui répare les liens invisibles : les coutures qui tiennent les cahiers d’un ouvrage du dix-neuvième siècle, les charnières fatiguées qui ne supportent plus l’ouverture quotidienne, les tranchefiles qui se délitent comme des souvenirs. C’est un travail de patience. On ne peut pas le bâcler. Le cuir ne pardonne pas, pas plus que la soie des gardes, pas plus que le papier vergé qui se déchire si l’on tire trop fort.
Mariée depuis neuf ans à Thomas, mère d’un garçon de six ans qui s’appelle Émile, j’habite une maison à deux étages dont le toit a besoin d’être refait, que nous ne refaisons pas, et où le matin sent le café brûlé parce que je le laisse toujours trop longtemps sur la plaque. Notre chat s’appelle Biscuit, il est vieux, il dort sur la pile de serviettes dans la salle de bain. Je rate systématiquement la béchamel. Je dis trop souvent « j’arrive » alors que je n’arrive nulle part. Voilà. C’est moi.
Ce printemps-là, celui dont je veux parler, a commencé par un article lu dans La Dépêche, à propos de la gare de Mont-Laurier. Québec venait de confirmer sa préservation. Une victoire, pour la ville. On parlait de réhabilitation, de nouvelles vocations possibles, d’un lieu qui allait peut-être enfin servir à autre chose qu’à être regardé. J’ai relu l’article deux fois. Puis j’ai éteint mon téléphone et je suis restée un long moment devant la fenêtre de l’atelier, à regarder les branches encore nues du noyer.
Je ne sais pas pourquoi cette nouvelle m’a touchée. Je ne suis pas montée dans ce train-là depuis des années. Mais il y a quelque chose dans l’idée qu’un bâtiment peut être sauvé, peut être réinventé, qui m’a fait réfléchir à ma propre vie. Parce qu’on peut aussi, soi-même, être une architecture qu’on finit par préserver. Ou laisser à l’abandon.
La liste des choses qui ne font pas de bruit
Mon travail m’a appris une chose : les dégâts les plus profonds sont souvent silencieux. Une charnière ne craque pas avant de lâcher. Le papier brunit sans prévenir, ou presque. Les coutures se relâchent par micro-étapes imperceptibles, et le jour où l’on s’en aperçoit, le livre est en deux morceaux dans les mains.
J’y pense souvent. À ce que Thomas ne voit pas, parce que je ne le montre pas. À ce que je ne vois pas moi-même, parce que le quotidien est un rouleau compresseur qui aplatit tout : les élans, les désirs, les regards un peu trop longs. Le baiser du matin n’est pas un baiser. C’est une formalité. Le dîner n’est pas un dîner, c’est une procédure. Les questions d’Émile, pourquoi le ciel est bleu, pourquoi les chiens ne portent pas de pantalons, pourquoi maman ne sourit plus autant qu’avant, je les évacue avec des réponses automatiques qui n’apaisent personne.
Je précise, avant que vous ne vous fassiez une fausse idée : Thomas est un homme bien. Il est juste là, la plupart du temps. Il fait sa part, il n’a jamais levé la voix sur moi, il a de bonnes intentions. C’est exactement ça, le problème. On ne peut pas haïr une vie confortable. On peut seulement, certains soirs, s’asseoir dans le salon après le coucher d’Émile et se demander pourquoi le silence est soudainement devenu aussi lourd. Pourquoi la télévision remplit l’espace que nous ne peuplons plus. Pourquoi personne ne dit rien.
Je ne me plains pas. Je ne me cherche pas d’excuses. Je dis simplement ce qui est. Une femme mariée à Mont-Laurier peut être une épouse aimante et une mère présente, et en même temps sentir que quelque chose a été mis sous cloche, comme ces reliures du dix-neuvième qu’on ne manipule jamais parce qu’on a peur de les abîmer. Protéger, préserver, conserver. On ne sort plus les choses précieuses de leur écrin. On les garde dans l’obscurité, à l’abri de la poussière et de la lumière. C’est un choix sécuritaire. C’est aussi une façon de les tuer un peu.

La couleur exacte de l’absence
Un jeudi de la fin d’avril, je restitue un ouvrage commandé par une bibliothèque de la région. Il s’agit d’un bréviaire du dix-huitième siècle, une pièce magnifique que j’ai mis des semaines à restaurer. La couverture est maintenant solide, les coins sont refaits, le dos a retrouvé sa souplesse, l’or des tranches brille comme s’il venait d’être posé. Quand je le dépose entre les mains de la bibliothécaire, je ressens une fierté presque physique.
— Vous faites un travail remarquable, me dit-elle. On dirait qu’il n’a jamais souffert.
J’acquiesce, je serre la main, je sors. Et je me retrouve seule dans ma voiture, sur le boulevard Paquette, à ne pas savoir où aller. Ce sont vingt heures. Émile est chez sa grand-mère pour la nuit, un caprice de dernière minute qu’il a obtenu avec des yeux que personne ne sait refuser. Thomas est à Québec pour une formation. La maison est vide. Je pourrais rentrer, manger quelque chose de rapide, me coucher tôt. C’est ce que je fais toujours, d’ailleurs. C’est le protocole.
Mais ce soir-là, je ne rentre pas directement. Je roule un peu. Je passe devant l’hôpital, dont les travaux d’agrandissement viennent de recevoir un feu vert de Québec, j’ai vu ça dans les nouvelles, il y a quelques jours à peine. Je passe devant la gare, cette gare qu’on a sauvée, qui attend encore que quelqu’un décide de ce qu’elle deviendra. Je passe devant le Lac-rocher, dont l’eau est encore grise et fermée, pas encore prête pour les baigneurs. Et je me gare finalement près du parc, je coupe le moteur, et j’écoute le silence.
Ce n’est pas un silence triste. C’est un silence qui m’appartient.
Je ne sais pas combien de temps je reste là. Un quart d’heure, peut-être une heure. Je regarde les lumières de la ville qui s’allument une à une. Je pense à Des choses qui me passent par la tête sans invitation, comme cette phrase d’un roman que j’ai lu l’année dernière, « La restauration » de Kathryn Davis, où une femme raconte la lente décomposition de son mariage à travers la rénovation d’une maison de campagne. Elle écrit que chaque chose réparée est une petite victoire, « mais que certaines fissures, on choisit de les laisser ouvertes, parce que les reboucher serait renoncer à quelque chose d’essentiel ».
Je crois que c’est ce que j’ai compris ce soir-là, dans ma voiture, sans aucune préméditation.
Il y a des fissures que je ne veux pas reboucher. Il y a des espaces que je ne veux pas remplir. Il y a une femme que je ne connais plus, que je n’ai jamais vraiment connue, qui a envie d’être choisie à nouveau, regardée à nouveau, désirée à nouveau, pas pour ce qu’elle fait, pas pour ce qu’elle représente, mais pour ce qu’elle est, là, dans sa peau, avec ses mains abîmées par les outils et ses cheveux qui grisonnent aux tempes et cette manie de ranger les tasses avec les anses tournées vers la droite.
Le lendemain matin, je me réveille avant le soleil. Je descends dans l’atelier. Je touche les livres en attente, je respire l’odeur de la colle et du cuir, je regarde mes mains, ces mains qui savent réparer les objets et qui ne savent plus très bien quoi faire d’elles, autrement. Je prends mon téléphone. Je regarde l’écran vide. Je le repose. Je le reprends.
Non, je ne vous ferai pas le récit de ce qui s’est passé ensuite. Vous n’êtes pas ma confesseur, et je ne suis pas une héroïne tragique. Je suis seulement une femme qui a décidé, très concrètement, de ne plus laisser ses jours se décolorer comme un papier exposé trop longtemps à la lumière. Une femme qui a compris que l’on peut être fidèle et vivante, que l’on peut aimer sa famille et se manquer à soi-même, que l’on peut tenir un foyer du bout des bras sans que le foyer s’effondre.

Je ne vous dirai pas le nom de celui qui m’a donné envie de me regarder autrement. Ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est que j’ai désormais un secret qui n’appartient qu’à moi, un territoire intérieur que je cultive en silence, et que cette pensée me tient éveillée la nuit, mais pas d’inquiétude, pas de la manière coupable que vous imaginez. C’est une excitation calme, presque méditative. C’est le frisson d’une page qu’on tourne et qu’on ne connaît pas encore.
Thomas ne sait rien. Émile ne sait rien. Et pourtant, je ne triche pas avec eux. Je triche avec l’idée que je me faisais de moi-même, cette idée usée, cette reliure fatiguée qui ne supportait plus l’ouverture. Je me restaure. Voilà tout. J’utilise mes outils, ma patience, mon savoir-faire. Je m’occupe de mes propres coutures, de mes propres charnières internes, de ces jonctions affaiblies entre ce que je montrais et ce que je ressentais.
Il y a huit jours, je suis retournée devant la gare. Je suis entrée, le bâtiment est ouvert, le temps que durent les travaux. L’intérieur sent le bois et la peinture fraîche. Quelqu’un a posé des affiches sur l’histoire du lieu, des photographies en noir et blanc où l’on voit des femmes en chapeau attendre le train. Je suis restée un moment devant l’une d’elles. Une femme, peut-être trente-cinq ans, le regard au loin, une valise à ses pieds. Elle attend. Elle ne semble pas impatiente. Elle semble prête.
Je me suis reconnue, sans savoir exactement pourquoi.
Aujourd’hui, le printemps a encore fait un pas en avant. Les bourgeons du noyer ont gonflé. Biscuit a enfin quitté son panier pour aller s’allonger sur les premières herbes du jardin. Émile m’a demandé pourquoi les oiseaux chantent le matin, et je lui ai répondu que c’était peut-être parce qu’ils avaient des choses à dire. Il m’a regardée bizarrement, puis il est parti jouer. Thomas a souri. J’ai souri. La vie est là, elle continue, elle est paisible.
Mais il y a cette autre chose, maintenant. Cette petite vibration sous la peau. Ce carnet que je remplis de phrases que je n’écrirai jamais nulle part ailleurs. Ce rendez-vous que je garde, une fois par semaine, au creux d’un horaire que tout le monde croit connu. Ce vêtement que je change avant de rentrer, ce geste presque imperceptible qui a quelque chose du rituel.
Une femme mariée à Mont-Laurier peut être une femme vivante. Ce n’est pas un paradoxe. C’est un art. Les livres que je restaure, je les rends à leur communauté, je leur donne une seconde vie. Depuis quelques mois, je fais pareil avec moi-même. Et si je ne vous raconte pas la suite, c’est que certaines choses n’ont pas besoin d’être dites. Elles ont besoin d’être ressenties, d’être tenues, d’être protégées comme des documents uniques qu’on ne prête à personne.
La gare attend debout. L’hôpital s’agrandit. La ville change, lentement, par petites touches, comme une reliure qu’on refait. Et moi, je tourne les pages de mon propre livre, sans savoir où il va se terminer, sans même savoir si je veux le terminer.
Il y a des livres qu’on lit toute sa vie.
Ce soir, je mets de l’ordre sur mon établi. Thomas vient de mettre Émile au lit. Il me demande si je veux regarder une série avec lui. Je réponds que j’ai encore un travail à finir, ce qui n’est pas tout à fait vrai, mais pas tout à fait faux. Il hausse les épaules, sans amertume. Il embrasse mon front en passant. La porte du salon se referme.
Je reste seule dans l’atelier, avec l’odeur du cuir et de la colle et de la lumière basse. Je regarde mes mains. Je me regarde. Je ne sais pas encore ce que je vais faire de cette liberté naissante, mais je sais qu’elle est là, que je l’ai choisie, que je ne la laisserai pas s’engourdir.
Le train n’est pas encore parti. Mais il n’est plus à l’abandon.
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