L’attente des jours clairs

Le calendrier mural de la cuisine

Il y a des matins où Félix-Anthony compte les jours sur le calendrier de sa cuisine, celui que sa mère lui a offert à Noël, avec des photos de chiens de traîneau devant le lac Saint-Jean. Ce matin-là, le 14 octobre, il a tracé un cercle rouge autour du 27. Treize jours. Treize jours d’anticipation silencieuse, de regards furtifs sur son téléphone pendant que son mari prépare le café.

Félix-Anthony a trente et un ans et il est marié depuis six ans à Miguel, un homme patient et doux qui travaille comme technicien en éducation spécialisée à l’école secondaire de Thetford Mines. Ils habitent une petite maison bleue sur la rue Saint-André, avec un potager à l’arrière et un chat roux qui s’appelle Biscuit. Aux yeux de tous, ils forment un couple stable, presque ennuyant. Et c’est précisément cette stabilité que Félix-Anthony contemple chaque matin en versant le sirop d’érable sur ses crêpes, avec un mélange de gratitude et d’étrange vertige.

Il est orthophoniste en clinique privée, spécialisé dans les troubles du langage chez les enfants. Entre deux évaluations de dysphasie et des séances de rééducation articulatoire, il écoute les parents raconter leur épuisement, leurs nuits blanches, leurs espoirs. Parfois, il se dit que dans le fond, tous les humains cherchent la même chose : quelqu’un qui les écoute vraiment.

Ambiance Thetford Mines

La routine des mardis

Le mardi, Félix-Anthony termine sa clinique à dix-sept heures trente précises. Il range son bureau, vérifie une dernière fois sa boîte vocale, puis se rend au Marché du Vieux-Phil pour acheter des légumes frais. Le proprio, un homme de soixante-dix ans avec une moustache grise, lui demande toujours des nouvelles de Miguel. Félix-Anthony répond que ça va bien, que le potager a donné beaucoup de tomates cette année, que le chat a encore vomi sur le tapis du salon. Des banalités. Du quotidien.

Mais depuis quelques semaines, le mardi a pris une autre couleur. Le mardi, il y a les messages. Des messages brefs, parfois un simple emoji, qui apparaissent sur son écran comme des cailloux blancs sur un sentier. Félix-Anthony les lit dans la voiture, avant de démarrer, avec le moteur éteint et le silence qui bourdonne. Il répond parfois, pas toujours. Il s’est imposé cette règle : ne jamais répondre dans les dix premières minutes. Pourquoi ? Il ne saurait pas le dire. Peut-être pour garder l’illusion du contrôle. Peut-être pour faire durer le frisson.

L’homme s’appelle Thomas. Il est technicien en assainissement des eaux, et c’est comme ça qu’ils se sont connus, lors d’une réunion citoyenne sur la mise aux normes de la station d’épuration de la Haute-Bécancour, dont Thetford Mines dépend en partie. La Dépêche avait consacré un article à ce projet, mentionnant les délais et les coûts. Félix-Anthony y était allé par curiosité, poussé par un vague sentiment d’engagement. Thomas était assis deux rangées devant lui. Il avait un blouson de jeans, les mains abîmées, et il prenait des notes dans un calepin noir. Il n’y a rien eu de spectaculaire. Pas de coup de foudre, pas de signe du destin. Juste un échange de regards pendant la pause, puis une conversation sur la qualité de l’eau potable. Banale. Presque technique. Mais Félix-Anthony avait senti quelque chose, un tiraillement entre les côtes, comme une corde de guitare qu’on accorde.

Le café du lendemain

Le rendez-vous est prévu le 27 octobre, dans une ville voisine, à mi-chemin pour tous les deux. Félix-Anthony n’y pense pas vraiment, pas en continu. Mais les pensées affleurent au mauvais moment : pendant qu’il aide un petit garçon de six ans à prononcer le son « r » en soufflant sur un moulinet en papier ; pendant qu’il coupe des poireaux pour la soupe ; pendant qu’il écoute Miguel raconter sa journée en s’endormant sur le canapé.

Il pense aux mains de Thomas. Il se souvient de leur forme, de la façon dont elles tenaient le crayon en glissant sur le papier. Il se demande comment elles seraient dans son dos. Il se demande ça, et il coupe court, et il retourne à sa soupe, et il se dit qu’il est un monstre. Mais il se dit aussi que le monstre est vivant, que sa peau est chaude les soirs d’automne où la maison est trop tranquille.

Une fois déjà, il a presque tout laissé tomber. Le 3 octobre, il a rédigé un message pour annuler la rencontre. Puis il a relu les échanges des trois dernières semaines. Rien d’explicite. Des photos de paysages. Une playlist partagée. Une blague sur les tuyaux rouillés. C’est ça, le pire. C’est le vide entre les lignes qui brûle.

Il est parti courir ce soir-là, sous la pluie fine, jusqu’au parc des Trois-Lacs. Il a couru si fort que ses poumons ont crié. Il est rentré trempé, avec une odeur de terre et d’eau sur la peau. Miguel lui a tendu une serviette sans poser de question, ou peut-être avec une question dans le silence. Félix-Anthony l’a embrassé sur le front et il a eu envie de pleurer, de rire, de tout dire, de sortir en courant.

Il n’a pas annulé.

Les odeurs d’automne

Il y a une sorte de joie bizarre dans l’attente. Une joie qui n’appartient qu’à celui qui regarde la pluie derrière une vitre en sachant que, quelque part, quelqu’un pense aussi à lui. Thomas a envoyé une photo de ses bottes de pluie, hier, avec un message sobre : « J’ai hâte ». Rien de plus. Félix-Anthony a regardé la photo longtemps, la texture du caoutchouc bleu, le cordon de travers. Il n’arrive pas à se rappeler le visage complet de Thomas, seulement les détails : la petite cicatrice sur le menton, la façon qu’il avait de relever ses lunettes d’un doigt, le timbre rauque de sa voix. Le visage complet glisse toujours, mais les détails restent, comme des repères dans la brume.

Il se sent vivant, voilà tout. C’est grossier, enfantin, presque idiot. Il se sent vivant avec son cœur qui tape à dix-sept heures cinquante-deux, un mardi, dans une file de voitures sur la 165. Il pense à l’attente comme on pense à une source profonde : quelque chose qui monte des entrailles, minéral et glacial, qui n’appartient à personne. Et c’est exactement pour cela que ça l’effraye.

Il n’a pas parlé de Thomas à son frère, encore moins à ses parents. Il porte ce secret comme on porte un caillou dans sa poche : pour sentir son poids dans le tissu, pour se rappeler chaque fois qu’on met la main dans son jean.

La veille

Le 26 octobre, Félix-Anthony prépare une lasagne. Miguel est en réunion tardive, alors il mange seul, en écoutant un podcast sur les lacs de la région. Il se ressort un verre de vin rouge qu’il n’arrive pas à finir. Il est vingt-deux heures quand son téléphone vibre, une seule fois, sur la table près du canapé.

C’est Thomas. Il écrit : « Demain, quinze heures, comme convenu. Je serai là avant. »

Félix-Anthony relit le message trois fois, le regarde s’éteindre, rallume l’écran. Le « comme convenu » le flotte. Il pense à l’odonymie des rendez-vous secrets, aux lieux convenus partout dans le monde, aux hommes et aux femmes qui marchent vers une porte, un café, un parking, avec cette boule dans le ventre qui n’a pas de nom.

Il répond un simple mot. Oui.

Il va se coucher sans éteindre le téléphone, le pose sur sa table de nuit, le côté éclairé vers le plafond. Miguel dort déjà, la poitrine qui se lève et descend régulièrement. Félix-Anthony compte ses respirations. Il n’est pas transpirant, il n’a pas chaud. Il est presque froid de calme. La maison crépite, le chauffage s’extincteur, et il pense aux mains de Thomas, et il pense aux tuyaux et à l’eau neuve, et il se dit qu’après demain il ne sera plus jamais le même.

Et c’est exactement ce qu’il veut. C’est exactement ce qu’il redoute.

Le 27 octobre, il se réveille à sept heures avec le goût du café sur les lèvres, comme chaque matin. Mais le café a un saveur de trop. Il se douche longuement, il se rase lentement, il choisit une chemise bleue que Thomas ne connaît pas encore. Il part à treize heures trente. Dans la voiture, il écoute une chanson qui parle d’un phare et d’un naufrage. Il sourit. Treize jours d’attente. Le rendez-vous est proche.

Il ne saura qu’après, dans le silence du trajet de retour, que la vague n’avait même pas encore atteint la côte.

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