Le poids du silence après l’orage
Il y a des journées qui ne ressemblent à aucune autre. Celle-ci a commencé par une lumière blanche, écrasante, qui transformait la Promenade des Anglais en une ligne de fuite incandescente. La canicule annoncée depuis une semaine avait fini par gagner. Selon Nice-Matin, la préfecture des Alpes-Maritimes avait annulé l’Ironman France Nice, une décision rarissime qui faisait gronder les athlètes et les commerçants. Moi, je regardais la mer par la fenêtre de mon atelier, les doigts encore pleins de colle et de poussière de cèdre, et je pensais à autre chose.
Je m’appelle Camille. J’ai trente-huit ans. Je suis factrice d’instruments à vent, spécialisée dans la fabrication et la restauration de bassons et de hautbois. Un métier que j’ai appris sur le tard, après des années à travailler dans une librairie technique à Paris. Je suis mariée à Sarah depuis douze ans. Nous avons un garçon de six ans, Gabin, qui a les yeux clairs de sa mère et une obsession pour les dinosaures qui confine au délire scientifique. Nous habitons Nice depuis cinq ans, après avoir quitté la région parisienne pour un rythme moins fou, plus proche de la mer, plus proche de nous.
Être une femme lesbienne mariée à Nice, ce n’est jamais tout à fait simple ni tout à fait compliqué. La ville a changé depuis dix ans, depuis l’attentat du 14 juillet 2016. Il y a des fantômes qu’on croise sans les voir, des regards qui s’attardent un peu trop longtemps sur deux femmes qui se tiennent la main. Mais Nice est aussi une ville de contrastes, où la douceur du climat cache des aspérités qu’on apprend à connaître avec le temps. Je n’ai jamais cherché à me cacher, mais je n’ai jamais non plus éprouvé le besoin de brandir ma vie comme un étendard. Sarah et moi, on vit notre quotidien, simplement.
Cette journée de canicule, pourtant, quelque chose s’est fissuré.
Le matin d’avant
Gabin est parti à l’école avec Sarah, qui avait une réunion à la médiathèque où elle travaille comme bibliothécaire spécialisée dans les fonds anciens. Je suis restée seule dans l’atelier, un ancien garage transformé en antre à bois et à anches. Le ventilateur tournait en vain. La colle séchait trop vite, le bois se rétractait, tout devenait plus difficile. J’ai posé mon outil, je suis sortie sur le pas de la porte.
La chaleur avait quelque chose de physique, presque sensuel. Elle collait à la peau, s’insinuait sous les vêtements, ralentissait les gestes. J’ai allumé une cigarette, la seule mauvaise habitude que je m’autorise, et encore, seulement quand je suis seule. La fumée a dessiné des volutes paresseuses dans l’air épais. Un vieux souvenir m’est revenu, sans raison : mon premier été à Nice, à dix-sept ans, avec ma mère. Nous avions passé une semaine dans un petit hôtel près du port. Je me souviens du goût des pêches blanches, de la moquette orange de la chambre, du bruit des vagues qui montait par la fenêtre ouverte. Ma mère lisait des romans policiers, moi je dessinais des oiseaux sur un carnet. C’était l’été où j’avais compris que j’étais différente, sans vraiment savoir comment le dire.
Ce genre de souvenirs ne sert à rien. Ils arrivent, ils repartent. Mais ce jour-là, il s’est accroché. Peut-être parce que la chaleur rendait tout plus poreux, plus vulnérable.
Je suis rentrée dans l’atelier. Le basson que je restaure pour un orchestre de Marseille attendait, posé sur son établi comme un corps inerte. J’ai passé la main sur le bois, lentement. Le contact était chaud, presque vivant. C’est un métier où tout est question de toucher, de patience, de silence. On n’entend la musique qu’après, quand l’instrument retrouve sa voix. Mais avant, il y a des heures de ponçage, d’ajustement, d’écoute intérieure.
J’ai travaillé jusqu’à ce que la sueur coule dans mon cou. Puis j’ai posé mes outils, je suis allée sous la douche, et j’ai attendu.
L’après-midi suspendue
Sarah m’a envoyé un message pour dire qu’elle rentrerait tard, qu’elle emmenait Gabin chez sa sœur pour l’après-midi. « Profite de la maison, repose-toi », a-t-elle écrit. Je l’ai remerciée, mais je n’ai pas répondu.
Je me suis allongée sur le canapé, dans le salon où les volets étaient fermés. L’appartement était frais, presque sombre. J’ai écouté le bruit de la rue, assourdi, les cris d’un marchand de glaces, le vrombissement lointain d’un hélicoptère de la sécurité civile. Nice vibrait d’une énergie étouffée, comme un animal qui retient son souffle.

J’ai pensé à l’Ironman annulé. Les coureurs déçus, les bénévoles, les familles. Selon un rapport du ministère des Sports publié l’année dernière, les événements sportifs de plein air sont de plus en plus souvent perturbés par les épisodes de forte chaleur, avec une augmentation de près de 40 % des annulations ou reports en cinq ans. Les Alpes-Maritimes sont particulièrement exposées. Ce n’est pas une abstraction. C’est notre quotidien.
Je me suis levée, j’ai attrapé un livre sur l’étagère, un recueil de nouvelles que je n’avais pas ouvert depuis des années. Je l’ai feuilleté sans lire. Mes doigts caressaient le papier, s’attardaient sur les plis, les pages cornées. Ce geste, répété, avait quelque chose d’apaisant.
Et puis mon téléphone a vibré.
Un message. Pas de Sarah. Quelqu’un d’autre.
Je l’ai regardé longtemps, sans l’ouvrir. Le nom s’affichait sur l’écran, lumineux dans la pénombre. Une amie. Une ancienne collègue de la librairie, rencontrée il y a des années, perdue de vue, retrouvée par hasard il y a quelques mois. Nous avions repris contact, d’abord timidement, puis avec une régularité qui ressemblait à une évidence. Rien de plus, rien de moins. Des messages, parfois longs, parfois juste une photo, une pensée. Une conversation suspendue, comme cette après-midi.
Je n’ai pas répondu tout de suite. J’ai laissé le téléphone sur la table, face contre le bois. Le silence est retombé, plus lourd, plus dense. Dans le noir de l’appartement, je sentais ma propre respiration, le battement de mon cœur, le poids de ce que je ne disais pas.
Ce n’est pas une question de tromperie, pas une histoire de mensonge. C’est autre chose. Quelque chose de plus subtil, de plus ancien. Une part de moi que Sarah ne connaît pas, que je n’ai jamais su lui montrer. Pas parce qu’elle ne veut pas voir, mais parce que je ne sais pas comment la dire. Ce désir de liberté, d’espace, de solitude choisie. Ce besoin de rester en contact avec une version de moi qui n’est pas mère, pas épouse, juste une femme qui respire sous la canicule, devant la mer.
J’ai finalement ouvert le message. C’était une photo du port, prise le matin même, avec un simple mot en légende : « Tu me manques. »
J’ai souri. J’ai regardé la photo longtemps. Les bateaux, la lumière, le ciel blanc. Puis j’ai éteint le téléphone.
Le soir des possibles
Sarah est rentrée avec Gabin vers vingt heures. Il avait les joues rouges, les cheveux collés par la chaleur, et racontait une histoire compliquée de tyrannosaure et de volcan en éruption. Je l’ai écouté, j’ai ri, je lui ai préparé son dîner. La routine. Mais la routine avait un goût différent, ce soir-là. Chaque geste était plus lent, plus conscient. Couper les légumes, beurrer le pain, remplir le verre d’eau. Tout était net, précis, comme si je voyais la scène pour la première fois.
Après le dîner, Sarah a mis Gabin au lit. Je suis restée dans la cuisine, à finir mon verre de vin blanc. La bouteille était fraîche, le liquide presque trop froid. J’ai fermé les yeux. Le goût du vin, le bruit de l’eau dans la tuyauterie, le parfum du savon sur mes mains. Des sensations simples, ordinaires, mais amplifiées par l’attente.
Quand Sarah est revenue, elle s’est assise en face de moi. Elle avait l’air fatiguée, mais belle. Toujours belle, après toutes ces années. Elle a pris ma main, l’a retournée, a dessiné machinalement des cercles sur ma paume. Je l’ai regardée faire. La lumière de la cuisine éclairait ses doigts, ses poignets, la courbe de son épaule.
Je n’ai rien dit. Elle non plus.

Il y a des silences qui pèsent, et d’autres qui portent. Celui-ci portait tout ce que nous n’avions pas besoin de dire. Douze ans de vie commune, un enfant, des disputes, des réconciliations, des soirées à refaire le monde, des nuits à se retrouver. Mais aussi des zones d’ombre, des non-dits, des désirs inavoués.
Je me suis levée, j’ai rangé mon verre, j’ai éteint la lumière. Dans le couloir, Sarah m’a retenue par le poignet. Son geste était léger, presque imperceptible. Je me suis retournée. Son visage dans la pénombre était indéchiffrable. Ses lèvres ont bougé, mais aucun son n’est sorti.
Alors j’ai fait ce que je fais toujours dans ces moments-là : j’ai souri, j’ai embrassé son front, et je suis allée me coucher.
Le lendemain
Je me suis réveillée avant l’aube. La fraîcheur était revenue, une brise légère entrait par la fenêtre ouverte. Gabin dormait encore, blotti contre Sarah. Je suis restée un long moment à les regarder, leurs corps mêlés, leur souffle régulier.
Je me suis habillée sans faire de bruit. J’ai marché jusqu’à la cuisine, j’ai préparé du café. La tasse était chaude entre mes mains. J’ai regardé par la fenêtre le ciel qui rosissait au-dessus de la mer.
Le téléphone était toujours sur la table, éteint. Je l’ai allumé. Un nouveau message, envoyé très tard dans la nuit : « Passe une belle journée. Je pense à toi. »
J’ai souri, encore. Puis j’ai rangé le téléphone dans un tiroir, et je suis allée à l’atelier.
En traversant la cour, j’ai croisé ma voisine, une vieille dame qui cultive des géraniums sur son balcon. Elle m’a souri. « Belle journée, hein ? » a-t-elle dit. « Oui, belle journée », j’ai répondu.
La chaleur allait revenir, plus forte encore. L’Ironman n’aurait pas lieu. Les rues seraient vides, la mer calme. Et moi, je passerais la journée à restaurer ce basson, à écouter le silence des bois, à attendre la musique.
Il y a des désirs qui ne s’éteignent jamais. Des manques qui s’installent au creux du ventre, légers comme une promesse. On apprend à vivre avec, à les apprivoiser. On ne les trahit pas, on les laisse exister. Ils sont le sel des journées ordinaires, la part de mystère qui résiste à la routine.
Être une femme lesbienne mariée à Nice, ce n’est pas une identité, ce n’est pas une case. C’est une manière d’habiter le monde, avec ses contradictions, ses silences, ses rendez-vous manqués. C’est aimer Sarah et en aimer une autre, sans que l’un annule l’autre. C’est apprendre, chaque jour, à ne pas choisir.
J’ai posé la tasse de café vide. Le soleil montait derrière les toits. Dans l’atelier, le basson attendait. J’ai pris mon outil, et j’ai commencé à poncer le bois, lentement, en cadence avec ma respiration.
Cette journée-là, je n’ai pas répondu au message. Mais j’y ai pensé. Tout le temps. Et c’était déjà beaucoup.
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