Le bruit de la pluie sur les toits de tôle

Il y a des matins où le silence pèse plus lourd que la fatigue. À Québec, après les orages violents qui ont frappé la région ces dernières semaines, la ville entière semble retenir son souffle. Selon Le Soleil, des dizaines de résidences ont subi des dommages, des arbres sont tombés, des sous-sols ont été inondés. Je pense à ces gens, mais je pense aussi à autre chose.

Chez nous, rien n’a bougé. La maison est solide, les fenêtres ont tenu. Pourtant, ce matin, je me suis réveillé avant l’aube, le cœur battant un peu plus vite que d’habitude. Mon mari dort encore. Je l’entends respirer dans la chambre voisine, un souffle régulier qui traverse la porte entrouverte. Nos jumeaux, un garçon et une fille de sept ans, sont calmes. La maison est calme. Mais il y a cette vibration dans l’air, cette attente que je connais bien.

L’électrification discrète des solitudes

Le Port de Québec pourra enfin électrifier un quai de croisières. J’ai lu la nouvelle la semaine dernière, et elle m’a fait sourire. Pas parce que je travaille dans le transport maritime, je suis bien loin de ce monde. Mais cette idée d’une infrastructure qui se modernise, qui s’adapte, qui fait le pas vers quelque chose de plus propre, de plus silencieux, je la comprends.

C’est un peu ce qui s’est passé dans ma vie. Par paliers. D’abord, il y a eu la rencontre, il y a douze ans, dans un café du quartier Saint-Roch. Le Café Périscope, plus précisément. Ce jour-là, je n’étais pas venu pour rencontrer quelqu’un. J’étais venu pour fuir le bruit de mon appartement, trop petit, trop vide. Lui aussi. On s’est assis à la table d’à côté, sans le savoir. Il lisait un livre de paysagiste, il est architecte paysagiste, spécialisé dans les toits végétalisés, ce qui est assez ironique quand on sait qu’il a toujours peur du vide. Moi, je griffonnais des idées pour un projet sonore. Je suis concepteur sonore. Ce qui signifie que je passe ma vie à écouter le monde, à en capter les fréquences, les silences, les craquements. Ce jour-là, j’ai entendu le bruit de sa tasse contre la soucoupe, le frottement de sa veste en laine, et j’ai su que quelque chose allait changer.

Les jours d’avant

Je n’ai jamais été marié à une femme. Je n’ai jamais eu à faire ce coming out tardif que certains hommes de mon âge racontent sur les forums, avec ce mélange de soulagement et de regret. J’ai eu de la chance, si on veut appeler ça de la chance. J’ai grandi dans une famille où l’amour ne se posait pas de questions. Mon père, menuisier, taillait des pièces de bois dans son atelier en sifflant des airs de Brassens. Ma mère, bibliothécaire, ramenait des livres à la maison comme d’autres ramènent des fleurs. Ils m’ont toujours dit : « Sois celui que tu es, le reste viendra. »

Mais être celui que l’on est, c’est un chantier permanent. Avant de rencontrer mon mari, j’étais un homme seul. Pas solitaire, seul. Je rentrais chez moi, je posais mes clés dans le plat en céramique, je mettais un disque de Chet Baker, et je regardais les lumières de la ville s’allumer une à une. J’étais libre, oui. Mais il y avait une forme d’invisibilité dans cette liberté. Personne ne me regardait comme on regarde quelqu’un qu’on a choisi. Personne ne posait sa main sur ma nuque en passant derrière moi. Personne ne laissait traîner une paire de chaussettes dans le salon pour me faire sourire.

Aujourd’hui, c’est différent.

Les gestes qui racontent

Il y a ce rituel, le dimanche matin. Je prépare le café. Lui, il reste au lit un peu plus longtemps, il n’a jamais été du matin, même après douze ans. Les enfants regardent des dessins animés au salon, en pyjama. Moi, je suis dans la cuisine, et j’écoute. J’écoute le bruit des cafetières, bien sûr, mais aussi les pas de mon mari dans le couloir, le grincement de la porte de la salle de bain, le frottement de la brosse à dents. Ce sont des sons que je connais par cœur. Des sons qui, il y a quinze ans, n’existaient pas dans ma vie.

Le soir, après le coucher des enfants, on s’assoit sur le divan. Parfois on parle de nos journées, parfois on ne dit rien. L’autre jour, il m’a raconté un projet sur lequel il travaille : la conception d’un jardin pour une résidence pour personnes âgées, avec des plantes qui sentent bon, des sentiers sinueux, des bancs placés de manière à capter le soleil. Il parlait, et j’écoutais sa voix, ce timbre grave qui monte un peu quand il est enthousiaste. Je me suis dit que c’était ça, l’électrification discrète d’une vie. Pas les grandes déclarations, pas les feux d’artifice. Juste le fait d’être là, d’écouter quelqu’un qui vous raconte les jardins qu’il imagine.

Le programme pour accéder à la propriété

Ambiance Québec

Québec lance un nouveau programme pour favoriser l’accès à la propriété. J’ai vu ça dans les nouvelles, et ça m’a fait penser à notre premier appartement. Un deux-pièces rue de la Couronne, avec un voisin du dessus, Charles, un homme âgé qui restauré des horloges comtoises. Tous les jours, on entendait les carillons sonner à des heures improbables. C’était agaçant, mais c’était aussi étrangement réconfortant. Ces horloges, avec leurs mécanismes patiemment réparés, disaient quelque chose du temps qui passe, du soin qu’on met à préserver les choses.

Aujourd’hui, nous avons une maison. Pas grande, mais avec un jardin où les enfants courent pieds nus. Mon mari y a planté un érable, la première année. Il commence à donner de l’ombre. Parfois, je m’assois dessous, et je pense à tout ce qu’il a fallu pour arriver là. Pas seulement l’argent, le crédit, les paperasses. Mais le désir. Le désir de construire quelque chose ensemble, pierre par pierre, jour après jour.

Le mot-clé « homme gay marié à Québec » n’apparaît jamais dans les formulaires administratifs, bien sûr. Mais il est inscrit dans chaque recoin de cette maison. Dans la bibliothèque où ses livres de botanique côtoient mes vinyles. Dans la chambre des enfants, où leurs dessins représentent deux pères, l’un avec des lunettes, l’autre avec des cheveux bouclés. Dans le garage, où j’ai installé un petit studio d’enregistrement, un caprice, un luxe, une nécessité.

Le tramway et les arbres

Près de 22 000 arbres plantés le long du futur tracé du tramway. J’ai lu ça aussi. 22 000 arbres, c’est énorme. C’est une forêt qu’on fait entrer dans la ville. Je me demande à quoi ressemblera Québec dans vingt ans, quand ces arbres auront grandi. Je me demande à quoi ressemblera ma famille.

Mes enfants auront vingt-sept ans. Leurs vies seront ailleurs, peut-être loin d’ici. Mon mari et moi, nous serons vieux. Nous aurons plus de cheveux blancs, plus de souvenirs. J’imagine qu’on se promènera sous ces arbres, en tenant nos petits-enfants par la main, et qu’on leur racontera l’histoire du tramway, des orages, des jours où tout n’était pas encore planté.

Il y a une forme de sérénité dans cette anticipation. Savoir que la ville change, que les saisons passent, que les arbres poussent. Savoir que notre couple aussi a poussé, s’est enraciné.

L’après

Ce soir, je vais préparer le souper. Des pâtes, probablement, c’est le plat des jours sans inspiration, mais c’est aussi celui des jours où on veut juste être ensemble, sans chichis. Les enfants mettront la table, en se disputant pour les verres. Mon mari rentrera du travail, fatigué mais souriant. Il sentira la terre, les feuilles, le dehors.

Pendant qu’il se lavera les mains, je resterai un instant immobile dans la cuisine. J’écouterai les bruits de la maison : la conversation des enfants, l’eau qui coule, le frigo qui ronronne. Je penserai à ce que j’ai écrit plus tôt, à ces réflexions sur l’électrification des quais, sur les arbres plantés pour demain.

Et je me dirai que c’est ça, l’amour. Pas un cri, pas une scène de film. Mais la certitude que quelqu’un va ouvrir la porte, s’asseoir en face de vous, et vous raconter sa journée. Les mains encore pleines de la poussière du monde. Les yeux encore pleins de la lumière de la ville.

Je suis un homme gay marié à Québec. Je suis père de deux enfants. Je suis concepteur sonore. Et ce soir, comme tous les soirs, je vais écouter ma vie prendre sa respiration.

Il n’y a pas de plus beau silence que celui qui suit une journée vécue à deux.

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