La cartographie des silences : une conservatrice, son couple et les digues de Liège
Lundi, Le cliquetis des siècles
Elle traverse le pont de la Boverie sans se retourner. De l’autre côté, le fleuve respire à peine. Lise aime cette sensation de franchir une ligne d’eau chaque matin, comme un rituel laïc. Elle travaille au cœur du Musée Wittert, enfoui dans les bâtiments de l’Université de Liège, là où personne ne vient jamais sauf les chercheurs et les étudiants en histoire des sciences. Son royaume : une salle climatisée où dorment astrolabes, compas de proportion, sphères armillaires et autres instruments qui ont permis à l’Europe de mesurer le ciel et la terre sans jamais toucher le réel.
À 35 ans, Lise est conservatrice de collections d’instruments scientifiques anciens. Un métier que personne ne devine quand elle dit « je travaille dans un musée » lors des apéritifs entre parents d’élèves. On imagine des tableaux. Elle corrige : « Non, des machines à calculer du XVIIe siècle, des télescopes en laiton, des cadrans solaires portatifs. » Les regards se perdent. Elle sourit.
Ce lundi, elle doit inventorier un théodolite du XVIIIe siècle offert par un mécène anonyme. L’objet est magnifique : un cercle gradué en argent, des vis de réglage fines comme des pattes d’insecte. Elle le manipule avec des gants blancs, retient son souffle. Son téléphone vibre : Claire, sa femme, lui envoie une photo de Noé devant l’école, le cartable déjà de travers.
Lise et Claire sont mariées depuis neuf ans. Leur garçon, Noé, a cinq ans. Il a les cheveux en bataille et une passion pour les camions de pompiers. La PMA a été longue, coûteuse, mais aujourd’hui ce n’est plus qu’une cicatrice administrative dans leur histoire. Quand elles se sont rencontrées, Lise avait vingt-six ans, Claire vingt-huit. Elles se sont mariées en 2016, à la maison communale d’Outremeuse, sous un plafond en stuc. Il pleuvait. Claire portait une veste bleue. Lise se rappelle encore l’odeur du bois mouillé.
Elle regarde par la fenêtre de son bureau : le ciel est gris, la Meuse lourde. Il y a cinq ans, jour pour jour presque, l’eau était montée jusqu’au premier étage du musée. Les réserves avaient été évacuées en catastrophe. Selon Ouest-France, qui a consacré un long reportage à l’anniversaire des inondations de 2021, la ville de Liège a lancé un plan de protection de 48 millions d’euros. Des digues mobiles, des bassins de rétention, des capteurs intelligents. Lise a voté pour la liste écologiste aux dernières communales. Elle croit aux solutions techniques. Mais parfois, en voyant les chantiers qui s’étirent, elle se dit que la nature finira toujours par gagner. Une petite pensée qu’elle n’ose pas partager à voix haute.

Elle pose le théodolite et note sur son carnet : État de conservation satisfaisant. Restauration mineure à prévoir sur la graduation. Dans la marge, elle ajoute un point d’interrogation. Elle n’est jamais tout à fait sûre de ses décisions. Il y a deux ans, on lui a proposé un poste de responsable du département. Elle a refusé, par choix : trop de réunions, pas assez de temps pour Noé. Aujourd’hui, elle croise parfois ses anciens collègues promus, et un doute furtif l’effleure. « J’aurais peut-être dû accepter », se dit-elle en rangeant ses gants. Puis elle regarde l’heure. Il est 16h. Il faut aller chercher Noé à l’école.
Mardi, L’odeur du gravier
Le lendemain, Lise a une réunion au service urbanisme de la ville. Elle fait partie d’un comité consultatif sur le réaménagement des quais après les inondations. Une mission bénévole, un peu chronophage, mais elle tient à y participer. Elle y va à vélo, longe la Meuse. Les travaux sont visibles : des berges surélevées, des passages piétons redessinés. Un panneau annonce « Protection contre les crues, chantier 2026 ». Le soleil perce à peine.
Dans la salle de réunion, elle retrouve des visages familiers : un professeur d’hydrologie, une élue locale, deux représentants d’associations de riverains. On parle de débit, de coefficient de ruissellement, de seuil d’alerte. Lise écoute, prend des notes. Elle n’est pas spécialiste de l’eau, mais elle a vécu la crue de 2021 dans son propre quartier. L’eau est montée dans la cave de leur maison d’Outremeuse. Claire et elle ont passé une nuit à empiler des sacs de sable. Noé avait six mois, il dormait dans un porte-bébé contre le torse de sa mère. C’est un souvenir qu’elles n’évoquent jamais, mais qui affleure dès qu’il pleut trop fort.
À la pause, une collègue du comité lui glisse : « Vous avez vu, un record de flexi-jobs dans la province ? Paraît que ça dynamise l’emploi… » Lise hoche la tête, mais elle pense à autre chose. Le soir, en rentrant, elle retrouve Claire en train de préparer le dîner. Des légumes qui sautent dans une poêle. Noé dessine à la table du salon. Lise s’assoit, fatiguée. Elle raconte la réunion, les digues, le coût des travaux. Claire l’écoute en tournant la salade. Depuis neuf ans, elles ont appris à se parler sans se regarder, à remplir les silences par des gestes.
Selon un baromètre OpinionWay publié l’an dernier, 68 % des Belges se disent favorables à l’ouverture de la PMA pour les couples de femmes. Lise n’a pas besoin de sondage pour savoir que son couple est accepté dans son cercle : les parents d’élèves les invitent aux anniversaires, la voisine leur confie ses chats pendant les vacances. Pourtant, il y a encore des regards, une fois, chez le médecin, quand on lui a demandé « le père ? ». Elle a répondu « la mère », et la secrétaire a rougi. Rien de grave. Juste une aspérité dans le quotidien lisse.
Noé finit son dîner et réclame une histoire. Lise lit La chasse au trésor de Pop en inventant les voix. Claire prépare le biberon du soir, Noé n’a plus l’âge, mais il aime le rituel du lait chaud. À 21h, l’appartement est calme. Les deux femmes s’installent dans le salon. Elles ne disent rien, mais leurs genoux se touchent sur le canapé.
Mercredi, Le blanc du jeudi
Le mercredi, Lise travaille de chez elle. Son mariage avec Claire lui offre cette flexibilité : elles alternent le télétravail pour gérer les horaires de Noé. Aujourd’hui, c’est son tour. Elle installe son ordinateur sur la table de la cuisine, un plan de travail en bois qu’elles ont chiné aux puces de Saint-Gilles. Dehors, la pluie tambourine sur les fenêtres.
Elle répond à des courriels, prépare une fiche d’inventaire pour un planisphère de 1650. Sa spécialité, ce sont les instruments de navigation. Elle aime imaginer les mains des marins et des astronomes qui les ont tenus. Des hommes, surtout. Mais elle a trouvé trace, dans les archives, d’une femme, Marie C., qui avait fait don d’un quadrant à l’université en 1720. Personne n’avait jamais investigué. Lise a passé six mois à fouiller les registres. Elle en a fait un article, qui a été publié dans une revue spécialisée. Une petite fierté.
À midi, Noé mange une purée de pommes de terre en regardant un dessin animé. Lise l’observe, le col de son chemisier froissé par la nuit précédente. Elle porte un pull de Claire, trop grand, qui sent la lessive et le bois de santal. Cet après-midi, elle doit l’emmener chez le pédiatre pour un vaccin. Rien de grave, mais la logistique familiale occupe chaque interstice de sa journée.
Le soir, une fois Noé couché, elle et Claire décident de regarder un film. Elles en choisissent un sur une plateforme, une comédie française légère. Au bout de vingt minutes, elles arrêtent. Elles ne se parlent pas. Lise repose sa tête sur l’épaule de Claire. Celle-ci passe une main dans ses cheveux. Le silence est épais, chaud. Le film continue sans elles. Le générique défile. Elles restent immobiles. Puis Lise se lève, éteint la télé. Elle regarde Claire. Un échange muet. La pièce est éclairée par une seule lampe. Dehors, la pluie a cessé. Le lit les attend.

On ne raconte pas ce qui se passe. Seulement ce qui vient après : le lendemain matin, Lise se réveille la première. Le drap est enroulé autour de sa taille. Le pull de Claire est par terre, froissé. Elle le ramasse, le met. Elle va à la cuisine, prépare deux tasses de café. Le percolateur ronronne. Elle regarde par la fenêtre : le ciel est lavé, la Meuse a baissé. Une journée ordinaire commence.
Jeudi, La vie après
Le jeudi, Lise retrouve Claire au café de la place Saint-Étienne. Elles ont une heure entre la sortie de l’école et le cours de natation de Noé. C’est leur moment, rituel quasi religieux. Elles commandent un thé et un espresso. Lise ouvre son carnet, mais ne note rien. Elle regarde Claire qui feuillette un magazine. Les gens autour d’elles parlent, rient. Personne ne les regarde.
– Tu as vu les nouveaux panneaux sur les quais ? demande Lise.
– Oui, répond Claire. Ça semble solide.
– On verra.
Un petit silence. Lise pense à la phrase qu’elle n’a pas dite : « Et si l’eau revenait ? » Mais elle ne la dit pas. À la place, elle pose sa main sur celle de Claire, sur la table. Un geste simple. Le barista les connaît, il leur sourit. Cette femme lesbienne mariée à Liège, Lise, n’a pas besoin d’afficher quoi que ce soit. Elle vit son couple comme on vit une profession : avec concentration, avec fierté, avec une imperceptible inquiétude que tout cela puisse s’arrêter. Mais ce n’est pas le cas. Rien ne s’arrête. La sonnerie du téléphone de Claire annonce l’heure de la piscine. Elles se lèvent. Lise laisse un pourboire.
Sur le chemin, elles passent devant la digue mobile en construction. Des engins de chantier, des barrières. Un ouvrier en gilet jaune leur fait signe de passer. Noé, sur le dos de Lise, agite les bras. Il aime les pelles mécaniques. Claire prend une photo. Elle la postera sur Instagram ce soir, avec une légende banale : « Chantier du jour. »
Le lendemain, Lise retournera au musée. Elle reprendra ses instruments, ses fiches, ses doutes. Elle croisera des collègues, parlera de débits et d’inondations, préparera un rapport pour le comité. Et elle rentrera chez elle, dans cette maison où le bois sent la lessive, où les silences sont pleins de choses tues, où la vie est une digue fragile, mais tenace.
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